Édition internationale

Chiffre de la semaine- Plus de 2km d’écriture par stylo.

Écrit par Lepetitjournal Johannesbourg
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 9 février 2018

(Crédit: Manou)

L’artiste belge Manou a posé ses valises et son regard à Johannesburg il y a quelques années. L’entreprise française Bic produit et vend des millions de stylos en Afrique du Sud depuis près de 40 ans. De leur rencontre est née une série de dessin, dont ce magnifique portrait multicolore de Nelson Mandela «gribouillé» au stylo à bille des écoliers. Nous leur avons demandé de raconter leur histoire. Rédaction avant la fin des classes.

Chez le fabricant de stylo à billes, François-Xavier Lédé est responsable commercial basé jusqu’à il y a peu en Afrique du Sud. Attaché à ses produits et fier de l’usine locale de production, il fait visiter celle-ci à l’association Joburg Accueil l’année dernière. Valérie Manouvrier Schmitt peintre et décoratrice, s’embarque pour l’excursion. La manufacture se révèle fascinante. Séduite par toutes les dimensions de l’objet, ses pointes de couleurs, son design transparent, ses pièces détachées, Valérie se souvient d’une technique de dessin au stylo à bille apprise lors de sa formation en art appliqué. En pleine ébullition, elle partage son inspiration avec François-Xavier, qui lui lance un défi sous forme d’invitation « montre-moi, ça m’intéresse ».

Piquée au jeu, Manou s’y consacre avec passion. Quelques mois plus tard, elle lui fait cadeau du portrait de l’icône absolue de l’Afrique du Sud, le président Mandela, dans un arc-en-ciel de stylo bille. Reprenant la photo noir et blanc qui fait la couverture de sa biographie officielle, Valérie l’a fait apparaitre au bic grâce à un jeu d’ombres colorées. Le regard fortement planté vers son interlocuteur, sa main présente pour agir ou pour la tendre, Mandela s’illumine. Alors que l’on croyait le Bic cantonné aux quatre couleurs Pantone immuables rouge-vert-bleu-noir, on découvre un éventail de nuances créées par l’artiste. Instantanément, leur entourage s’enthousiasme. Séduits par le talent de Valérie qui arrive à les surprendre avec un produit si familier, les collaborateurs du baron Bich lui commandent plusieurs tableaux.

Du bic cristal …

Pourtant simple outil du quotidien accessible à tous, le stylo Bic aura marqué son époque. Il trouve sa place dans la collection permanente du MoMA de New York ou au centre Georges Pompidou à Paris. Depuis son lancement en 1950, plus de 100 milliards de stylos à bille ‘cristal’ se sont vendus. Si Bic n’en est pas l’inventeur, la marque est celle qui l’aura rendu ultra-performant et universel. Il reste indémodable, aussi indispensable qu’un kleenex. Synonyme de stylo dans toutes les langues, résolument démocratique, il a accompagné l’arrivée en masse des enfants dans les écoles et aux études supérieures.

Pour les jeunes africains, il est perçu comme une friandise. Accostant les visiteurs étrangers, les écoliers s’empressent de demander des bonbons pour certains, un stylo pour d’autres, gourmands de la libre expression qu’il offre. Le stylo sollicite la prise en main, le regard, l’intellect et l’imagination, c’est un objet qui nous pose en sujet - pas en consommateur. En constante évolution technologique, l’encre a une viscosité parfaite. Mêmes les colorants qui la tintent sont produits par l’entreprise, et les billes de la pointe sont made in France. Jetable, mais pas à l’obsolescence programmée. Solide, honnête, fidèle. Que de chemin parcouru avec un bic : il offre près de 3km d’écriture à qui lui fera confiance jusqu’au bout. Dans les tableaux ‘griffonnés’ de Manou, ce long parcours s’esquisse, comme autant de chemins à travers l’Afrique, de conversations clandestines, comme autant de légères rides sur le front d’un prisonnier qui changera le destin d’un pays.

…au smart bic ?

Aurons nous toujours besoin d’un bic ? L’entreprise de stylo jongle entre tradition et ère numérique. Avec Bic Education, une ardoise interactive pour les salles de classes, le stylo-tablette enseigne l’écriture, répond aux questions et remplace le professeur si nécessaire. A l’heure où plus rien ne se fait à la main, le dessin de Valérie – qui est aussi infographiste ! - nous rappelle la beauté et la patience nécessaire du travail artisanal. Son tableau de Mandela, dont on mesure la patience qu’il a nécessité pour le réaliser, a besoin d’un cerveau humain pour le décoder et le reconnaître comme un symbole de la nation arc-en-ciel. L’ordinateur ne nous remplacera pas. Sur sa lancée, Manou conçoit aujourd’hui des objets à partir des morceaux de stylo, et projette de créer des tableaux hybrides à l’encre et au plastique. Une smart-artiste.

Nostalgie d’une époque sur le point de disparaître.

L’écriture marque le début de l’Histoire. En cette fin de 20ème siècle, l’Histoire s’écrit au bic. Quand en 2014, peu après la mort de l’ancien président, Manou dessine son Mandela, elle saisit le tournant d’une époque et celle d’un pays. «J’aime voir la beauté d’un endroit avec l’œil d’une étrangère» dit-elle avec affection. Qui remplacera Madiba ? Personnage des livres d’Histoire de son vivant, la libération et l’accès au pouvoir de Mandela en 1994 marquent le changement de millénaire. Cet homme dont on pouvait se sentir proche comme d’un ami, personne ne parvient à forger le sentiment national comme il l’a suscité. Le tableau saisit un tournant de société, non sans nostalgie. La lutte pour l’égalité des droits a abouti, mais le pays déchante : la fraternité promise n’est pas au rendez-vous. Quel idéal de progrès social nous reste t’il ?
Conçu pour l’écriture plutôt que le dessin, ce tableau au bic marque aussi un tournant dans notre communication : le dessin qui « vaut mille mots » remplace la narration dans nos modes de pensées, parfois au détriment de l’argumentation.

Ce constat d’une époque qui s’éteint, d’un futur incertain, s’accompagne d’une nostalgie aigre-douce. Celle d’un temps où l’on pouvait se passer d’outils technologiques connectés. Celle de l’enfance, face à ces dessins qui sentent la trousse d’écolier. En cette fin d’année scolaire, c’est le cœur lourd que l’on s’appesantit pour dire au revoir, à regret, à ceux qui partent vers d’autres horizons. Merci pour ces rencontres, comme celle de Valérie et de Bic, pour ces moments partagés d’où naissent le bonheur de l’émotion. Il est l’heure de poser le stylo et de vous souhaiter de très bonnes vacances à tous.

Lisa Binet (www.lepetitjournal.com/lecap.htmljeudi 2 juillet 2015

Contacter Manou - valeriemanouvrier@hotmail.com.

Skyline de Johannesburg, stylo bille sur papier, 2015 (détail).

En savoir plus sur Bic Education https://www.bic-education.com et le programme de dont de stylos en Afrique du Sud http://youtu.be/Uod5TaNFqrY

Mandela, stylo bille sur papier, 2014 (85X60cm).

 

 

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Publié le 2 juillet 2015, mis à jour le 9 février 2018

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