En résidence à Pondichéry, la photographe et peintre Lorraine Thiria présente Entre murs et murmures (la ballade de Pondichéry), un travail artistique conçu spécifiquement pour la ville. Son approche, centrée sur la matière et sur l’abstraction, s’inscrit dans un parcours artistique marqué par une attention particulière portée aux textures, aux lignes et compositions picturales, aux empreintes du temps et à la mémoire.. Nous l’avons rencontrée.


Née à Paris, Lorraine Thiria a exercé comme avocate pendant vingt ans avant de se consacrer pleinement à la création artistique. Formée à l’École d’Art mural de Versailles et aux arts plastiques, elle a travaillé pendant plusieurs années comme peintre en décor, réalisant des murs de matières peintes texturées composées de pigments, de sables, d’enduits et d’oxydations.
Son passage à la photographie s’est naturellement fait dans le prolongement de cette pratique picturale.
« Je suis venue à la photographie par la peinture ; celle-ci était initialement un matériau de reproduction et d’inspiration pour ma peinture avant de prendre son indépendance et de devenir une pratique à part entière », explique-t-elle. « Ma photographie est donc forcément empreinte des codes et des inspirations picturales. »
Elle précise : « En photographie, je travaille le mouvement de la matière : qu’elle soit minérale (depuis toujours j’ai développé un lien très intime avec les pierres, d’où une résidence de création à Pétra l’année dernière, lieu paroxystique de l’expérimentation des pierres), murale (le langage que parlent les murs), végétale (et ses imbrications avec le minéral)... »
Elle ajoute : “J’aime saisir les fragments, les blessures, les lignes contrariées et sinueuses qui se dessinent sur la matière ; j’aime saisir la beauté de son éphémérité, et magnifier le temps qui passe à travers elle”.

Pour elle, la matière constitue à la fois le sujet et le support de son travail photographique.
"La matière concrétise tout ce qui me fait vibrer : ses teintes, ses lignes, ses failles, ses textures…"
Elle y voit également une dimension mémorielle : "Travaillant avec la matière et le temps, j’y associe évidemment un travail de mémoire, puisque la matière contient une ou des mémoires que je tente de capter puis de révéler par l’image”.

Elle ajoute : "La matière témoigne du passage du temps, des traces, des empreintes et des histoires de vie passées et présentes."
Cette réflexion se prolonge dans le choix de ses supports d’impression : papier texturé, plexiglas, verre, aluminium brossé, tissu organza. " Travaillant la matière, je travaille également et évidemment avec la lumière comme substance. Je recherche donc et j’utilise des supports transparents ou réfléchissant la lumière afin de créer des vibrations intéressantes et une profondeur de réflexion."
Delhi : premiers pas professionnels en Inde
Le lien de Lorraine avec l’Inde s’est construit progressivement. « C’est mon quatrième voyage en Inde mais c’est le deuxième voyage “professionnel”. C’est en 2017 qu’elle découvre l’Inde du nord puis le sud en 2019 pour la première fois. “Mon tout premier contact avec l’Inde s’est fait à Varanasi. La spiritualité, les temples, les rituels, les crémations, les ghats, tout ce que nos yeux découvrent sans comprendre : cela a créé un tel choc que nous avons, mon ami et moi, décidé de poursuivre notre route sur ce continent qui nous parle, qui nous fascine. J’ai donc candidaté, créé ma chance, tissé des liens professionnels avec l’Inde, afin d’y retourner pour cumuler travail et voyage, ce que nous avons réussi à concrétiser, tant en 2024 que cette année ».
En 2024 en effet, elle expose à New Delhi dans la galerie Romain Rolland de l’Alliance Française.
"C’était vraiment mon premier lien professionnel avec l’Inde et quel extraordinaire souvenir !"
L’exposition a réuni une soixantaine de photographies grand format. Elle insiste à nouveau sur l’importance pour elle du support d’impression de ses photographies, surtout dans un contexte où elle n’était pas sur place pour contrôler les impressions avant l’exposition :"Il ne s’agissait pas que d’impression sur papier (même si j’avais choisi un papier volontairement très texturé pour mettre en valeur mes photographies de matières) mais j’ai souhaité imprimer mes clichés également sur du plexiglas, et sur des surfaces d’aluminium brossé, car ces supports s’accordaient parfaitement avec l’espace de la galerie composée uniquement de béton et de verre, au sein de laquelle la lumière ultra présente devait être utilisée et réfléchie".

