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Accompagner les couples expatriés : Floride Chavardes, thérapeute en Asie-Pacifique

Basée à Singapour, Floride Chavardes intervient à distance pour aider les couples expatriés à traverser les turbulences de la vie à deux. Inspirée par l’art japonais du Kintsugi, elle offre un espace de dialogue bienveillant pour réparer, renforcer ou réinventer la relation à travers une thérapie concrète, courte et centrée sur l’autonomie.

Floride Chavardes et la symbolique de l'art japonais du KintsugiFloride Chavardes et la symbolique de l'art japonais du Kintsugi
Floride Chavardes et la symbolique de l'art japonais du Kintsugi
Écrit par Lepetitjournal Jakarta
Publié le 19 décembre 2025, mis à jour le 5 janvier 2026

Pouvez-vous nous raconter votre parcours professionnel ?

Je suis française, mais j’ai grandi à Londres en tant qu’enfant d’expatriés. Cette expérience m’a profondément marquée et fait partie intégrante de mon identité. J’ai vécu en France seulement quelques années avant de repartir à l’étranger.

Après mes études, je suis partie en Chine en 2009, où j’ai passé quatre années, puis sept ans en Malaisie, dans le monde de l’entreprise. En 2019, mon mari a eu une opportunité au Vietnam. Pour la première fois depuis plus de dix ans en Asie, je me retrouvais dans le rôle d’accompagnante, ce qui a provoqué chez moi une véritable remise en question - une sorte de page blanche professionnelle.

C’est à ce moment-là qu’un désir ancien, refoulé depuis mes 18 ans, est remonté à la surface : celui d’accompagner les autres. J’ai alors entamé une reconversion ; j’ai ainsi suivi un parcours de formation de 4 ans en psychologie, avec une spécialisation en thérapie de couple. J’ai terminé ma formation en 2023. Aujourd’hui, nous vivons à Singapour, où j’exerce en tant que thérapeute en ligne.

 

Qu’est-ce qui a déclenché votre reconversion vers la psychothérapie, et plus particulièrement la thérapie de couple ?

Ce sont mes 15 années de vie en Asie qui ont été un véritable déclencheur. J’ai observé combien l’expatriation pouvait isoler les couples et parfois exacerber des tensions latentes. Elle révèle des déséquilibres ou met en lumière des nœuds restés silencieux jusqu’alors.

À travers mes expériences dans quatre pays très différents, j’ai pris conscience de la vulnérabilité des couples expatriés, souvent éloignés de leurs repères, et du manque d’accompagnement psychologique disponible dans certaines régions. En tant qu’enfant d’expat moi-même, j’ai aussi un regard particulier sur ces dynamiques, et cela a renforcé mon envie d’agir.

Ce qui me passionne, c’est cette « danse du couple », un mouvement constant où tout est interconnecté. Il ne s’agit pas de deux individus séparés, mais la combinaison de deux histoires personnelles qui créent ensemble quelque chose d’unique. C’est pourquoi, en thérapie de couple il ne s’agit pas de deux thérapies individuelles côte à côte mais bien d’un espace commun où l’on travaille sur ce que le couple génère, construit, traverse.

 

Quelle est votre approche de la thérapie de couple ? 

Ma formation initiale est ancrée dans un courant psychanalytique, ce qui m’a donné une solide base d’analyse psychologique. Cela me permet de comprendre en profondeur les dynamiques inconscientes qui peuvent influencer les relations.

Mais ma pratique est aujourd’hui intégrative : je puise dans plusieurs approches complémentaires pour m’adapter aux couples que j’accompagne. 

J’ai ainsi complété ma formation au sein de l’École du Couple qui puise son identité dans deux courants : la Gestalt et la systémie. La Gestalt thérapie est un courant né dans les années 50, en réaction à la psychanalyse, qui se concentre davantage sur l’expérience vécue dans l’instant présent plutôt que sur le passé. Cela permet de travailler sur ce qui se joue ici et maintenant, dans la relation.

L’approche systémique considère le couple comme un système à part entière, où les symptômes résultent des interactions entre les membres plutôt que de troubles individuels isolés.

L’objectif est de redonner aux partenaires les ressources nécessaires pour qu’ils puissent fonctionner à nouveau ensemble, de manière plus autonome et vivante. Il s’agit de réinsuffler une respiration plus fluide dans le système qu’est le couple. 

