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Sexualité et tabous au Vietnam : discussion avec Mia Nguyen

Par Amélie Huynh Le Maux | Publié le 28/09/2020 à 08:52 | Mis à jour le 30/09/2020 à 13:46
Photo : Conférence sur le consentement à Fulbright University
ladies of vietnam sexualité mia nguyen

Lepetitjournal.com a rencontré Mia Nguyen, conseillère en psychologie, activiste et figure du mouvement LGBTIQ au Vietnam. Elle a partagé avec nous sa lutte pour l’éducation sexuelle, notamment via son initiative Ladies of Vietnam, ainsi que des bribes de son histoire personnelle en tant que femme transgenre.

Nous l'avions rencontrée en juillet dernier à Fulbright University, lors d’un événement sur le consentement, organisé par l’ONG Wintercearig. Sa conférence, à la fois pédagogique et pleine d’empathie, nous a donné envie d’en savoir plus.


Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

Je suis née dans le delta du Mékong en 1980. Toute mon enfance et adolescence, je ne savais rien du mouvement ni même de la définition de LGBTIQ (lesbienne, gay, bisexuel, transgenre, intersexe, queer). J’ai vite compris que j’étais différente de mes autres camarades de classe, mais j’ai toujours été acceptée et respectée.

J’ai eu une enfance heureuse, malgré la pauvreté et mes questionnements encore flous sur mon identité. Ma mère a aujourd’hui 70 ans. Elle a vécu la guerre du Vietnam et a dû arrêter l’école en 3ème année. Elle ne sait donc pas utiliser les réseaux sociaux et ignore ce qu’est le mouvement LGBTIQ. Cependant, elle m’a toujours aimée et respectée.

A 18 ans, je suis venue étudier à l’université de Saïgon et je suis aussi devenue le pilier financier de la famille. Mais, je cherchais toujours qui j’étais. En 2007, j’ai donc décidé de partir vivre en Australie et j’y ai trouvé mes réponses. Mon contact avec des personnes de couleurs de peau différentes, de sexes différents, m’a permis d’accepter et de libérer la femme qui était en moi. J’ai ainsi réalisé mon opération de transformation à 25 ans.

En Australie, j’ai obtenu mes diplômes en science du comportement humain et en science de la psychologie. Lorsque je suis revenue au Vietnam en 2016, je suis devenue professeur de sexualité à l’Université nationale de HCMV. Depuis, j’enseigne ce sujet auprès de divers étudiants en sciences sociales et en médecine. J’ai également fondé Ladies of Vietnam en 2017.
 

ladies of vietnam mia nguyen
Cours d'éducation sexuelle auprès d'étudiants en école supérieure


Pouvez-vous nous en dire plus sur Ladies of Vietnam et sur votre but via cette initiative ?

Ladies of Vietnam est à la fois une société de conseil et un site en ligne, où nous partageons des histoires sur l’amour, le mariage, les relations et la sexualité. Grâce aux talents de quatre écrivains, dont je fais partie, nous créons une connexion émotionnelle avec notre audience, afin de les éduquer et de les responsabiliser vis-à-vis de leur sexualité.

Quel que soit le sujet abordé, nous évitons tout jugement, toute remarque désobligeante ou négative. En effet, notre but est de sensibiliser la population vietnamienne à l'éducation sexuelle et de promouvoir la différence. Par ce biais, je poursuis mon objectif de carrière et de vie : le soutien des personnes les plus vulnérables au Vietnam. La sexualité est encore un sujet tabou au Vietnam1. En cassant ce tabou, nous pouvons notamment lutter contre les abus sexuels sur mineurs2 ou contre la violence basée sur le genre3.

Notre plateforme n’est pas uniquement dédiée aux femmes, puisque nous abordons aussi la sexualité de couple et la manière de l’améliorer. Notre audience, d’une moyenne d’âge de 25 à 50 ans, comprend environ 30% de lecteurs masculins. Quant aux lectrices, ce sont des femmes de milieux très variés, avec toutefois une majorité de femmes dites « éduquées ».


Etant donné que votre plateforme est en langue vietnamienne, pouvez-vous nous donner quelques exemples des sujets que vous abordez ?

Les jeunes générations sont surtout intéressées par des sujets comme la recherche d’un partenaire ou la lutte contre les émotions négatives. Pour les couples, nous pouvons par exemple traiter des fantaisies sexuelles, comme le fétichisme ou le cosplay (des mots anglais costume et play ; pratique japonaise qui consiste à revêtir un costume pour ressembler à des personnages virtuels, en particulier à des personnages de mangas).