À Delhi, les œuvres n’avaient pas été créées sur place et préexistaient à l’exposition. Elles avaient cependant été choisies pour ce projet international et sténographiées spécifiquement pour la galerie. Le fait qu’elles aient été imprimées en Inde et soient restées à Delhi a donné naissance à d’autres projets et collaborations, notamment avec un créateur de mode qui les a intégrées à deux reprises à un défilé, en les imprimant sur les tissus des pièces portées ou en les projetant sur le corps des modèles ou sur les murs de la galerie pendant le défilé.
De même, les photographies restées sur place ont été exposées à deux reprises par la galeriste qui représente Lorraine à Delhi depuis 2024, Ranbir Rathi (Nero Art Hub) : à la Bikaner House en juillet 2025 et au cours de l’India Art Fair Parallel en février 2026. D’autres projets sont prévus avec elle pour ces photographies.
Pondichéry : un vrai travail collaboratif
Le projet de Pondichéry va au-delà de celui de Delhi. Le directeur de l’Alliance Française de Pondichéry, en contact avec Lorraine depuis presqu'un an, lui propose une carte blanche en résidence avec une demande précise :
« Je veux que vous créiez sur place votre vision de la ville de Pondichéry. »
La proposition l’intéresse immédiatement. Elle accepte et est accueillie en résidence de création, logée sur place, avec son ami, Cyril, qui travaille avec elle sur tous ses projets. Pendant près d’un mois, elle parcourt la ville avec lui, observe, photographie, cherche.

Ce qui devait être au départ une exposition à l’Alliance Française prend progressivement plus d’ampleur. Le projet s’étend finalement à plusieurs espaces intérieurs et extérieurs, impliquant des scénographies particulières et diversifiées. Au total, sept espaces accueillent ses œuvres, réparties en quatre séries différentes (tableaux abstraits, natures mortes, végétal/minéral, matières murales).
« J’ai créé des scénographies avec une personnalité propre et des narrations distinctes en fonction des espaces accueillant les œuvres Ce n’est pas de la prise de clichés aléatoire, mais une combinaison ou symbiose entre les images captées et le lieu qui les reçoit afin de créer une histoire. Il y a eu donc création de plusieurs histoires de la ville qui les a vues naître. »

La dimension collaborative devient centrale. Lorraine Thiria travaille avec un imprimeur local, dont le contact lui a été transmis par une artiste passée par Chennai et rencontrée à Paris lors d’une exposition avec elle au Sénat en 2025. Cette collaboration s’avère déterminante :
" On parlait le même langage, c’était vraiment fantastique. Pour l’avoir rencontré à Chennai et avoir longuement discuté avec lui, aussi bien sur les supports d’impression intérieurs qu’extérieurs, j’avais une confiance absolue en son travail, ce qui est essentiel, surtout parce que je travaillais à Pondichéry et ne pouvais contrôler la qualité finale des 75 photographies avant leur livraison."
Le travail s’organise en collaboration entre les équipes de l’Alliance Française, l’imprimeur et Lorraine, dans des conditions d’adaptation permanente. Notamment, si carte blanche totale lui est laissée dans le cadre de sa résidence de recherche et de création, le nombre de photographies demandées et le nombre des lieux augmentent en cours de résidence. Elle s’adapte, choisit ses clichés, prépare ses scénographies, explique ses intentions aux équipes, discute des modalités d’accrochage.

L’installation en extérieur impose des contraintes techniques : front de mer, terrasses exposées au vent, au sel, à l’humidité, espaces naturels.
« Il faut s’imprégner des lieux, aller les voir, discuter, comprendre comment ça fonctionne, où et comment on va pouvoir accrocher pour respecter l’intention, l’harmonie et l’esthétisme. »
Exposer des toiles dans la nature, adapter les formats, penser à la résistance des supports, penser à leur place et la raison de leur place dans l’espace : chaque étape nécessite coordination et ajustements. « C’était un vrai travail d’équipe », résume-t-elle.
Elle ajoute :”D’ailleurs, certaines trouvailles de scénographie sont nées dans l’instant et in situ. Par exemple, si j’avais l’idée de créer des photographies de scènes mêlant végétal et minéral (un mur de maison tamoule envahi par des racines d’arbres), c’est au moment du montage sur une coursive intérieure/extérieure qu’est née l’idée d’utiliser une vraie racine existante posée sur celle de la photographie. Un “fondu dans le cadre” !
La collaboration ne se limite pas aux équipes technique ou artistique. Lors du vernissage, le photographe Georges Atamian, qui exposait avant elle et avec lequel elle a sympathisé, vient documenter l’événement. Lorraine évoque une rencontre humainement marquante. C’est d’ailleurs lui qui réalisera des images du vernissage qu’elle qualifie d’« exceptionnelles » et qui lui offrira par la suite.
Du projet, Lorraine déclare : ”Tout ce que j'ai pu créer sur place va bien au-delà de l’expérience artistique, c’est une expérience humaine que nous avons vécue Cyril et moi, et c’est irremplaçable”.