Je ne propose donc pas un accompagnement à long terme, mais un travail ciblé, sur quelques mois. En général, il s’agit de 5 à 10 séances, espacées de deux à trois semaines. Ce rythme laisse le temps d’intégrer les apprentissages entre chaque rencontre. Contrairement à une thérapie individuelle, les effets peuvent parfois se manifester plus rapidement, car le changement concerne une dynamique relationnelle à deux.


 

Comment se déroule une séance de thérapie de couple avec vous, en particulier en ligne ?

L’accompagnement que je propose se fait en ligne, ce qui a l’avantage de lever certaines barrières. Le fait de ne pas avoir à se déplacer rend la démarche plus accessible, moins intimidante, surtout dans un contexte d’expatriation où l’offre francophone est parfois limitée.

Dans la pratique, les partenaires peuvent se connecter depuis deux lieux différents s’ils ne sont pas ensemble physiquement - à condition, bien sûr, qu’ils soient tous les deux engagés dans la démarche. 

Cette flexibilité est particulièrement adaptée à la vie des couples expatriés, qui jonglent avec des emplois du temps chargés, des fuseaux horaires différents et parfois des séparations géographiques temporaires.

L'essentiel reste de créer un espace sécurisant, même en ligne, où chacun peut s’exprimer librement et être entendu. Mon rôle est de faciliter cette communication, de mettre en lumière les mécanismes à l’œuvre dans la relation, et de guider le couple vers des prises de conscience et des ajustements concrets.


Vous faites référence sur votre site au « Kintsugi », l’art japonais de réparer les objets brisés avec de l’or. Comment appliquez-vous cette métaphore à votre pratique thérapeutique ?

Le Kintsugi, pour moi, est une magnifique métaphore du travail thérapeutique en couple. Il illustre l’idée que les fissures, loin d’être des faiblesses, peuvent devenir des marques de force et de beauté lorsqu’on prend le temps de les réparer avec soin et bienveillance.

Une relation n’est pas fragile parce qu’elle a traversé une crise. Au contraire, les couples qui s’engagent pleinement dans un processus de réparation en ressortent souvent plus solides et plus conscients de leurs ressources. Un couple sain n’est pas un couple sans conflits, mais un couple qui sait traverser les tempêtes et en tirer du sens.

Aimer de manière juste, respectueuse et constructive, cela s’apprend. La thérapie permet de redonner des clés pour redéfinir la relation, parfois en repartant sur de nouvelles bases… mais avec la même personne. On ne revient pas en arrière, on avance différemment.
 

 

Quels sont les principaux défis que rencontrent les couples expatriés que vous accompagnez ?

Les couples expatriés font face à des défis universels — comme ceux liés à la parentalité ou à l’équilibre dans le couple — mais qui sont souvent amplifiés par le contexte de l’expatriation. 

L’un des déséquilibres les plus fréquents concerne la répartition des rôles : l’un des partenaires travaille, tandis que l’autre devient souvent le pilier du bien-être familial. Ce rôle est essentiel, mais peut être vécu comme invisible ou dévalorisé, notamment lorsqu’il s’accompagne d’une perte d’autonomie financière, d’un isolement ou de contraintes administratives qui compliquent une éventuelle reconversion professionnelle. D’autre part, le partenaire en activité professionnelle peut également ressentir une pression importante, se vivant comme le garant de la stabilité financière et du projet d’expatriation, ce qui peut être lourd à soutenir dans la durée.

Ces tensions peuvent créer un sentiment d’injustice ou de frustration, d’autant plus fort que l’environnement ne permet pas toujours de s’appuyer sur des ressources extérieures. 

 

L’éloignement, le déracinement, les différences culturelles : comment ces facteurs influencent-ils la dynamique du couple ?

Ces facteurs peuvent évidemment jouer un rôle important. L’éloignement géographique de la famille et des repères, le besoin d’adaptation à un nouvel environnement, les différences culturelles… tout cela met le couple à l’épreuve.

Cela dit, je tiens à nuancer : tous les couples sont, à leur manière, "biculturels". Chacun vient avec son histoire, sa famille, sa culture, ses habitudes, même dans un couple de même nationalité. Vivre à l’étranger ajoute une couche de complexité, mais ne doit pas être vue comme la seule explication des tensions.

Quand un déséquilibre s’installe, que ce soit dans le partage des rôles, dans la gestion du quotidien ou dans la manière de vivre l’expatriation, cela peut créer un sentiment de distance émotionnelle. Il est alors essentiel de prendre le temps d’écouter l’autre, de comprendre ce que chacun vit et ce qui, parfois, fait du bien à l’un mais blesse l’autre. Rien que le fait de remettre de l’écoute et de la compréhension dans la relation permet déjà de rétablir un lien.

