Lanternes rouges suspendues dans les rues, danses du dragon, devinettes accrochées aux lampions et bols de tangyuan partagés en famille : le Festival des Lanternes, célébré le quinzième jour du premier mois lunaire, marque traditionnellement la fin des festivités du Nouvel An chinois. Cette fête s’accompagne aussi de traditions populaires et de croyances anciennes. Dans la Chine traditionnelle, de nombreux espaces de la maison étaient associés à des esprits protecteurs : la cuisine avait son dieu, les portes leurs gardiens… et même les latrines possédaient leur divinité. Lors de cette nuit particulière, certaines familles invitent une figure à se manifester dans les toilettes pour répondre à leurs questions. Son nom : Zigu (紫姑), la « Dame pourpre », une figure du folklore chinois à la fois fantôme tragique, oracle domestique et déesse des latrines.


Une concubine au destin tragique
Selon la légende la plus répandue, Zigu aurait été autrefois une femme nommée He Mei, vivant sous la dynastie Tang. Après la mort de son mari, elle aurait été contrainte de devenir la concubine d’un fonctionnaire local. Mais la première épouse, jalouse de cette nouvelle rivale, ne supportait pas sa présence.
La rivalité aurait atteint son point culminant lors d’une nuit de Festival des Lanternes. Profitant d’un moment d’isolement, l’épouse aurait assassiné He Mei dans les latrines de la maison — un lieu choisi pour humilier la jeune femme jusque dans la mort.
Selon le folklore, l’esprit de la concubine ne quitta jamais les lieux. Des pleurs auraient été entendus dans les toilettes de la résidence, signe que son âme hantait encore l’endroit. Touchés par son sort tragique, les dieux auraient finalement décidé d’élever la jeune femme au rang de divinité, faisant d’elle Zigu, la déesse des latrines.
Dans certaines interprétations, Zigu symbolise même l’esprit de nombreuses femmes victimes d’injustices dans la société impériale. C’est peut-être pour cette raison que son culte était particulièrement populaire auprès des femmes.
Un oracle domestique
Pendant des siècles, Zigu été invoquée comme une divinité capable de prédire l’avenir. Lors de la nuit du Festival des Lanternes, les familles — souvent les femmes du foyer — nettoyaient soigneusement les latrines puis fabriquaient une petite effigie de paille ou de tissu représentant la déesse.
La figurine était ensuite placée près des toilettes ou dans un coin de la maison, et les participants invitaient l’esprit de Zigu à « descendre » parmi eux afin de lui poser des questions sur l’avenir : la récolte sera-t-elle bonne cette année ? la famille prospérera-t-elle ? la météo sera-t-elle favorable ?
Dans certaines régions, la figurine était tenue au-dessus d’un plateau de sable ou de riz et se mettait à tracer des caractères : une forme d’écriture automatique interprétée comme les réponses de la déesse.
Le culte de Zigu a été particulièrement répandu sous les dynasties Tang et Song, avant de décliner progressivement avec la modernisation de la société et l’évolution des modes de vie au XXᵉ siècle.
Les autres fantômes des toilettes en Asie
Zigu n’est d’ailleurs pas la seule figure surnaturelle associée aux toilettes dans les traditions asiatiques.
Au Japon, la célèbre Hanako-san est le fantôme d’une jeune fille qui hanterait les toilettes des écoles. Les enfants racontent qu’il suffit de frapper à la porte d’une cabine et de l’appeler pour qu’elle réponde.
En Corée, les croyances populaires évoquent Cheuksin, une divinité des latrines parfois redoutée. Dans certaines traditions anciennes, on évitait de faire du bruit dans les toilettes afin de ne pas provoquer sa colère.
Ces histoires rappellent qu’avant l’arrivée des installations modernes, les latrines — souvent situées à l’écart de la maison — étaient entourées de nombreuses superstitions. Dans toute l’Asie de l’Est, elles ont ainsi donné naissance à un étonnant bestiaire d’esprits et de divinités.
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