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Lotty Morey : « Je veux aider à préserver l'Amazonie et son patrimoine essentiel »

Par Natacha Marbot | Publié le 02/05/2022 à 18:00 | Mis à jour le 02/05/2022 à 18:00
Photo de Lotty Morey et logo de l'association biodiversité amazonienne

En 2004, Lotty Morey a fait la demande au gouvernement péruvien d’un espace en concession de conservation et l’a obtenu en 2006. La concession, « Yanayacu-Maquia », représente 1% de la surface totale de la région du Loreto, soit l’équivalent de quatre fois la superficie de la ville de Paris. Depuis, son association « Biodiversité Amazonienne » mène des actions pour protéger l’écosystème endémique, ce qui lui a valu le prix Terres de femmes d’Yves Rocher en 2021.

 

Quelle est l’histoire de la création de « Biodiversité amazonienne » ?

J’ai créé l’association « Biodiversité Amazonienne » pour préserver la réserve naturelle Yanayacu-Maquîa en Amazonie péruvienne, une zone de près de 40.000 hectares de forêt tropicale humide. Quant à son histoire, elle est intimement liée à la mienne… Je suis née à Shapaja, en Amazonie péruvienne, au bord du Rio Huallaga. J’arrive en France en 1984, à l’âge de 23 ans, où je décide de m’installer suite à la rencontre avec mon mari. Je retourne souvent sur mes terres d’origine pour le travail, car je lance une boutique d’artisanat traditionnel péruvien à Toulouse.

 

Lotty Morey sur une pirogue

 

Je travaille notamment avec un groupe de femmes du peuple Shipibo. Elles créent et peignent à la main de superbes jarres anthropomorphes, vernies avec un enduit naturel extrait de plantes forestières qui relève avec finesse l’éclat naturel de la céramique. En 2002, à l’occasion d’une visite chez ces femmes Shipibo avec qui je me suis liée d’amitié, un événement me marque profondément. 

Je réalise que les céramiques dégagent désormais une forte odeur et ont perdu l’éclat naturel qui les caractérisait. Les femmes m’expliquent alors qu’il faut aller de plus en plus loin dans la forêt pour trouver les vernis naturels utilisés habituellement, alors qu’en ville elles trouvent du vernis industriel à 2€ la boîte. 

 

Poterie de la communauté  Shipibo
Shomo Ani Bemanaya, Pot Shipibo. Musée national d'anthropologie, Madrid, Espagne

 

Par ailleurs, durant mes nombreux allers-retours, je survole les forêts humides de la zone de Pucallpa où vivent les communautés natives Shipibos. Je suis frappée par les incendies volontaires vus d’en haut, mon cœur se serre en voyant autant de feux qui ravagent la forêt amazonienne. 

Je me rends compte à quel point la destruction des forêts au Pérou est aussi en train de détruire les cultures des peuples natifs. De cet événement naît une question. Comment pourrais-je aider à préserver ces forêts et leur patrimoine si essentiel ?

Nous sommes au début des années 2000 et le Pérou s’ouvre alors aux premières expériences privées de conservation. La société s’apaise après un conflit interne de plus de 20 ans et le gouvernement se tourne vers la société civile pour la protection de ses vastes forêts tropicales. Sans attendre, je décide de chercher un espace de forêt pour sa conservation. Je vends le magasin et je me consacre à la recherche d’une terre à protéger en Amazonie. 

 

Carte de la concession de conservation Yanayacu-Maquia
Carte de la concession de conservation Yanayacu-Maquia

 

Et c’est un fleuve, ou plutôt deux, qui guideront mon choix ! Lors de ma troisième expédition en jungle amazonienne, je découvre la confluence de deux fleuves le Yanayacu et le Maquia au milieu d’une immense zone de forêt encore intacte. Ces deux fleuves donneront plus tard leur nom à la réserve naturelle que j’ai créée « Concession de Conservation Yanayacu-Maquîa «  (CCYM). Les premières observations sur place sont prometteuses : de nombreuses espèces endémiques sont présentes, avec une mosaïque importante d’habitats naturels proches les uns des autres.

En 2004, je fais la demande au gouvernement péruvien d’un espace en concession de conservation et finis par l’obtenir en 2006.  La Concession représente 1% de la surface totale de la région du Loreto (40 millions d’ha), soit l’équivalent de quasiment 4 fois la superficie de la ville de Paris intramuros. Depuis, chaque jour mes actions et pensées sont pour « Yanayacu-Maquia » et mon association.

 

Espèces endémiques de la concession Yanayacu-Maquia
Espèces endémiques de la concession Yanayacu-Maquia

 

Quelle est la particularité en termes de faune & flore de la concession que vous avez obtenue en 2005? 

Cette zone de 40.000 hectares que nous protégeons, possède une mosaïque d’habitats naturels très variée. On compte 7 des 9 écosystèmes forestiers amazoniens de la région du Loreto - ils sont classés vulnérables sur la liste rouge des écosystèmes de l’IUCN. On y recense notamment des forêts d’Aguaje (Mauritia flexuosa), qui capturent entre 600 et 640T de CO2 par hectare, et d’autres zones humides parmi lesquelles la plus grande tourbière d’Amérique du Sud (7000 ha), des rivières et marais limoneux, etc. 

Pour la faune sauvage nous observons des bancs de loutres géantes s’épanouissant dans leur milieu naturel, 5 variétés de félins dont le jaguar (Panthéra onca), le poisson le plus grand du bassin de l’Amazone qu’on appelle el paiche (Araipama gigas), des dauphins roses ou gris, des caimans noir, des tapirs, de grandes variétés de singes…

Nous allons bientôt réaliser des études et prélèvements avec le laboratoire français SPYGEN, qui dresse l’inventaire de la biodiversité aquatique et terrestre grâce à l’ADN environnemental. Les résultats viendront confirmer ces données, et on en apprendra encore plus !

