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Claudia Castellanos : « Le meilleur de l’entreprenariat en Afrique est à venir »

Par Capucine Taconet | Publié le 18/03/2022 à 10:30 | Mis à jour le 18/03/2022 à 16:53
Photo : Claudia Castellanos et sa marque Black Mamba
Claudia Castellanos et sa marque Black Mamba

Les sauces piquantes ne vous font pas peur? Alors vous devriez aimer les produits Black Mamba ! Co-fondé par Claudia Castellanos, Black Mamba commercialise des sauces piquantes éthiques à partir de piments biologiques cultivés par des agricultrices d’Eswatini. Passée par le lycée français de Bogota, l’entrepreneuse colombienne passionnée de sauces piquantes est la lauréate 2022 du Trophée de l’Ancienne élève des lycées français du monde, remis par l’AEFE, lors des Trophées des Français de l’étranger.

 

Si le nom fait référence à un des serpents les plus venimeux d’Afrique, rassurez-vous, les sauces piquantes de Black Mamba n’ont rien d’un poison. Elles sont au contraire issues de piments cultivés biologiquement par des agricultrices en Eswatini et sans aucun additif. En co-fondant Black Mamba, Claudia Castellanos souhaite en effet œuvrer pour le développement des communautés rurales en Afrique et soutenir l’émancipation des femmes. Un pari qui séduit d’ores et déjà l’Allemagne, la Norvège, les États-Unis mais aussi Taïwan. Avec une énergie et un enthousiasme communicatif, Claudia nous raconte comment elle entreprend chaque jour de changer le monde, « un piment à la fois ».

 

Les agricultrices swatis de Black Mamba
Des agricultrices swatis qui travaillent chez Black Mamba

 

Comment vous est venue l’idée de Black Mamba ?

J’ai connu l’Eswatini lors d’un volontariat chez « Gone Rural », une entreprise sociale qui travaille avec près de 800 femmes dans des communautés rurales. Cette expérience m’a complètement transformée. J’ai démissionné de mon travail en Italie pour m’installer en Eswatini et travailler au développement des communautés rurales. Au même moment, j’ai rencontré celui qui est devenu mon mari. Passionné de sauces piquantes, Joe avait lancé sa marque Black Mamba mais sans jamais la commercialiser. J’ai eu envie d’adapter le modèle économique de l’organisation dans laquelle j’avais effectué mon volontariat, pour créer des sauces piquantes locales et éthiques. Black Mamba est ainsi né en 2010.

 

Je suis tombée amoureuse de l’Eswatini

 

Pourquoi avez-vous choisi de baser votre entreprise en Afrique ?

Je suis tombée amoureuse de l’Eswatini. J’y ai vu de formidables projets sociaux, mais aussi un cadre de vie incroyable. C’est un pays très paisible, avec un climat très agréable et où l’on vit sans cesse en extérieur. J’ai su que je pourrai y mener un changement positif. C’était une évidence de m’y installer.

 

Les personnes sont très accueillantes en Eswatini, et je me suis rapidement sentie comme chez moi. Cependant, lorsque l’on arrive en tant que volontaire d’un pays développé, on se place souvent dans la position du « sauveur blanc » (ou « white savior complex » en anglais) qui sait tout. J’ai vite compris qu’il fallait être dans une démarche humble pour apprendre, ce qui m’a permis d’échanger plus facilement avec les communautés sur place et d’être à l’écoute de leurs besoins.

 

Une agricultrice de Black Mamba

 

Entreprendre en Afrique, et qui plus est au Eswatini : comment cela se passe ?

Je n’ai pas été vraiment dépaysée par la situation entrepreneuriale en Afrique car elle se rapproche de celle d’Amérique du sud. Nous rencontrons les mêmes défis pour trouver des investisseurs. Contrairement à l’Europe, il n’existe pas beaucoup de réseaux de soutien pour les entrepreneurs et le gouvernement manque cruellement de moyens financiers. Cela représente donc un challenge considérable car il faut apprendre à se débrouiller en grande partie seuls. Nous pouvons en revanche compter sur l’aide des ONG locales et des organisations européennes présentes sur place.

 

L’obstacle majeur que j’ai rencontré est la bureaucratie. Je ne suis pas une personne très patiente de nature, mais en Eswatini, j’ai dû apprendre à l’être (rires)! Le processus décisionnel est aussi beaucoup plus long, car il faut consulter chaque personne de l’équipe avant de trancher.

 

L’Eswatini est une société très patriarcale donc entreprendre est parfois plus compliqué lorsque l’on est une femme. Néanmoins, le fait d’être Colombienne et d’avoir une personnalité ouverte et énergique, a aussi facilité mon intégration ici. La passion que j’ai mis dans le projet m’a beaucoup aidé à vendre l’idée de Black Mamba auprès des investisseurs.

 

Usine de Black Mamba

 

Comment voyez-vous l’avenir de l’entreprenariat en Afrique ?

