Leurs parents ont fait le chemin vers la France. Eux ont grandi de l’autre côté du globe et ont pourtant choisi, à leur tour, de poser leurs valises au Vietnam.


Lucas et Rémy sont nés en France, tandis que Rossana est née au Vietnam avant de partir à l’âge d’un an. Tous trois ont grandi en France avec, à des degrés différents, le Vietnam en toile de fond. Puis, à un moment de leur parcours, ce pays transmis par leurs familles est devenu un pays choisi.
Pour Rossana, 27 ans, la décision s’est concrétisée en 2024. Pour Rémy, 35 ans, elle est venue après plusieurs expériences à l’étranger. Chez Lucas, elle s’inscrit davantage dans une volonté de renouer avec son histoire familiale.
Trois trajectoires distinctes, mais une même interrogation : comment le pays de ses parents peut-il devenir, à l’âge adulte, son propre pays d’adoption ?
Grandir en France avec le Vietnam en toile de fond
Bien avant d’y vivre, le Vietnam occupait déjà une place dans leur quotidien.
Pour Rossana, le lien était particulièrement fort. Partie du pays lorsqu’elle avait un an, elle a grandi en France dans un environnement où la culture vietnamienne restait très présente. « On mangeait viet, on écoutait viet », raconte-t-elle.
Les vacances d’été passées régulièrement au Vietnam ont entretenu cette proximité. Au fil des années, le pays est devenu bien davantage qu’une destination familiale. Rossana le décrit simplement comme « la maison ».
Chez Rémy, la relation au Vietnam s’est construite plus progressivement. Enfant, il ne ressent pas de besoin particulier de se rapprocher du pays. Il comprend pourtant très bien le vietnamien, langue qu’il ne commence véritablement à parler qu’à partir de 25 ans.
À l’origine, la démarche est moins identitaire que personnelle : apprendre une troisième langue, voyager, s’ouvrir davantage au monde. Avant de s’installer au Vietnam, Rémy multiplie d’ailleurs les expériences internationales, notamment en Australie et au Canada.
C’est en découvrant ensuite le pays seul, sans sa famille, que son regard change.
« Ce n’est pas pareil d’y aller avec les parents », résume-t-il. En voyageant seul au Vietnam, il a le sentiment de découvrir quelque chose de plus personnel, de plus authentique. Aujourd’hui, lorsqu’il revient dans le pays, il dit se sentir « chez lui ».
Lucas évoque lui aussi une « mentalité viet » très présente pendant son enfance. Sa tante et sa grand-mère ont notamment joué un rôle important dans cette transmission familiale.
Chez tous les trois, le lien avec le Vietnam n’a donc jamais totalement disparu. Il s’est transmis par la langue, la cuisine, les vacances ou simplement par une atmosphère familiale. Mais cette identité n’est pas figée. Chez certains, elle est évidente très tôt ; chez d’autres, elle se construit plus tard, au fil des voyages et des expériences.
Pendant longtemps, le Vietnam reste ainsi le pays des parents et de la famille. Puis, peu à peu, il devient aussi un pays que l’on choisit pour soi.
Revenir aux racines… ou simplement partir ailleurs
Il serait tentant de résumer leurs parcours à celui de jeunes Viet Kieu souhaitant revenir sur les traces de leurs parents. La réalité est pourtant plus nuancée.
Avant de choisir le Vietnam, Rémy voulait surtout vivre ailleurs.
« J’ai toujours voulu vivre à l’étranger », explique-t-il.
Son parcours l’emmène d’abord en Australie, où il travaille notamment dans la restauration, puis au Canada. Pendant un temps, il envisage même de partir au Japon. Le Vietnam n’est donc pas initialement au centre de son projet.
Il s’impose progressivement. Rémy parle finalement d’un véritable « coup de foudre pour le Vietnam ». La pandémie de Covid-19 bouleverse ensuite ses projets et, au lieu du Japon, c’est vers le Vietnam qu’il choisit de partir.
Pour Rossana aussi, le moteur initial est avant tout l’envie de changement.
« Je voulais voir autre chose », explique-t-elle.
En 2024, elle décide de s’installer au Vietnam sans même avoir encore trouvé de travail. Son départ est porté par une forme de confiance : « Je rentre à la maison et je trouverai bien quelque chose. »
Cette phrase résume tout le paradoxe de ces trajectoires. Ils ont grandi en France, mais peuvent pourtant parler du Vietnam comme d’un endroit où ils « rentrent ».