Sur des sujets plus sensibles, voici quelques exemples de thèmes abordés dans nos histoires, qui sont fictives ou tirées de l’expérience de personnes réelles :

  • La virginité car, au contraire des hommes, les femmes sont stigmatisées si elles ne restent pas vierges jusqu’au mariage. L’une de nos l’histoires est celle d’une jeune fille qui va se procurer des produits au marché noir afin de « restaurer » sa virginité.
  • L’abus sexuel des enfants et des adultes, en racontant l’histoire des victimes. Nous insistons notamment sur la valeur de chaque être humain et sur l'estime de soi.
  • L’égalité des genres, en relatant par exemple le rejet par la famille, situation malheureusement répandue au sein de la communauté LGBTIQ. En évoquant les émotions ressenties par les enfants et l’amour inhérent à la parentalité, nous voulons faire grandir la tolérance des parents.
     
ladies of vietnam mia nguyen
Conférence sur le harcèlement sexuel à l'université HUFLIT en juin 2020


Si vous nous permettez de rebondir sur ce dernier point, quelle est la situation actuelle concernant la communauté LGBTIQ  au Vietnam ?

Comme je l’ai brièvement expliqué en évoquant ma mère, l’ancienne génération n’a aucun accès à l’information via les réseaux sociaux ou n’a pas le niveau d’éducation pour comprendre certaines transformations de la société. Parfois, l’incompréhension et le manque d’éducation sur un sujet peuvent engendrer une tolérance accrue, comme ce fut le cas avec ma mère. Il est plus difficile de rejeter l’autre si il/elle n'a pas d'étiquette.

Cependant, ce n’est pas toujours vrai au Vietnam, la difficulté la plus importante restant l’acceptation par la famille. Et, contrairement à ma propre histoire, c’est le manque de connaissance et d’éducation qui provoque cette intolérance. De manière générale, il reste beaucoup de points à améliorer concernant l’égalité des genres, les abus et les tabous sexuels. Je suis pourtant très optimiste car le Vietnam a une capacité unique au changement. Nous sommes flexibles, résilients, adaptables et tolérants, du fait de notre histoire et de notre culture.

De plus, la population vietnamienne est très jeune, 60 % d’entre elle ayant moins de 30 ans. Avec son ouverture d’esprit et son dynamisme, la jeunesse vietnamienne permet à de nombreuses initiatives de naître et de grandir rapidement, notamment grâce aux réseaux sociaux. Par exemple, la question de l’égalité des genres est récente, puisqu’elle a seulement été abordée en 2008 au Vietnam4. Néanmoins, depuis 2010, les mouvements LGBTIQ et féministes ont pris beaucoup d’ampleur et sont très actifs5.
 

ladies of vietnam amélie huyn le maux
Participation à l'émission Dustin On The Go


Qu’en est-il de votre propre activité ? Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Beaucoup de projets sont en cours ou à venir ! Tout d’abord, je viens de participer à l’émission Dustin On The Go6 avec le youtuber Dustin Phuc Nguyen et la chanteuse transgenre Lynk Lee. Encore un pas de plus vers la reconnaissance de la communauté LGBTIQ au Vietnam.

Je travaille aussi avec l’AIESEC7 sur le projet S.E.P.8, qui consiste notamment à améliorer les connaissances pratiques sur la sexualité pour les jeunes vietnamiens. Nous collectons des confessions de victimes d’abus, ensuite analysées lors d’émissions courtes sur les réseaux sociaux. Par ce biais, nous conseillons les victimes et nous suggérons à leurs proches des façons de les soutenir.

Mon projet principal reste, bien sûr, la plateforme Ladies of Vietnam. L’année prochaine, nous allons relancer des ateliers en psychologie, afin d’aborder en profondeur différents sujets tels que la parentalité ou l’éducation sexuelle. Nous souhaitons aussi créer une relation plus directe avec le public en mettant en place une émission de questions/réponses pour les femmes.

Enfin, notre projet le plus ambitieux est de collaborer avec des acteurs de toutes les disciplines du bien-être et de la psychologie. Notre but est de créer une clinique sur Saïgon abordant les problèmes d’abus sexuels par une approche globale. Dans un environnement bienveillant, où se côtoient psychologues, yogis et conseillers, les victimes pourront être entendues et aidées grâce à différentes approches.

 

Notes et ressources complémentaires

1 Article sur le manque d’éducation des jeunes générations (en anglais), l’avortement étant parfois leur moyen de contraception

Actualité récente sur les abus sexuels (en vietnamien) : une jeune fille de 9ème année, enceinte de plus de 3 mois après avoir été violée régulièrement par ses camarades de classe

2 Article de l’UNICEF sur les abus sexuels sur mineurs au Vietnam (en anglais)

3 Article sur l’augmentation des violences envers les femmes lors du Covid-19

Article sur la naissance du mouvement LGBTIQ au Vietnam (en anglais)

5 GenderFunk, un des mouvements LGBTIQ les plus actifs sur HCMV

6 Emission Dustin on the go (en vietnamien)

7 Association internationale des étudiants en sciences économiques et commerciales

8 Projet S.E.P. (Support, Educate, Prepare)

LPJ1

Amélie Huynh Le Maux

Journaliste en herbe et facilitatrice en créativité, j’adore connecter les personnes et les idées ainsi que partager mes découvertes culturelles et artistiques de manière amicale et didactique.
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