Pondichéry : la ville comme matière première
Dans Entre murs et murmures (la ballade de Pondichéry), les murs de Pondichéry deviennent le matériau principal. Lorraine Thiria travaille en plans rapprochés, supprimant souvent les repères d’échelle.
“On ne sait pas où on est, on ne sait pas quelle est la dimension de la matière murale. C’est abstrait et la perte de repère créée par l'abstraction permet l’accès à l’imagination et aux pures sensations. J’aime que mes photographies deviennent des paysages sans fin et sans repère afin que le spectateur puise dans son imaginaire pour projeter ses propres formes et pénétrer au cœur de la matière. Parfois au contraire, un détail ornemental ou végétal
ex-centré vient sciemment créer un repère, une forme de réalité figurative, spécifique à la ville de Pondichéry.”
Lorraine décrit les surfaces murales comme des accumulations successives : “On voit le temps à l’œuvre sur les murs. Ils portent les mémoires des traces de vies passées et présentes. Les surfaces apparaissent comme des superpositions de strates, à la manière d’une peinture dont la première couche, abîmée ou écaillée, aurait été recouverte par une deuxième, puis une troisième. Les couleurs et textures se mêlent, affleurent, disparaissent partiellement, mais restent visibles en profondeur, comme des empreintes indélébiles du temps.”
Cette accumulation : couches sur couches, murs sur murs, prend alors une dimension symbolique. Comme on parle de couches de peinture, on parle de couches de mémoire. Il existe dans ces surfaces la volonté de ne pas rester “en surface” justement mais au contraire d’explorer en profondeur afin de restituer ce que les murs racontent (ce qu'ils murmurent) de l’histoire de la ville, à travers leurs altérations et leurs transformations successives.
Si Lorraine ne photographie volontairement pas de présences humaines celles-ci restent néanmoins implicites.
" Je travaille le hors-champ, l'ellipse. En dehors du cadre, on suppose des présences humaines, des activités humaines, des vies. Moi, je photographie ce qui se passe juste à côté. J’aime l’idée de suggérer, de laisser le spectateur choisir et imaginer la présence qui n’est pas à l’image mais dans le hors-champ".

Les rencontres sur place nourrissent son regard, même si elles ne sont pas directement représentées. C’est d’ailleurs la beauté du projet : ses “still-life” ou natures mortes (essentiellement du marché Goubert) sont figées dans le temps et l’espace alors que la ville est en mouvement. Elles révèlent ce mouvement et l’activité de la ville et sont, comme leur nom anglais l’indique, infiniment vivantes, en évolution constante, comme des tableaux de la nature et du temps.
Et pour la suite ?
Les expositions (tant à l’Alliance Française que sur sa résidence sur le front de mer, au restaurant le Spot, à l’EFEO et à l’IFP) se tiennent jusqu’au 8 mars. Se posera ensuite la question de l’avenir des œuvres, qui resteront à Pondichéry. D’autres projets sont en cours de concrétisation sur place. Lorraine précise qu’elle ne repart pas d’un lieu de création sans un nouveau projet en vue !

Après l’Inde, Lorraine Thiria poursuivra son travail à Pékin, dans le cadre d’un projet labellisé par le Ministère de la Culture française en collaboration avec l'Alliance Française de Pékin à l’occasion du Bicentenaire de la Photographie.
« Il n’y a que huit projets à l’international qui ont été labellisés à ce jour, dont un seul avec la Chine et c’est le nôtre ».
Il s’agira pour elle d’une nouvelle résidence de création artistique avec une exposition photographique à Pékin, des ateliers à animer sur la photographie, des conférences sur son approche et son regard photographiques, et une tournée dans d’autres villes chinoises entre septembre et décembre prochain.
Elle travaille également sur un nouveau projet photographique mené avec l’hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris mais n’en dit pas davantage à ce stade.
Pour en savoir plus sur le travail de Lorraine Thiria, rendez-vous sur son site ici, ou découvrez son instagram.
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