De l'ambiance électrique et poreuse du commissariat de Yau Ma Tei au labyrinthe anarchique de la Citadelle de Kowloon, deux expositions exceptionnelles nous plongent dans l'esthétique "Noir" d'un Hong Kong disparu. Entre néons vacillants, corruption systémique et fraternité de triades, retour sur ces décors qui ont façonné l'imaginaire culte de la ville des années 60 à 90 et inspiré son cinéma.


Flics et voyous au Commissariat de Yau Ma Tei
Le mythique commissariat de Yau Ma Tei, bâtiment édouardien classé et lieu de tournage emblématique, ouvre ses portes pour l'exposition « Yau Ma Tei Police Station: A Cinematic Journey », inaugurée le 1er janvier. Ce lieu, indissociable des polars hongkongais de Johnnie To ou d’Andrew Lau, devient le décor d'une rétrospective sur l'âge d'or du film de crime. L'exposition explore le contraste fascinant entre l'ordre colonial et le chaos des rues. En traversant des bureaux d'interrogatoire reconstitués et en découvrant des scripts originaux de classiques comme Infernal Affairs ou A Better Tomorrow, on saisit l'importance du "tea money" et de la corruption qui gangrénaient la ville avant la création de l'ICAC en 1974. On y croise même l'ombre d'Hollywood : c'est ici que Jackie Chan et Chris Tucker installent leur quartier général dans Rush Hour 2, faisant de cette façade aux arcades célèbres un symbole mondial du cinéma d'action.
Le labyrinthe de la Citadelle de Kowloon
Pour compléter ce voyage dans le Hong Kong culte, l’exposition « Kowloon Walled City: A Cinematic Journey », déjà en place, offre un contrepoint saisissant. Installée sur le site même de l’ancienne enclave, elle propose une immersion dans ce qui fut le quartier le plus densément peuplé au monde. À travers les décors méticuleusement reconstitués du film Twilight of the Warriors: Walled In, le visiteur déambule dans des ruelles étroites où le ciel n’était qu’un lointain souvenir. Ici, l’esthétique des années 70 et 80 prend vie : les échoppes de barbiers clandestins, les ateliers de fabrication de fish balls et les fils électriques entremêlés témoignent d'une vie hors du temps et des lois. Plus qu'une simple prouesse visuelle, cette exposition rend hommage à l'ingéniosité et à la résilience des habitants de la "Cité des Ténèbres", un lieu où l'absence de police laissait place à un ordre social complexe, dicté par les triades mais aussi par une solidarité de voisinage unique.
Préserver la mémoire à travers le cinéma
Ces deux expositions ne se contentent pas de flatter la nostalgie des cinéphiles ; elles agissent comme des gardiennes de l'identité culturelle de Hong Kong. En reliant le commissariat de Yau Ma Tei à la Citadelle, elles ressuscitent les fantômes d'une époque où la frontière entre la loi et le crime était poreuse. On y retrouve l'ombre du mythique "Five-Million-Dollar Sergeant", Lui Lok, figure légendaire de la corruption policière dont la fortune colossale et l'influence sur les triades ont inspiré des générations de cinéastes. L'esthétique des néons rouges, la fumée des stands de rue et l'aura de ces personnages plus grands que nature ne sont pas que des artifices de mise en scène, mais les fragments d'une histoire sociale complexe. En redonnant vie à ces espaces, Hong Kong célèbre son patrimoine immatériel et rappelle que son image de ville "culte" s'est construite dans ce dialogue permanent entre la rue et l'écran.
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