Ce retour n’a cependant pas la même signification pour chacun.
Rossana ne le présente pas nécessairement comme une quête des origines. Pour Lucas, la dimension familiale est plus assumée. Il évoque clairement l’envie de « se reconnecter avec les racines ».
Son rapport au pays s’est notamment construit à travers les membres de sa famille qui y vivent encore. Une fois sur place, ses rencontres avec d’autres Viet Kieu renforcent également son sentiment d’appartenance. Il découvre un environnement dont il apprécie le dynamisme et commence à envisager autrement son avenir.
Sa mère, de son côté, comprend sa démarche.
Le « retour » peut donc être une expérience de vie, une opportunité professionnelle, une envie de changement ou une manière de renouer avec une histoire familiale. Être Viet Kieu de deuxième génération ne signifie pas nécessairement partager une même vision du Vietnam.
Et surtout, les raisons qui poussent aujourd’hui cette génération à venir dans le pays sont profondément différentes de celles qui ont conduit leurs parents à le quitter.
Une génération est partie dans un contexte marqué par la guerre et les bouleversements. La suivante découvre un Vietnam transformé, où elle peut envisager de construire sa propre histoire.
Le Vietnam qu’ils découvrent n’est plus celui de leurs parents
Arriver au Vietnam, c’est aussi confronter l’image transmise par la famille à la réalité contemporaine du pays.
Rémy se souvient des avertissements de ses parents avant son départ : « Tu ne connais rien du Vietnam, tu verras. »
Sur place, il découvre pourtant un pays très différent de celui qu’il avait imaginé à travers leurs récits. Les services, les infrastructures et la modernité du quotidien le surprennent.
« Ça change, tout change », constate-t-il.
Lucas fait le même constat. Lui aussi dit avoir été marqué par la rapidité des transformations observées en seulement quelques années.
Pour cette génération, le Vietnam n’est donc plus seulement celui raconté par les parents. C’est un pays qu’ils découvrent directement, avec leurs propres références, leurs attentes et leurs expériences.
Ils ne viennent pas forcément retrouver le Vietnam d’hier. Ils rencontrent celui d’aujourd’hui.
Et au-delà des racines familiales, le pays représente aussi pour eux une autre façon de vivre.
Un mode de vie qui pèse dans la décision de rester
Pour Rémy, la vie quotidienne joue un rôle essentiel. Il apprécie la facilité des rencontres, la sociabilité et le rythme de vie. Il compare également cette expérience à certaines contraintes ressenties en France.
« En France, tout est cher. Chaque fois que tu sors, c’est cher », explique-t-il.
Derrière l’aspect économique, c’est surtout un rapport différent au quotidien qui se dessine : sortir davantage, rencontrer des gens plus facilement, profiter de son environnement.
Lucas évoque lui aussi un sentiment de sérénité et le fait de se sentir bien dans son cadre de vie.
Leur présence au Vietnam ne s’explique donc pas uniquement par un attachement culturel. Ils y trouvent également un mode de vie qui semble davantage correspondre à leurs aspirations actuelles.
Leur parcours français peut même devenir un avantage.
Pour Lucas, les diplômes obtenus en France, son expérience professionnelle et sa capacité à évoluer entre les deux cultures facilitent certaines interactions dans le monde du travail vietnamien.
Ce positionnement entre deux pays peut créer un décalage, mais il peut aussi devenir une compétence : comprendre plusieurs codes culturels, s’adapter à différents interlocuteurs et créer des passerelles entre deux environnements.
Se construire une nouvelle communauté au Vietnam
Choisir le Vietnam ne signifie pourtant pas simplement retrouver un univers familier. Il faut aussi s’y construire une vie.
Pour Rossana, l’installation passe d’abord par des choses très concrètes : trouver un logement, prendre ses habitudes, découvrir son quartier, rencontrer ses voisins et se créer progressivement de nouveaux repères.
Surtout, elle bâtit son propre cercle social.
« Je me suis créée une communauté », raconte-t-elle.
Cette phrase illustre une dimension essentielle de ces parcours. Venir vivre au Vietnam ne consiste pas forcément à rejoindre une communauté familiale déjà existante. Il faut parfois en construire une nouvelle.
