Longtemps restée dans l’ombre des littératures japonaise, chinoise et coréenne traduites en français, la littérature vietnamienne offre pourtant un regard unique sur l’histoire et les transformations sociales du Vietnam. Entre mémoire de la guerre, modernité urbaine et bouleversements sociaux, ces œuvres littéraires mettent en lumière un pays en perpétuelle transformation. Malgré un nombre encore limité de traductions disponibles en France, plusieurs romans et recueils permettent aujourd’hui aux lecteurs francophones de découvrir la richesse de la littérature vietnamienne.


Le Chagrin de la guerre, de Bảo Ninh (1987)
“Le Chagrin de la guerre”, paru au Vietnam en 1987, est l’un des chefs-d’œuvre incontournables de la littérature vietnamienne. Bảo Ninh, lui-même un ancien combattant, y décrit la guerre du Vietnam du côté des soldats du Nord. Loin de décrire cette guerre comme une victoire héroïque, l’ouvrage s’attache à souligner le traumatisme durable qu’elle a engendré.
Le récit suit Kien, un ancien combattant de 30 ans, traumatisé par une décennie de combats dans les rangs nord-vietnamiens. Le protagoniste tente de reprendre une vie normale à Hanoï. Toutefois, incapable de se défaire du souvenir de ses camarades disparus et de la violence des combats, il se tourne vers l’écriture comme thérapie pour se défaire de ses démons. Le roman entremêle alors la brutalité des combats et les souvenirs mélancoliques d’un amour de jeunesse brisé.
En 2025, le gouvernement vietnamien a officiellement classé ce livre parmi les 50 meilleures œuvres depuis la réunification. Or, l’auteur a lui-même adressé une lettre au ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme afin de retirer son œuvre de cette liste, une demande qui a pris effet en janvier 2026.
Paru en 1987 sous le titre “Le Destin de l’amour”, puis republié en 1990 sous son titre actuel, “Le Chagrin de la guerre” a été traduit en français par Phan Huy Duong et publié par les éditions Philippe Picquier en 1994. Du même auteur, un recueil de nouvelles intitulé “Le Violon de l’ennemi” vient de paraître en français aux éditions Decrescenzo.
Au rez-de-chaussée du paradis (2005)
“Au rez-de-chaussée du paradis” est un recueil de nouvelles vietnamiennes contemporaines, réunissant plusieurs auteurs dont Nguyễn Ngọc Tư, Thuận, Phan Triều Hải ou Bùi Hoằng Vị. Il s’agit ici d’un ouvrage spécifiquement constitué pour les lecteurs francophones, le livre n’ayant jamais existé en tant que tel au Vietnam. Toutefois, chacune de ces nouvelles a été publiée individuellement au Vietnam dans diverses revues littéraires ou recueils entre 1991 et 2003.
Ce recueil est composé de 14 nouvelles différentes, toutes ancrées dans le Vietnam des années 1990. Les écrivains explorent le quotidien de la société vietnamienne en pleine crise identitaire. Les récits explorent l’effondrement de la cellule familiale traditionnelle, l’ennui conjugal et le contraste frappant entre la frénésie des grandes villes et le calme et la solitude des campagnes. Les auteurs décrivent ainsi un Vietnam en pleine mutation.
Le recueil de nouvelles “Au rez-de-chaussée du paradis”, traduit par Doan Cam Thi, est paru en 2005 aux éditions Philippe Picquier.
L’Ascenseur de Saïgon, de Thuận (2013)
“L’Ascenseur de Saïgon”, paru en France en 2013, est l’un des romans marquants de la littérature vietnamienne contemporaine. L'auteure, née en 1967 et installée à Paris depuis les années 1990, écrit en vietnamien et traduit ses ouvrages elle-même. Une position qui lui permet d'adopter un double regard entre les deux cultures.
Le récit suit une jeune femme vietnamienne, qui après la mort subite de sa mère restée coincée dans l’ascenseur de la nouvelle résidence luxueuse de son fils à Saigon, se lance dans une enquête sur sa propre famille. Ce roman croise trois époques qui ont marqué les membres de la famille : le passé politique de sa mère en 1954 face aux Français, une histoire d’amour tragique en 2004 et le Saïgon d’aujourd’hui, devenu une grande métropole. L’ascenseur en panne devient alors une métaphore d’un pays qui avance trop vite vers la modernité, mais qui reste marqué par son histoire.
Ce roman a donc été traduit par l’auteure elle-même et est paru en France et au Vietnam en 2013, respectivement par les éditions Riveneuve en France et Nhã Nam & NXB Hội Nhà Văn au Vietnam.
Blogger, de Phong Diep (2008)
“Blogger”, paru en 2008 au Vietnam, est un roman vietnamien qui s’empare de sujets contemporains, puisque l’une des lignes directrices de cet ouvrage est l’irruption d’Internet dans la société vietnamienne et la crise identitaire que cela a engendrée. L’auteure, née en 1976 et vivant à Hanoï, fait partie des auteurs de la nouvelle génération ayant grandi après la guerre.
Le roman suit Ha, employée dans une société d’État à Hanoï. Mise à l’écart par ses collègues et rejetée par son fiancé, elle mène une vie solitaire. Pour mettre un terme à son isolement, elle se réfugie sur Internet, où elle devient une blogueuse populaire. La protagoniste mène alors deux vies parallèles. Cependant, plus Ha réussit en ligne, moins elle existe dans le monde réel. Ce récit explore le paradoxe d’un Vietnam encore marqué par l’histoire et le collectivisme, mais confronté à la modernité qui s’accompagne de la liberté individuelle qu’offre Internet.
Au Vietnam, ce livre a été publié en 2008 et a été bien reçu par le grand public. Traduit par Nguyen Phuong Ngoc, ce roman est paru en français aux éditions Riveneuve en 2014. De la même auteure, un recueil de nouvelles intitulé “Delete” est également disponible en France depuis 2013.
Pourquoi si peu de traduction ?
En un siècle, seulement une centaine de livres ont été traduits du vietnamien vers le français. Un bilan d’autant plus faible pour un pays de plus de 100 millions d’habitants, qui possède une grande tradition littéraire.
Plusieurs raisons peuvent venir expliquer cela. Premièrement, le choix des traductions vers le français est lié à une conjoncture politique ou commerciale. En effet, les éditeurs français ont traduit des livres vietnamiens surtout quand le contexte s’y prêtait. Sans cet élan extérieur, la littérature vietnamienne peine à trouver sa place sur les étagères françaises. À cela s’ajoute un obstacle structurel qu’est celui du manque de traducteurs maîtrisant à la fois les deux langues et les deux cultures.
Malgré ces obstacles, certains auteurs parviennent tout de même à publier leurs ouvrages en France. Comme l’illustre le cas unique de Dương Thu Hương qui reste à ce jour la seule auteure vietnamienne dont l'intégralité des romans a été traduite. C’est principalement grâce à des maisons d’édition engagées, comme Philippe Picquier, Riveneuve, Actes Sud ou encore L’Aube, que la littérature vietnamienne reste accessible aux lecteurs francophones.
Sur le même sujet