 

Lotty Morey et ses collègues, gardes forestiers

 

Quelles actions menez-vous sur cette concession depuis son obtention ?

Nos trois axes sont la conservation, le développement des communautés locales et la recherche scientifique.

Depuis 2006, avec l’aide de 4 gardes forestiers et le concours des communautés locales, nous protégeons cette réserve naturelle contre la déforestation, la surpêche et le braconnage de la faune sauvage. La protection des lacs et rivières pour éviter l’empoisonnement de l’écosystème aquatique fait également partie de notre action.

Avec les communautés, nous travaillons ensemble pour développer des programmes durables : reforestation, élevage d’abeilles natives et production de miel, agroforesterie pour la diversification alimentaire. Le mois prochain, 12 habitants de la concession vont suivre une formation pour apprendre à exploiter le fruit de l’aguaje (Mauritia flexuosa) sans abattage du palmier, sur le séchage de la pulpe et la transformation en huile. L’idée  est que nous pouvons faire un usage responsable de la forêt sans occasionner de destruction.

 

 

Sur le plan scientifique, nous travaillons avec l’Université d’Arizona qui étudie le rôle des grands écosystèmes dans la détermination et la réduction des taux de CH4 et de CO2 atmosphérique et son importance dans le contexte du changement climatique.

Actuellement, le laboratoire français SPYGEN fait des analyses dans les milieux aquatiques pour un inventaire de la faune par ADN environnemental. Les résultats biologiques obtenus seront confrontés aux résultats des diagnostics environnementaux réalisés par le passé afin d’évaluer l’apport du projet.

Les résultats seront partagés avec les populations locales et les acteurs impliqués dans la protection de la concession, afin de favoriser l’émergence de programmes de gestion des ressources naturelles. A partir de ces analyses, il sera possible de mettre en évidence des besoins concernant la protection de la faune et l’exploitation durable des ressources sur les différentes zones de la concession, tout particulièrement pour les pratiques de pêche. 

 

Photo de groupe : Association Biodiversité Amazonienne

 

Avez vous rencontré des difficultés avec les communautés locales, des entreprises, des lobbys ? 

Malgré les années de travail sur place, nous éprouvons toujours certaines difficultés. Des familles considèrent qu’étant donné la richesse de la faune et la flore sauvage de la concession, il est dommage de ne pas pouvoir l’exploiter commercialement. Par exemple, les arbres à bois précieux qui s’y épanouissent ont une forte valeur commerciale sur le marché, on n’en trouve plus ailleurs en Amazonie ou très difficilement. Autre exemple, elles trouvent dommage de ne pas pouvoir chasser les animaux sauvages, loutres géantes, caimans noir, otorongos, tapirs, singes… 

En 2011, nous avons eu des grandes difficultés avec Talisman Énergie, une compagnie pétrolière qui voulait faire de la prospection dans la concession en échange d’une compensation financière. Mais grâce à une mobilisation nationale et internationale, la compagnie a du renoncer.

Plus récemment en 2021, des fonctionnaires du gouvernement péruvien m’informent en s’appuyant sur des actes notariés que cette réserve naturelle est en superposition avec des propriétaires privés. Selon eux, la concession doit être amputée de 60% ! Après vérification et entrevues avec les institutions concernées, et la participation active d’un cabinet d’avocats, on a découvert que l’information de superposition était fausse. Des entreprises marchandes de bois étaient à l’origine de cette manipulation et  de cette tentative heureusement avortée de mettre la main sur la forêt pour la déforester.

 

À l'échelle mondiale, la tourbière constitue un important réservoir de carbone, dont la destruction entraînerait un relâchement immédiat de CO2 dans l'atmosphère.

La réserve a-t-elle permis de faire des découvertes scientifiques ? 

En 2007, nous avons identifié dans la réserve la plus grande tourbière ouverte d’Amérique Latine, et la mieux conservée d’Amazonie (Conservation Biology 2017).

À l'échelle mondiale, la tourbière constitue un important réservoir de carbone, dont la destruction entraînerait une libération immédiate de CO2 dans l'atmosphère. De même, cette tourbière s’accompagne d’un écosystème propre, tel que les forêts d’aguaje (Mauritia flexuosa) capables d’absorber plus de 600 tonnes de dioxyde de carbone par hectare, ce qui signifie de 3 à 5 fois plus que n'importe quel autre écosystème tropical (Guzman, IIAP Pérou 2005). Cette forêt d’aguaje s'étend sur 47% du territoire de la concession, ce qui représente une superficie totale de 23 150 hectares (rapport OSINFOR). 

 

Fleuve de la concession Yanayacu-Maquia

 

Quelles perspectives imaginez vous pour la concession de Yanayacu-Maquia ?

Nous espérons rendre les communautés locales actrices de la protection de ce patrimoine, leur patrimoine et qu’elles puissent vivre de la conservation directe de leurs ressources naturelles. 

Ce projet à moyen terme viendra en aide à l’ensemble des habitants de la zone de conservation et de son périmètre proche. En préservant la faune et la flore endémiques et leurs écosystèmes, nous permettrons aux communautés locales de maintenir la qualité de leur cadre de vie.

Nous travaillons depuis peu avec des professionnels (ingénieur environnemental, agronomes) issus des communautés. Ils forment un lien solide et durable entre les habitants et l’association Biodiversité Amazonienne.

 

 

natacha marbot

Natacha Marbot

Natacha Marbot, étudiante rennaise diplômée d’un master de Relations internationale à l’Inalco en 2022, russophone et spécialisée sur l’espace post-soviétique. Elle a rejoint l’équipe de rédaction internationale pour un stage d’avril à juillet 2022
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