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"Ma voisine est indonésienne" elle est baroudeuse, une Tukang jalan!

Par Valérie Pivon - Cécile Collineau | Publié le 31/01/2021 à 17:30 | Mis à jour le 01/02/2021 à 10:46
Emmanuel Lemaire BD Indonesie

Emmanuel Lemaire a deux métiers, bibliothécaire le jour, et dessinateur-scénariste le reste du temps. Il vient de sortir son troisième roman graphique « Ma voisine est indonésienne ». Un titre qui a bien sûr attiré l'attention de lepetitjournal.com de Jakarta. Nous avons pris rapidement contact avec Emmanuel qui a eu la gentillesse de répondre à nos questions et de nous parler de sa dernière bande dessinée à caractère autobiographique.

 

Avant d’écrire cette bande dessinée, connaissiez-vous l'Indonésie ?

Je ne suis jamais allé en Indonésie. Je ne connais pas vraiment ce pays. Mais depuis longtemps, j'avais envie de dessiner une histoire qui aurait pour thème «l'Inconnu».

Alors, quand ma voisine indonésienne a frappé à la porte de mon appartement, ça été littéralement «l'Inconnu» qui se présentait sur le palier. J'ignorais tout de cette nouvelle voisine et de son pays d'origine. Plus troublant encore, elle connaissait bien mieux la France que moi qui y ai toujours vécu. La raison était simple, si la semaine elle travaillait comme traductrice free-lance, chaque week-end, inlassablement, elle prenait le train pour découvrir un coin de l'Hexagone. C'était une amoureuse de la France, de ses paysages et de sa culture.

Cette bande dessinée parle de la découverte de mon pays à travers les yeux d'une indonésienne et retranscrit la rencontre entre deux cultures qui se découvrent.

 

Comment vous est venue l'idée de raconter l'histoire de madame hibou ? J'image que "hibou" est un clin d'œil à nos Ibu.

Ce récit est autobiographique. Je mets en images la rencontre que j'ai eu avec ma voisine. En bande dessinée, j'aime raconter des histoires à travers les villes. Dans les deux albums précédents, je l'ai fait avec Rotterdam et Rouen (1) . 

Les voyages de Madame Hibou rejoignent cet intérêt en parlant cette fois non pas d'une mais de plusieurs villes et de voyages en train. Autant de prétextes pour dessiner des villes et des paysages, qu'ils soient urbains, côtiers ou ruraux... C'est ainsi que le témoignage de ma voisine comportait suffisamment d'attraits à mes yeux pour en faire une BD.

Effectivement, "Hibou" le surnom donné au personnage principal de la BD, fait directement référence à "ibu". Le narrateur appelle sa voisine "Madame Madame" en quelque sorte. De plus, hibou en indonésien se dit (si je ne me trompe pas) "burung hantu" ce qui signifie (toujours si je ne me trompe pas) "oiseau fantôme", ce qui correspond bien à la nature du personnage principal qui a un côté un peu mystérieux dans le récit.

 

Que va découvrir madame Hibou dans ses voyages ? Elle commence par Charleville-Mézières, patrie de Rimbaud ; savez-vous qu'il est passé par Java et plus précisément à Salatiga ? Est-ce un lien à votre histoire ?

Les buts des voyages de Madame Hibou à travers l'Hexagone peuvent être littéraires (visiter le château de Georges Sand, aller sur les traces de Victor Hugo à Jumièges par exemple...) , gastronomiques (c'est une grande gourmande) ou simplement guidés par la curiosité.

 C'est une baroudeuse:  une "tukang jalan" !

Cette voyageuse au tempérament curieux et joyeux m'a fait voir mon pays différemment et ceci à tel point qu'une des difficultés rencontrées dans la mise en image de ce témoignage a été de ne pas le dénaturer ni de l’extrapoler. Pourtant, ce qu'elle me racontait semblait parfois étrange... Ainsi les moments passés avec ma voisine indonésienne ont fait naître une certitude : être confronté à «l'Inconnu» peut être déroutant, mais jamais décevant. 

 

Madame Hibou a effectivement une relation particulière avec la ville de Charleville-Mézières, mais ce serait gâcher le goût de la lecture que de le dévoiler ici :-)
 

Combien de temps a t-il été nécessaire pour dessiner et écrire ce livre ? Quel est votre processus d'écriture ?

