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Fontainebleau, été 1946 : l’ultime chance (seconde partie)

Dans la continuité du premier volet, cette seconde partie suit le déroulement des négociations de Fontainebleau jusqu’à leur échec en septembre 1946. L’enlisement des discussions, les divergences irréconciliables entre Paris et Hanoï et l’échec du dernier compromis ouvrent alors la voie au déclenchement de la guerre d’Indochine.

Fontainebleau, été 1946 : l’ultime chance (seconde partie)Fontainebleau, été 1946 : l’ultime chance (seconde partie)

14 juillet 1946. Pour la seconde fois depuis la Libération, la France célèbre sa fête nationale. Ce n’est pas sur la place de la Concorde, mais sur la place de la Bastille qu’a été dressée la tribune d’honneur. Georges Bidault, le tout nouveau Président du conseil des ministres, est comme il se doit sur les devants de la scène… Mais ce n’est pas forcément vers lui que convergent les regards. C’est vers un petit homme frêle, un asiatique au costume austère - veste en toile à col Mao, pantalon assorti, sandales en caoutchouc – qui se tient juste à côté du Général Juin. Cet homme, c’est Ho Chi Minh, le Président de la République démocratique du Vietnam, qui est venu à Paris pour tenter de sauver l’accord signé quelques mois plus tôt à Hanoï et d’éviter une rupture qui serait très probablement synonyme d’affrontement… Mais la partie est loin d’être gagnée car au même moment à Saïgon, un autre défilé du 14 juillet a lieu, dans une République autonome de Cochinchine dont la proclamation le 1er juin, en violation flagrante de l’accord précité, constitue un véritable casus belli. Dans un tel contexte, les négociations qui ont débuté quelques jours plus tôt (le 6 juillet, très exactement) à Fontainebleau paraissent a priori vouées à l’échec.   


 

Paris, 14 juillet 1946. Ho Chi Minh (à gauche) est dans la tribune d’honneur.
Paris, 14 juillet 1946. Ho Chi Minh (à gauche) est dans la tribune d’honneur.


 

Saïgon, le même jour
Saïgon, le même jour 


Depuis qu’il a atterri au Bourget le 22 juin, Ho Chi Minh se livre pourtant à un véritable ballet diplomatique qui tourne souvent à l’opération séduction. Réception à l’hôtel de ville, à Matignon, mondanités en tous genres : il est la véritable coqueluche du tout-Paris, en cet été 1946, et notamment de la gent féminine qui s’extasie devant le charme de ce Président vietnamien que l’on dit communiste, mais qui a l’air si correct, si doux et si affable, qui vous récite du Victor Hugo d’une petite voix légèrement flûtée. 

 

Ho Chi Minh à l’hôtel de ville
Ho Chi Minh à l’hôtel de ville


 

Ho Chi Minh avec Georges Bidault
Ho Chi Minh avec Georges Bidault


La communauté vietnamienne est elle aussi mobilisée et elle ne ménage pas ses efforts pour soutenir la cause de cette République démocratique en laquelle elle place bien des espoirs. 

 

Discours de Ho Chi Minh devant la communauté vietnamienne
Discours de Ho Chi Minh devant la communauté vietnamienne

 

Il n’empêche. Cette belle effervescence qui entoure Ho Chi Minh n’est pas de nature à émouvoir le gouvernement français, et surtout pas son tout nouveau chef, Georges Bidault, dont l’intransigeance n’a rien à envier à celle de Thierry d’Argenlieu avec lequel il est au fond d’accord sur l’essentiel : la souveraineté française doit être maintenue en Indochine et il est hors de question qu’un Vietnam unifié puisse prétendre à une pleine et entière indépendance.

Un nouveau dialogue de sourds

A Fontainebleau, les négociations en cours depuis le 6 juillet piétinent. La délégation française est présidée par Max André, ancien directeur de la banque d’Indochine, déjà présent à Dalat en avril. Mais pour le reste, elle est en grande majorité composée d’hommes qui ont l’heureuse particularité de n’avoir jamais mis le pied au Vietnam… 

La délégation vietnamienne est quant à elle conduite par Pham Van Dong, qui a passé sept années de sa vie au bagne de Poulo Condor en raison de ses activités révolutionnaires. Ho Chi Minh, lui, est resté en retrait, en s’offrant ainsi comme un éventuel recours.

 

Pham Van Dong à Fontainebleau, à la tête de la délégation vietnamienne (image colorisée)
Pham Van Dong à Fontainebleau, à la tête de la délégation vietnamienne (image colorisée)

 

C’est sur l’attachement du peuple français aux grands principes de 1789 que ce dernier compte imposer l’idée d’un Vietnam libre et indépendant. « La paix du monde, elle-même, ne pourra que profiter de la cordialité durable de nos rapports », a-t-il déclaré en préambule à la conférence. Il va vite déchanter, de même que Pham Van Dong, et la courtoisie des premiers jours va bientôt céder la place à une franche crispation.      

