Pour mieux comprendre ce qui se passe avec l’IA et tenter d’y voir plus clair, Lepetitjournal de Johannesburg s’est entretenu avec Stéphane MBARGA, spécialiste en la matière. Il décrypte pour nous le sujet, à partir de sa propre expérience d'utilisateur professionnel de l'IA.


Propos recueillis par Philippe PETIT
L’IA, Intelligence Artificielle est un sujet d'actualité. On en parle partout de plus en plus, sans forcément savoir exactement de quoi il s’agit.
Lepetitjournal.com: Stéphane MBARGA, qui êtes-vous et quelles sont vos activités en Afrique du Sud ?
Stéphane Mbarga : Je suis entrepreneur et consultant en transformation digitale.
À travers ma société de conseil, FADA Services, j’accompagne des organisations dans leur stratégie digitale, de la gestion des données à l’intégration de systèmes comme l’intelligence artificielle. Mon rôle est d’aider mes clients à utiliser la technologie intelligemment, sans courir après les effets de mode.
En parallèle, j’ai fondé tebhela.co.za (Tebhela), une plateforme de petites annonces en Afrique du Sud conçue comme un véritable assistant du quotidien, aussi bien pour les locaux que pour les expatriés. L’objectif est de simplifier l’accès à l’information et aux opportunités.

Je suis également bénévole auprès de l’ONG Youth For Understanding (YFU), où je m’implique sur les questions d’éducation et d’égalité des chances pour des jeunes Sud-Africains et Namibiens issus de milieux défavorisés.

Pouvez-vous définir ce qu’est l’IA ?
Si on enlève l'aspect marketing, l’intelligence artificielle est un ensemble d’outils capables d’analyser une grande quantité de données, de repérer des schémas et d’aider à la prise de décision.
L’IA est très efficace pour réaliser rapidement des tâches répétitives et non complexes ; elle ne remplace ni le jugement humain, ni le bon sens.
Quelle est votre implication avec l’IA ?
Elle est très pragmatique. Avec mes équipes chez FADA Services ou chez Tebhela.co.za, je travaille déjà sur des activités où l’IA est utilisée au quotidien, parfois de manière très pertinente, parfois de manière un peu aveugle. Cela permet de voir à la fois son potentiel réel et ses limites.
Dans ce contexte, j’ai également engagé une réflexion avec le cabinet de la ministre déléguée des Français de l’étranger autour du principe d’un assistant consulaire intelligent, visant à améliorer l’orientation et l’accès à l’information pour les Français établis à l’étranger. La transmission d’une note de réflexion et des échanges ont permis de poser le sujet, d’en discuter les enjeux et d’inscrire cette réflexion dans la durée. Il ne s’agit pas d’un projet institutionnel formalisé à ce stade, mais le fait que ces sujets soient discutés à ce niveau montre que la question de l’usage responsable de l’IA dans l’action consulaire ou de l’administration est désormais clairement identifiée.
De mon côté, je continue à alimenter cette réflexion à partir de mon expérience de terrain, à la fois entrepreneuriale et associative auprès des législateurs.
Comment utilisez-vous l’IA dans vos activités, comme Tébhela ?
L’IA est au cœur de Tebhela.co.za. Dès le départ, la plateforme a été pensée comme un assistant et non comme un simple site de petites annonces. Aujourd’hui, l’IA intervient déjà dans l’aide à la rédaction des annonces, leur modération et le support aux utilisateurs. Nos utilisateurs connaissent d’ailleurs bien notre assistant Tébhela Bot, nommé « Thabo », qui les accompagne au quotidien.
Et ce n’est qu’un début : nous allons amplifier fortement l’usage de l’IA afin de rendre l’outil encore plus simple et fluide. La règle reste la même : l’IA aide, l’humain décide.

Comment l’IA transforme-t-elle aujourd’hui les professions et les activités quotidiennes ? Qu’apporte-t-elle aux professionnels et aux particuliers ?
L’IA transforme déjà profondément nos habitudes de manière très concrète. Chez les plus jeunes, on voit évoluer la façon d’utiliser des moteurs de recherches ou de travailler sur des dissertations. Des outils comme ChatGPT sont devenus des points d’entrée pour structurer des idées ou reformuler un raisonnement. Cela ne remplace pas l’apprentissage, mais oblige à repenser la manière d’enseigner et d’évaluer, en mettant l’accent sur l’esprit critique.
Dans le monde professionnel, l’impact est tout aussi visible. Des outils comme Copilot permettent de résumer des réunions ou de produire des comptes rendus en quelques minutes, ce qui prenait auparavant beaucoup de temps.
Pour les entreprises, c’est un vrai gain de productivité permettant de se recentrer sur l’essentiel : la décision et l’action.
Sur l’application tebhela.co.za, par exemple, l’IA sert aussi à automatiser certaines activités de communication, comme l’envoi de newsletters ciblées à nos partenaires en fonction de leurs besoins. Là encore, l’IA ne remplace pas la relation humaine, mais elle la rend plus fluide et plus pertinente.
Qu’est-ce qui, selon vous, va le plus changer dans les méthodes de travail ou de création à mesure que l’IA se développe ?
Ce qui va vraiment changer, ce n’est pas le résultat final, c’est la façon de travailler au quotidien. L’IA va faire gagner énormément de temps sur tout ce qui est répétitif ou chronophage : chercher de l’info, faire une première version d’un texte, structurer une idée, résumer une réunion.
Du coup, la vraie valeur ne sera plus dans le fait de “faire”, mais dans le fait de savoir quoi faire et pourquoi. Savoir cadrer un sujet, donner une direction, trancher. L’IA peut proposer dix versions, mais c’est toujours l’humain qui choisit la bonne.
Quels sont, selon vous, les principaux risques ou dérives associés à l’usage de l’IA ? Faut-il en avoir peur ? Des métiers vont-ils disparaître ?
Les risques existent. Le premier est la perte de sens critique : accepter des réponses générées par une IA sans les vérifier revient à déléguer sa réflexion.
Il y a aussi des risques liés à la désinformation, comme les vidéos truquées relayées sur les réseaux sociaux (on se souvient de la vidéo annonçant un coup d’état en France en 2025).