Et celle-ci ne se limite pas aux Vietnamiens ayant toujours vécu dans le pays.
Rossana, comme Lucas, rencontre également d’autres Viet Kieu partageant une expérience comparable : avoir grandi ailleurs, puis découvrir à l’âge adulte un pays qui leur est à la fois familier et étranger.
Cette proximité crée des liens particuliers. Tous connaissent, d’une manière ou d’une autre, cette sensation de naviguer entre plusieurs références culturelles.
Ni complètement français, ni complètement vietnamien
Cette proximité avec le Vietnam ne gomme cependant pas toutes les différences liées à leur enfance en France.
Parler vietnamien, par exemple, ne signifie pas nécessairement maîtriser la langue de la même façon qu’une personne ayant grandi dans le pays.
Rossana décrit son vietnamien comme « old-school, home-made ». Elle raconte que certaines personnes lui demandent même où elle l’a appris.
Rémy, lui, comprend très bien la langue mais ne sait pas l’écrire. Il ne s’est réellement mis à la parler qu’à l’âge adulte.
Leurs origines leur donnent donc une familiarité évidente avec le Vietnam, mais leur parcours français reste tout aussi visible.
Chez Lucas, cette question prend une dimension plus profonde. En France, il explique ne pas avoir toujours été considéré comme pleinement français. Au Vietnam, il ressent parfois une forme de distance comparable.
Il résume cette situation par « l’entre-deux » et le « manque de reconnaissance ».
La question dépasse alors celle des seules racines. Il ne s’agit plus simplement de savoir s’ils sont « assez vietnamiens » pour vivre au Vietnam ou « assez français » pour être considérés comme français.
Il s’agit plutôt de savoir où, et avec qui, ils peuvent réellement se sentir chez eux.
En France, leurs origines peuvent les distinguer. Au Vietnam, leur éducation et leur parcours à l’étranger les différencient également. Ils occupent ainsi une position particulière : assez proches des deux cultures pour circuler entre elles, mais parfois suffisamment éloignés pour ne se sentir totalement appartenir à aucune.
Faire de l’entre-deux une force
Cette double appartenance n’est pourtant pas nécessairement vécue comme une faiblesse.
Rossana décrit même son parcours français comme un « ice-breaker ». Son accent, sa façon de parler vietnamien ou son expérience en France deviennent autant de moyens d’engager la conversation avec les personnes qu’elle rencontre.
Ce qui pourrait créer une distance devient alors une façon de créer du lien.
Lucas retrouve lui aussi au Vietnam d’autres Viet Kieu avec lesquels il partage cette position singulière entre plusieurs cultures. Autour de ces expériences communes, de nouvelles communautés apparaissent.
Ils ne semblent finalement pas chercher à revenir vers une identité unique. Ils apprennent plutôt à vivre avec plusieurs appartenances.
La France n’est d’ailleurs pas effacée de leur quotidien.
Rémy reste attaché à Paris, au PSG, à la Coupe du monde et à différentes références culturelles françaises. Rossana, elle, a progressivement construit sa vie au Vietnam jusqu’à pouvoir y retrouver une nouvelle forme de « maison » : non plus seulement celle héritée de ses parents, mais celle qu’elle s’est elle-même créée.
Lucas, enfin, ne considère pas nécessairement le Vietnam comme une destination définitive. D’autres projets restent envisageables, notamment en Colombie ou à travers le travail à distance.
Plus qu’un retour, un deuxième chez-soi
Vivre au Vietnam ne signifie donc pas forcément s’y installer pour toujours.
Pour certains, le pays représente une expérience de quelques années. Pour d’autres, une manière de renouer avec une partie de leur histoire. Pour d’autres encore, simplement un lieu où ils se sentent bien à un moment de leur vie.
Le mot « retour » est peut-être, finalement, imparfait.
Ils ne quittent pas réellement la France pour devenir vietnamiens. Ils ne cherchent pas nécessairement à choisir entre deux identités.
Ils ajoutent plutôt un second chez-soi à une identité déjà construite entre deux pays.
Leurs parents ont quitté le Vietnam pour bâtir leur avenir en France. Leurs enfants font aujourd’hui le chemin inverse. Mais ils ne reviennent pas forcément dans le Vietnam de leurs parents.
Ils viennent découvrir le leur.
Callista CHARPENTRON
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