Très vite, les discussions achoppent sur d’irrésolubles problèmes : qu’est-ce que le Vietnam entend par « indépendance » alors que dans l’accord du 6 mars, il n’est question que d’un « État libre » ? Et la France, qu’entend-elle, au juste, par « État libre », et surtout, quels sont les contours de cette « Union française » qu’elle essaie de promouvoir en gage de bonne volonté ? 

Pour la partie vietnamienne, il n’est tout simplement pas question qu’un Haut-commissaire français s’immisce dans l’administration du pays. Mais c’est surtout la question de l’unité territoriale qui divise, Pham Van Dong exigeant qu’un référendum soit organisé sur l’union des trois Ky (Tonkin, Annam, Cochinchine).

Faut-il le préciser ? La France entend bien garder la main sur les affaires du Vietnam, et plus particulièrement sur celles de la Cochinchine, de cette Cochinchine autonome que Thierry d’Argenlieu cherche à imposer comme un fait accompli. Tout au plus accepte-t-elle la création d’une assemblée locale dotée de pouvoirs fédéraux : maigre concession. 

Le 1er août, Pham Van Dong apprend que l’Amiral d’Argenlieu a convoqué à Dalat une deuxième conférence aux fins de déterminer la position qu’allait pouvoir occuper la Cochinchine, « sa » Cochinchine, aux côtés du Laos et du Cambodge. Les négociations sont alors rompues. Elles vont reprendre quelques jours plus tard sous l’impulsion de Ho Chi Minh, mais c’est désormais d’un dialogue de sourds qu’il s’agit, Vietnamiens et Français campant fermement sur leurs positions. 

« S’il faut nous battre… »

Ho Chi Minh, lui, ne se décourage pas. Il choisit de rester en France au cas où : « Je ne veux pas repartir les mains vides, je serais discrédité et donc impuissant », répond-il à celles et ceux qui l’enjoignent de regagner Hanoï.

« Armez mon bras contre ceux qui cherchent à me dépasser, vous n’aurez pas à le regretter », dit-il à Marius Moutet, le ministre de la France d’Outre-mer, avant d’ajouter cet avertissement, qui va devenir célèbre, et pour cause : « S’il faut nous battre, nous nous battrons. Vous nous tuerez dix hommes pendant que nous vous en tuerons un, et c’est vous qui finirez par vous lasser ».    

A partir du mois d’août, Ho Chi Minh s’installe en banlieue, à Soisy-sous-Montmorency, chez deux grandes figures de la résistance française : Lucie et Raymond Aubrac (il va, à cette occasion, devenir le parrain de leur fille Elisabeth, qu’il surnomme affectueusement « Babette »). 


 

Ho Chi Minh avec « Babette »
Ho Chi Minh avec « Babette »

 

De là, il garde un œil sur ce qui se passe à Fontainebleau, où il ne se passe pourtant plus grand chose.

Un ultime sursis

Le 14 septembre, après plus de deux mois de palabres inutiles dans la salle des colonnes du château de Fontainebleau, c’est l’échec. Force est de se rendre à l’évidence : le Vietnam et la France sont aux bords de la rupture.

Ho Chi Minh signe néanmoins un modus vivendi (c’est-à-dire un accord provisoire) avec Marius Moutet. Ce document paraphé à la dernière minute sur un coin de table prévoit une éventuelle reprise des négociations en janvier 1947 : un ultime sursis. 

Il ne reste plus alors au Président vietnamien qu’à regagner son pays, ce qu’il fait, non pas par avion, mais par bateau, comme s’il voulait retarder l’inéluctable. C’est donc à Marseille qu’il embarque le 19 septembre, là où 35 ans plus tôt, il a foulé pour la toute première fois le sol de France. Les quelques compatriotes qui sont venus l’accompagner entonnent l’hymne de la République démocratique (le fameux Tien Quan de Van Cao). Ho Chi Minh se joint à eux et aussitôt après, entame La Marseillaise, comme un tout dernier geste de bonne volonté. 

Son paquebot mettra un peu plus d’un mois à atteindre le port de Haïphong. Lorsqu’il arrive enfin, le 21 octobre, la tension est palpable. Côté français, Thierry d’Argenlieu a les mains libres, d’autant plus libres qu’il est débarrassé du Général Leclerc, ce dernier ayant demandé à être relevé de son commandement. Autant dire que l’accord du 6 mars a fait long feu.


Que peut-il se passer, maintenant que la diplomatie a échoué ? Il suffit désormais d’une toute petite étincelle pour mettre le feu aux poudres et il suffira en effet d’un banal incident de contrebande dans le port de Haïphong, le 20 novembre, pour que l’Indochine s’embrase et que la France se retrouve embarquée dans une guerre qui durera huit ans et qui se soldera par la perte définitive de la « perle de l’empire ». 

Mais pour l’heure, Ho Chi Minh vient tout juste de rentrer à Hanoï avec pour unique trophée ce fameux modus vivendi du 14 septembre. Mais qui peut ou veut encore y croire ? Le temps des illusions est révolu…

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