Quels outils ou exercices recommandez-vous aux couples pour renforcer leur lien au quotidien ?

Je ne travaille pas avec des outils standardisés ou des « recettes toutes faites ». Chaque couple est unique, et les exercices que je propose sont toujours adaptés à ce qui émerge en séance. En fin de consultation, il m’arrive de suggérer des pistes concrètes à explorer entre les séances, en lien direct avec leur dynamique du moment.

En séance, je propose parfois des expérimentations ou des jeux de rôle, pour aider les partenaires à mieux comprendre ce qu’ils projettent dans leur relation, où ils en sont aujourd’hui, et ce qu’ils souhaitent construire ensemble.

L’idée est de rendre leur relation plus consciente, plus incarnée. Mais il n’y a pas de solution miracle : c’est un travail progressif, nourri par l’engagement et l’envie de chacun d’avancer.

 

Comment évaluez-vous les progrès ou transformations d’un couple au fil des séances ?

Ce sont les couples eux-mêmes qui évaluent leur évolution. Mon rôle est de les guider, mais ce sont eux qui ressentent les changements dans leur quotidien, dans la manière dont ils interagissent ou vivent leur relation.

Au début, il faut parfois deux ou trois séances pour que le système relationnel commence à se réorganiser. Lorsqu’un couple arrive en crise, les partenaires ne sont souvent pas d’accord sur ce qu’il faut changer, ni même sur la nature du problème. Cela demande un peu de temps pour décoder ce qui est en jeu et pour initier un vrai mouvement de transformation.

Les progrès ne sont pas toujours linéaires, mais on sent quand quelque chose se remet en circulation : une parole nouvelle, une écoute différente, une prise de conscience qui fait bouger la relation. Et cela, c’est déjà un signe fort d’évolution.

Quels sont vos projets ou réflexions pour l’avenir de votre pratique ?

Je souhaite continuer à accompagner les couples, quels que soient les scénarios de leur relation, qu’il s’agisse de reconstruire, de renforcer un lien ou même de se séparer de façon plus apaisée. La séparation fait aussi partie de la vie d’un couple, et il est possible de la vivre avec respect, écoute et dignité.

En complément, je termine actuellement un projet qui me tient particulièrement à cœur : un parcours d’accompagnement thérapeutique intitulé « Vers Nous ». Il s’adresse aux couples en chemin vers un engagement (mariage laïque ou religieux, PACS, projet d’enfant, un projet d’expatriation…) et propose un espace de dialogue guidé pour explorer les fondements de la vie à deux : les projets communs, la communication, des thèmes cruciaux à aborder dans le champ conjugal, la gestion des désaccords et la place de chacun dans le couple.

Il s’agit de cinq séances d’une heure pour préparer ensemble cette étape importante, en posant les bonnes questions en amont. Trop de couples arrivent en thérapie une fois en crise ; je crois profondément qu’en ouvrant ces conversations dès le départ, on peut prévenir bien des malentendus.

 

Enfin, avez-vous un message à adresser aux couples expatriés qui se sentent en difficulté, mais n’osent pas demander de l’aide ?

Oui, j’aimerais leur dire avant tout de ne pas rester seuls. Il est souvent difficile d’admettre qu’on traverse une période compliquée dans son couple, même auprès de ses proches. Et dans le contexte de l’expatriation, cette solitude peut être encore plus marquée.

Parler à des amis de confiance, parfois plus facile que de se confier à la famille qui peut être trop impliquée émotionnellement, peut déjà permettre de relâcher la pression, de sentir que l’on n’est pas seul.

Un couple qui va mal, ce n’est pas un échec. Et ce n’est pas non plus une fatalité. Il y a aujourd’hui une forme d’idéalisation de la relation à travers les réseaux sociaux, qui peut faire croire que l’amour devrait être simple, harmonieux en permanence… alors que c’est une construction, avec des hauts et des bas. Il faut pouvoir accepter que la sphère intime est un lieu de conflits, et que c’est normal. C’est même un espace où l’on apprend, ensemble.

Et surtout, j’aimerais rappeler ceci : consulter un thérapeute de couple n’est ni un aveu d’échec, ni un signe de faiblesse. C’est une démarche de courage et de responsabilité. Surtout en contexte d’expatriation, où les repères sont souvent bouleversés, il ne faut pas hésiter à demander de l’aide. 

 

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