La Haw Par Mansion s'apprête à ouvrir un nouveau chapitre de son histoire. Construite en 1935 par Aw Boon Haw, figure emblématique de l'entrepreneuriat asiatique, cette demeure classée Grade I deviendra prochainement Villa Haw Par, un lieu consacré aux résidences d'artistes, à la création contemporaine et au dialogue entre les cultures. Porté par la Foundation for Art & Culture, le projet entend s'inspirer du modèle des grandes villas artistiques françaises à l’étranger tout en inventant une identité propre à Hong Kong. Plus qu'une restauration patrimoniale, Arthur de Villepin imagine un lieu vivant, appelé à se transformer au fil des artistes qui l'habiteront et des collaborations qui s'y construiront. Pour Le Petit Journal Hong Kong, il revient sur la philosophie d'un projet qui pourrait durablement redessiner le paysage culturel hongkongais.


Hong Kong a besoin d'un nouvel outil culturel
Vous avez consacré une grande partie de votre carrière à développer les échanges culturels entre la France et Hong Kong. Avec Villa Haw Par, vous semblez ouvrir un nouveau chapitre. À quel moment cette idée est-elle devenue une évidence ?
C'est une réflexion qui m'accompagne depuis longtemps. Au fil des années, je me suis souvent interrogé sur la manière dont je pouvais continuer à contribuer au développement culturel de Hong Kong et de l'Asie. J'ai toujours eu le sentiment qu'il manquait un outil capable d'accompagner durablement la création. J'ai beaucoup été inspiré par Aimé et Marguerite Maeght, qui ont créé l'une des premières fondations d'art au monde. Leur vision m'a profondément marqué. Je me suis dit qu'au-delà de développer une galerie supplémentaire, ce dont Hong Kong avait besoin, c'était d'une initiative capable de renforcer tout un écosystème culturel. C'est ainsi qu'est née l'idée de créer une fondation capable de rassembler les artistes et de participer au développement culturel de la région.
Villa Haw Par a donc été conçue comme un outil complet pour accompagner la création contemporaine ?
Exactement. Quand j'ai commencé à m'intéresser aux grandes villas artistiques françaises, j'ai découvert un modèle extrêmement riche. On connaît évidemment la Villa Médicis ou plus récemment la Villa Albertine, mais il existe tout un réseau de lieux qui ont chacun développé une identité propre. Ce qui est fascinant, c'est qu'il n'existe pas un modèle unique. Toutes ces villas fonctionnent différemment parce qu'elles se sont adaptées au contexte culturel dans lequel elles évoluent. Pour moi, c'est l'une des grandes réussites de l'ingénierie culturelle française : cette capacité à inventer des modèles souples qui dialoguent avec leur environnement au lieu de l'effacer. Je me suis alors demandé pourquoi Hong Kong ne disposait pas, elle aussi, d'un tel écosystème.
Favoriser les rencontres et créer des passerelles
Vous parlez d’écosystème. Pourquoi celui-ci est-il si important ?
Une résidence ne consiste pas simplement à accueillir un artiste pendant quelques mois. Ce qui la rend intéressante, c'est tout ce qui se passe autour : les rencontres, les collaborations, les échanges avec les institutions, les passerelles qui peuvent ensuite se créer avec d'autres lieux. Une résidence doit produire des effets bien après le départ de l'artiste. C'est pourquoi nous réfléchissons déjà à ce que nous appelons la "post-résidence". Nous voulons continuer à accompagner les artistes, favoriser leur développement et les aider à intégrer progressivement ce réseau international. C’est en cela que l’importance de l’écosystème entre en jeu.
Cette dimension internationale fait partie de l'ADN du projet. Comment se concrétise-t-elle ?
Nous travaillons avec le Consulat général de France et l'Institut français afin d'inscrire Villa Haw Par dans le réseau international des résidences. L'idée est notamment qu'un artiste français puisse être accueilli de manière régulière dans le programme. Mais l'enjeu dépasse cette seule collaboration. Nous voulons que Villa Haw Par participe pleinement aux échanges entre les différentes villas à travers le monde et devienne, à son tour, un point d'entrée vers l'Asie.