Mais avoir peur n’est pas la bonne réponse. Chaque grande évolution technologique a suscité des inquiétudes de même nature. Ce qui fait la différence, c’est la maîtrise de l’outil. Pour les métiers créatifs, réalisateurs ou écrivains, je ne crois pas à leur disparition. Ils vont évoluer : l’IA peut produire du contenu, mais elle ne remplace ni une vision, ni une sensibilité, ni une expérience vécue. Il suffit de voir les films comme « Avatar » de James Cameron pour s’en rendre compte.
Comment évaluer la fiabilité des contenus générés par une IA ? Quelles bonnes pratiques recommandez-vous ?
Il faut savoir que l’IA peut se tromper : elle peut répondre de manière très convaincante tout en étant factuellement fausse. La règle numéro un est de ne jamais prendre une réponse d’IA pour une vérité absolue.
Il faut toujours recouper l’information sur des sites officiels, surtout pour des sujets importants (juridique, médical, scolaire). Enfin, il faut rester cartésien : plus la demande faite à l’application (le "prompt") est précise, plus la réponse sera utile.
Quel est l’état du développement de l’IA en Afrique du Sud ? Quels sont les atouts du pays ?
L’Afrique du Sud avance, même si le développement reste inégal selon les secteurs. Plusieurs universités, comme l'University of Cape Town ou l’UNISA, ont intégré l’IA et le « machine learning » dans leurs cursus. Cela montre une volonté de former les compétences locales, même si l’accès à ces formations doit encore être élargi.
Côté entreprises, l’IA est déjà très présente dans la finance, les télécoms, l'énergie ou l'agriculture. Beaucoup d’acteurs l’utilisent de manière pragmatique pour l'efficacité opérationnelle.

Les discussions lors de l’«Africa Tech Festival 2025» et du B20 ont montré que l’IA est perçue comme un levier de développement économique et social majeur. Les atouts du pays sont clairs : un écosystème tech mature, de bonnes universités, une forte culture entrepreneuriale et une capacité à servir de hub régional pour l’Afrique australe.
Faut-il prévoir des barrières éthiques pour cadrer l’IA ?
Oui, sans hésiter. Non pas pour freiner l’innovation, mais pour éviter les dérives. Les enjeux sont cruciaux : protection des données et des personnes, transparence, traçabilité des décisions et responsabilité humaine finale. Sans cadre clair, l’IA peut devenir problématique.
Quels secteurs bénéficieront le plus de l’IA en Afrique du Sud ?
Les travaux de l’« Africa Tech Festival 2025 » et du B20 montrent que trois secteurs sont les grands gagnants en Afrique du Sud :
L’agriculture, pour optimiser les récoltes et renforcer la sécurité alimentaire ; la finance et le commerce, pour sécuriser les paiements et fluidifier les échanges ; la santé et le climat, pour améliorer les diagnostics et accompagner la transition énergétique.
L’IA va-t-elle créer de nouvelles professions ?
Sur l’emploi, il n’y a pas de remplacement massif, mais une transformation profonde : l’IA automatise les tâches répétitives pour permettre de se concentrer sur des missions à plus haute valeur ajoutée. De nouveaux métiers émergent déjà : spécialistes de la donnée, experts en éthique numérique ou intégrateurs IA. Les projections évoquent jusqu’à 3 millions d’emplois liés à l’IA sur le continent d’ici 2030, à condition d’investir dans la formation.
C’est pour cela qu’avec Tébhela, nous sponsorisons les programmes de l’ONG YFU, ( Youth For Understanding ), notamment via la bourse d’excellence éducative Tébhela. Elle finance des échanges scolaires pour les quatre meilleurs lycéens issus de milieux défavorisés dans les provinces de Gauteng, Western Cape, Limpopo et Eastern Cape. Nous espérons le soutien d’autres entreprises pour que l’éducation soit la pierre angulaire de la maîtrise de l’IA.

Lepetitjournal.com /Johannesburg & Capetown
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