Les Africains sont des entrepreneurs nés parce qu’ils n’ont pas accès à autant d'opportunités que dans d'autres parties du monde. Et très tôt, il faut trouver des moyens créatifs de gagner sa vie. Les gens sont très ingénieux et très créatifs en Afrique. Et encore, je reste persuadée que le meilleur est à venir. Le monde l’a d’ailleurs bien compris. Nous commençons à voir des licornes sur le continent, et la quantité d'argent investi dans nos fonds d’investissement connaît une croissance exponentielle depuis trois ans. Je suis très enthousiaste et impatiente à la vue des perspectives de développement entrepreneurial en Afrique.

 

Personne ne comprendra ce que vous traversez, mieux qu’une femme entrepreneuse

 

Je fais partie d’une dizaine de réseaux d’entrepreneurs africains, et certains sont formés à 90% par des femmes. Ce sont des groupes précieux pour s’entraider et partager des idées. J’aime beaucoup écrire des articles sur des blogs de femmes entrepreneuses, en particulier sur Lionesses of Africa. Dans un des articles, j’explique combien se faire des amies entrepreneuses est précieux. Personne ne comprendra ce que vous traversez, mieux qu’une femme entrepreneuse. Avoir sa « tribu » est essentiel pour aller de l’avant et se maintenir mentalement en bonne santé, lorsque l’on fait face à de nombreux obstacles.

 

Des sauces piquantes de Black Mamba à l'ananas

 

En quoi votre entreprise a-t-elle un impact positif en Eswatini ?

Nous travaillons avec 60 agriculteurs qui ont chacun six personnes à charge chez eux en moyenne. Nous leur enseignons l’agriculture biologique afin qu’ils puissent cultiver leur propre nourriture et sainement. Un point d’autant plus important que l’Eswatini est l’un des pays avec le taux de VIH les plus élevés au monde. Nous constatons que les agriculteurs transmettent souvent ce savoir à d’autres personnes de la communauté, créant un réel cercle vertueux dont tout le monde bénéficie. Grâce à leur salaire, les agriculteurs peuvent payer les frais de scolarité de leurs enfants et de nouvelles sources d’eau.

 

Je suis aussi activement engagée dans la préservation de l’environnement et les résultats sont très positifs. Grâce aux méthodes de permaculture que nous utilisons, nous observons une grande régénération de la biodiversité dans les exploitations.

 

Dans l’entreprenariat, il y a des hauts et des bas. Voir que Black Mamba améliore la vie des communautés locales avec lesquelles nous travaillons me permet d’aller de l’avant, malgré les nombreuses difficultés. Je veux prouver que si un petit projet comme Black Mamba se commercialise avec succès, alors tout est possible pour apporter un changement positif dans le monde.

 

Quel impact votre scolarité dans un lycée français a-t-elle eu dans votre parcours professionnel ?

La personne que je suis aujourd’hui doit beaucoup à l’éducation française que j’ai reçue au lycée français de Bogota. Elle m’a appris à penser par moi-même, à être curieuse et ambitieuse. Les professeurs nous ont beaucoup encouragé à partir découvrir le monde après notre scolarité et cette expérience a forgé mon caractère ouvert et extraverti.

 

La sauce chipotle : la préférée de Claudia Castellanos

 

D’où viennent vos inspirations pour les recettes Black Mamba ?

Le piment est un produit très populaire partout en Afrique, et on trouve plus de trente ou quarante sauces piquantes différentes dans tous les supermarchés. Les influences colombiennes sont présentes dans la partie gastronomique. Ma sauce préférée est la sauce chipotle, mais elle n’existe pas en Afrique donc nous en avons élaboré une pour Black Mamba. Quels que soient les ingrédients que nous utilisons, notre conviction est la même : créer des recettes simples à partir de produits locaux, sans produits chimiques ni conservateurs. Nous nous développons aussi en fonction de certaines tendances. Ces derniers temps, nous avons lancé une gamme de pestos et de marinades car ce sont des saveurs qui plaisent beaucoup mais que personne ne fabrique en Afrique. Manger sainement est un des plus grands privilèges qui existe aujourd’hui.

 

Je suis très fière de mon lien avec la culture française et je le chéris particulièrement

 

Quelle a été votre réaction à l’annonce de votre Trophée des Français de l’étranger ?

Je suis très fière de mon lien avec la culture française et je le chéris particulièrement. Obtenir une reconnaissance pour toute la passion et l’énergie que j’ai investies au cours les dix dernières années dans Black Mamba est incroyable. C’est une récompense magique pour tous ces efforts et une excellente opportunité pour nous de continuer à faire passer notre message, celui d’un business éthique, bon pour la planète et les gens.

 

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Capucine Taconet

Capucine Taconet

Étudiante nantaise expatriée à Paris pour ses études de journalisme. Elle a connu lepetitjournal.com lors d’un échange universitaire à Bogota et rejoint la rédaction internationale en septembre 2021.
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