Nous ne voulons pas figer le patrimoine
Vous insistez sur le fait que Villa Haw Par ne sera pas un musée au sens traditionnel du terme. Pourquoi ?
La mission première de la Fondation est d'ouvrir cette maison au public. C'est un lieu exceptionnel. Construit en 1935, classé Grade I, il raconte une partie de l'histoire de Hong Kong. À travers la famille Aw, on retrouve l'histoire d'un entrepreneur venu développer son activité ici, mais aussi une architecture qui résume à elle seule le dialogue entre les cultures. Le toit est d'inspiration chinoise, la fontaine est française, les vitraux sont italiens… Cette maison représente une forme d'excellence artisanale venue de différents horizons. Et pourtant, l'intérieur n'a pratiquement jamais été ouvert au public. Pour nous, c'est déjà une responsabilité importante que de permettre aux Hongkongais de se réapproprier ce patrimoine.
Vous refusez d'en faire un lieu figé. Quelles sont les raisons qui motivent ce choix ?
Ce serait contradictoire avec l'esprit du projet. Nous ne voulons pas inaugurer un bâtiment entièrement rénové où tout serait définitivement terminé dès le premier jour. Au contraire. Nous voulons que la Villa évolue avec le temps. Que les artistes participent à sa transformation. Que les expositions laissent des traces. Que certaines interventions deviennent permanentes. Autrement dit, que le bâtiment continue à écrire son histoire. C'est cette transformation progressive qui donnera son identité au lieu.
Trois grandes missions feront l'histoire la Villa
Les artistes participeront à écrire l’histoire de la Villa. Concrètement, comment cette idée prendra-t-elle forme ?
Nous avons défini trois grandes missions. La première consiste à ouvrir la maison au public et à transmettre son histoire. La deuxième est le programme de résidences artistiques. La troisième est la programmation culturelle. Mais ce qui est intéressant, c'est que ces trois dimensions ne fonctionnent pas indépendamment les unes des autres. Elles se nourrissent mutuellement. Chaque résidence, chaque programmation doit pouvoir participer, à sa manière, à l'histoire de la Villa.
Quelles seront les premières programmations culturelles qui participeront à cette transformation ?
Dès la fin de l'année nous lancerons la Maison du Design. Des designers seront invités à intervenir dans différentes pièces de la Villa en bénéficiant d'une véritable carte blanche. Certaines créations resteront le temps de l'événement. D'autres seront conservées pendant un an. Et certaines pourront devenir permanentes si elles trouvent naturellement leur place dans l'histoire du bâtiment. L'idée n'est pas d'effacer le patrimoine, mais d'engager un dialogue entre son histoire et les créations contemporaines.
Souhaitez-vous appliquer cette même logique aux résidences artistiques ?
Oui. Nous imaginons que certains artistes puissent être invités non seulement à créer une œuvre, mais aussi à intervenir sur le lieu lui-même. Cela pourra être un plafond, une pièce, un vitrail ou un autre élément architectural. Naturellement, chaque intervention devra être validée par les autorités compétentes et respecter l'ensemble des règles de conservation du patrimoine. Mais cette idée est importante : les artistes ne seront pas simplement des occupants temporaires de la Villa. Ils contribueront à écrire son histoire.
Apprendre à travailler avec son histoire
Transformer un bâtiment classé Grade I implique de nombreuses contraintes. Comment avez-vous abordé ce dialogue avec les institutions hongkongaises ?
Lorsque nous avons commencé, nous avons découvert un écosystème patrimonial extrêmement structuré. Il existe une commission dédiée au patrimoine, des architectes spécialisés, de nombreux processus de validation… Nous avons dû apprendre à naviguer dans cet environnement. Aujourd'hui, une équipe travaille quotidiennement avec l'ensemble de ces partenaires afin de construire une relation de confiance. C'est un travail considérable, mais indispensable pour inscrire Villa Haw Par dans la durée. Cela ne peut se faire qu'en construisant cette confiance avec les institutions qui protègent le patrimoine hongkongais.
Une villa culturelle pluridisciplinaire
La programmation artistique ne se limitera pas aux arts visuels. Vous revendiquez une approche très pluridisciplinaire, n'est-ce pas ?