J'ai mis deux ans à réaliser cette bande dessinée. Six mois pour préparer le dossier et le vendre à un éditeur, et un an et demi pour réaliser textes et dessins. Si cela peut paraître long, il faut préciser que j'exerce une autre activité par ailleurs, je ne suis pas auteur de BD à plein temps.

 

Votre BD est un roman graphique ; est-ce pour cela que vous avez décidé de dessiner en noir et blanc ?

Le choix du noir et blanc est avant tout pragmatique. Travaillant à la fois sur le scénario et le dessin, ajouter la couleur augmenterait la quantité de travail et donc le temps de réalisation. Mais j'ai conscience que colorisés, mes récits toucheraient un plus grand public. D'ailleurs, je m'exerce à la colorisation sur ma page instagram.  

 

 

Cécile a eu la chance de lire « Ma voisine est une indonésienne » : elle nous livre ses impressions

Les livres en français sur l’Indonésie sont rares, les bandes dessinées encore plus. Fort souvent, ces quelques ouvrages sont parsemés de clichés (le vent chaud dans les palmiers, le charme des autochtones féminines, les rituels religieux mystérieux…). Or, dans ces pages écrites et illustrées par Emmanuel Lemaire, c’est l’histoire d’une rencontre sans a priori ou jugement mais remplie de curiosité et de bienveillance réciproques qui se déroule au fil des pages.

 

Le narrateur fait connaissance de « Madame Hibou », une ibu indonésienne donc, sa voisine de palier francophone et francophile. Ce petit bout de femme énergique originaire de Makassar développe un enthousiasme débordant pour les voyages en train, un mode de transport inexistant dans son île du Sulawesi. Arrivée en France, elle profite donc de chaque weekend pour visiter des coins qui s’éloignent totalement des sentiers battus. De nos jours, quel touriste part explorer Charleville-Mézières, Dijon, Niort, Châteauroux ou Dieppe ? Grâce à elle, le narrateur et nous, les lecteurs, partons sur les pas d'Arthur Rimbaud, Victor Hugo, George Sand ou Michel Houellebecq, les fils conducteurs de ses escapades hebdomadaires. Car Madame Hibou est une grande amoureuse des lettres et des écrivains. Petit à petit, au cours de ses pérégrinations hexagonales, elle va se dévoiler, nous raconter son histoire personnelle en Indonésie, nous faire part de son opinion sur la France et les Français : « Je descends au terminus et je vadrouille en regardant partout autour de moi ». Grande discrète, finira-t-elle par nous ouvrir sa porte pour nous révéler le sens de ses voyages et nous faire déguster une spécialité de son pays ? 

 

Emmanuel Lemaire nous offre à nouveau, après Rotterdam (2016, Delcourt), un récit quasi autobiographique : « Depuis longtemps j'avais envie de dessiner une histoire qui aurait pour thème ‘L'Inconnu’. Quand ma voisine indonésienne a frappé à la porte de mon appartement, ça été littéralement ‘L'Inconnu’ qui se présentait sur le palier. J'ignorai tout de cette nouvelle voisine et de son pays d'origine. Mais plus troublant encore, elle connaissait bien mieux la France que moi qui y ai toujours vécu ».

 

Le trait de crayon est très sincère et chaleureux, mais ce sont surtout dans les dessins urbains, les façades de bâtiments ou les vues aériennes architecturales que l’auteur montre tout son talent de dessinateur. Le scenario est touchant, doux, souvent drôle. Chaque personnage apprend à connaitre l’autre avec discrétion et sensibilité. Comme le dit une amie qui a parcouru le livre : « c’est un échange et un pont interculturel entre la France et l'Indonésie, avec un regard très fin et drôle sur l'étrangeté de l'inconnu ».

 

En refermant ces pages, je me dis que j’aimerais bien avoir Madame Hibou comme voisine. Et Emmanuel Lemaire comme voisin.

 

 

"Ma voisine est Indonésienne" - Éditions Delcourt.

Disponible dans tous les magasins de BD et librairies en France et sur les sites de vente en ligne.

 

(1) Autres bandes dessinées de l’auteur :

Rotterdam, un séjour à fleur d'eau, Édition Delcourt

Rouen par cent chemins différents, Édition Warum

 liens :

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