C'était essentiel dès le départ. Je ne voulais pas créer une villa consacrée uniquement à la peinture ou à la sculpture. Le design sera par exemple une première grande thématique et deviendra un rendez-vous annuel. Nous travaillons également autour d'Art Basel pour développer une programmation consacrée aux arts visuels et à la sculpture. Puis viendront le cinéma, la musique, la mode, la performance… L'idée est de nous appuyer sur les grands rendez-vous culturels de Hong Kong tout en proposant, à chaque fois, une lecture propre à Villa Haw Par.
La musique semble également occuper une place particulière dans votre réflexion. Comment avez-vous imaginé son intégration au projet ?
La musique offre elle aussi une expérience de lieu. Nous travaillons actuellement sur la création d'une Music Room, pensée comme un espace d'écoute dans les meilleures conditions acoustiques possibles, en collaboration avec des designers et des partenaires spécialisés. À plus long terme, j'aimerais que cette salle puisse aussi devenir un espace de création musicale. Et pourquoi pas faire émerger, un jour, un grand rendez-vous annuel consacré à la musique, qui réunirait artistes, designers et créateurs autour de cette discipline.
Un projet inscrit dans le temps
Faut-il comprendre que Villa Haw Par ne sera pas un projet achevé au moment de son inauguration ?
C'est même tout l'inverse. La temporalité est une dimension essentielle du projet. Nous sommes une fondation à but non lucratif. Chaque année, nous devons lever des fonds pour poursuivre son développement. Notre ambition est importante, mais elle dépend aussi des soutiens que nous parvenons à mobiliser. C'est pourquoi nous avons conçu un modèle extrêmement flexible. Nous ne nous sommes pas engagés dans un programme de transformations impossible à tenir. Nous avons préféré imaginer un projet capable d'évoluer progressivement, au rythme de ses ressources, des artistes et des partenaires qui souhaiteront y contribuer. Cette souplesse est indispensable pour assurer la pérennité de la Villa.
En quoi cette approche diffère-t-elle de celle de nombreux grands projets culturels hongkongais, souvent pensés pour être livrés entièrement dès leur ouverture ?
À Hong Kong, plusieurs sites culturels ont rencontré des difficultés parce qu'ils avaient été pensés comme des projets terminés dès le premier jour. Je pense que cette logique peut parfois s’avérer fragile. Nous voulons construire quelque chose qui puisse durer. Cela implique d'accepter que la Villa continue d'évoluer pendant plusieurs années. Je trouve d'ailleurs cette idée assez belle : un lieu culturel ne devrait jamais être totalement achevé. Il devrait toujours rester ouvert à de nouvelles interventions, à de nouvelles rencontres et à de nouvelles idées.
Chaque partenaire apporte une compétence différente
Vous ne recherchez pas seulement des financements, mais de véritables partenaires de projet. Pourquoi cette approche est-elle essentielle à vos yeux ?
Nous essayons de construire des collaborations qui aient du sens. Certaines entreprises souhaitent s'impliquer autour du cinéma. D'autres travaillent avec nous sur les questions d'efficacité énergétique. D'autres encore apportent leur expertise sur l'acoustique ou sur le design. Chaque partenaire intervient là où il possède une véritable compétence. Au fond, nous essayons de faire en sorte que chacun puisse contribuer à la transformation de la Villa sans empiéter sur le travail des autres. C'est cette diversité qui enrichit le projet, et grâce à elle nous constatons qu’une véritable dynamique est en train de se mettre en place.
La villa doit appartenir à ceux qui la font vivre
Au fond, quelle est votre plus grande ambition pour Villa Haw Par ?
J'aimerais que ce lieu participe au développement culturel de Hong Kong. Pas simplement en accueillant des expositions ou des résidences. Mais en devenant un endroit où les artistes créent, où les institutions collaborent, où les entreprises trouvent leur place, où le public revient régulièrement parce qu'il sait que la Villa évolue en permanence. Si, dans quelques années, les Hongkongais ont le sentiment que cette maison fait partie de leur vie culturelle, alors nous aurons réussi notre pari.
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