Courir 11 marathons dans les 11 pays d’Asie du Sud-Est en une année vous semble fou ? C’est pourtant le projet de Steven Kittirath, explorateur No Limit, créateur de contenu, auteur et amateur de sport franco-laotien. Le Petit Journal l’a rencontré afin de vous présenter plus en profondeur son parcours ainsi que son projet, le “Sabaïdi run” qui le conduira notamment à courir au Vietnam parmi ses nombreuses étapes.


Néanmoins, “Sabaïdi run” n’est pas un défi purement sportif mais un défi humain, celui du refus de recherche de la performance et la volonté de relier les pays d’Asie du Sud-Est en mettant en avant leurs similarités et leurs particularités, en discutant avec les habitants et toujours avec un même fil conducteur : celui de la bienveillance et de l’écoute de l’autre.
Dans cette première partie, Steven nous présente son parcours personnel et comment il a été amené à développer ses différentes plateformes et son projet ambitieux du “Sabaïdi run”.
Dans la seconde partie de cet article, Steven Kittirath évoquera plus spécifiquement les sujets de découverte de soi et nous parlera des deux livres qu’il a écrit en hommage à tous les interviewés qu’il a rencontrés mais aussi en assumant une fragilité personnelle en racontant plusieurs passages de sa vie.
Le Petit Journal : Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?
Steven Kittirath : Je suis né en France de parents originaires du Laos. Mon parcours est assez atypique. À l'école, j'étais un élève discret, timide et introverti, des traits de caractère qui m'accompagnent encore aujourd'hui. Les résultats scolaires n'étaient pas mon point fort, non pas par manque d'intérêt pour les matières, mais parce que le système éducatif et la pression liée aux notes me mettaient souvent mal à l'aise.
Cette expérience a néanmoins développé chez moi une forte capacité d'écoute ainsi qu'un goût pour l'apprentissage autonome. Après avoir quitté le système scolaire au milieu des années 2000, j'ai commencé à fréquenter les bibliothèques. Je n'étais pas particulièrement attiré par la lecture, mais les biographies m'ont rapidement passionné. Découvrir les parcours de personnalités comme Charlie Chaplin ou Stanley Kubrick a éveillé ma curiosité pour les trajectoires humaines.
C'est cette fascination qui m'a conduit à lancer, en 2016, mon premier média, Steven K.. Depuis, j'ai réalisé plus de 700 interviews. J'ai eu l'opportunité de rencontrer des personnalités aux profils très variés : le designer du TGV, un voyageur ayant parcouru le monde à pied pendant onze ans, le producteur de Matrix et du Seigneur des Anneaux, ou encore le père d'Elon Musk.
Je ne pars jamais du principe qu'une rencontre est impossible. Lorsqu'une personne m'inspire, je prends simplement contact. Certaines sollicitations aboutissent, d'autres non, mais cette démarche m'a permis de vivre des expériences extraordinaires. En 2025, à la suite de mon troisième voyage au Laos, j'ai lancé un second média : Sabaïdi.
Le Petit Journal : Qu'est-ce qui vous a conduit à faire du Laos un fil conducteur de vos projets ?
Steven Kittirath : Mes origines laotiennes ont toujours fait partie de mon identité, même si je les ai longtemps laissées en arrière-plan. Pendant des années, j'ai davantage mis en avant mon côté occidental, notamment à travers mes interviews et mes projets.
Mon troisième voyage au Laos, à l'occasion des 90 ans de mon grand-père, a marqué un tournant. J'y ai ressenti quelque chose de difficile à expliquer : une connexion profonde avec le pays, sa culture et ses habitants. J'ai été touché par la douceur, l'écoute et la bienveillance que j'y ai trouvées. Ces valeurs résonnent profondément avec ma personnalité.
En grandissant en France, j'ai souvent eu l'impression qu'il fallait s'imposer, parler plus fort ou être plus extraverti pour être entendu. Ma timidité était parfois perçue comme une faiblesse. Au Laos, j'ai découvert une autre manière d'exister : une force tranquille, fondée sur la discrétion, l'écoute et le respect de l'autre.
Cette expérience a été une véritable réconciliation avec une partie de moi-même. Elle a donné naissance à l'idée de créer un podcast franco-laotien. À ma connaissance, il n'en existait aucun en France. J'ai souhaité proposer un espace où les personnes partageant une double culture pourraient se reconnaître et échanger autour de leur parcours.
Depuis son lancement, Sabaïdi rassemble une communauté engagée de plusieurs milliers d'abonnés. Ce qui me touche particulièrement, c'est que le projet dépasse largement le cadre de la communauté franco-laotienne. Je reçois également des messages de personnes franco-italiennes, franco-marocaines ou franco-camerounaises qui se reconnaissent dans cette réflexion autour de l'identité et des racines.
L'une des interviews qui a le plus marqué les auditeurs est celle de Frédéric, vainqueur de Koh-Lanta en 2023. Peu de personnes savaient qu'il était d'origine laotienne. Son témoignage sur la timidité a suscité de nombreuses réactions et permis à beaucoup de se reconnaître dans son parcours. C'est précisément ce type d'échanges qui fait, à mes yeux, toute la richesse de l'interview.
Le Petit Journal : Comment est né le concept du « Sabaïdi Run » ?
Steven Kittirath : Le projet Sabaïdi Run est directement lié à mon podcast, dont il reprend le nom. « Sabaïdi » est une salutation laotienne qui signifie bien plus qu'un simple bonjour. Elle véhicule une idée de bienveillance, de chaleur humaine et d'ouverture aux autres.
L'objectif est de parcourir les onze pays d'Asie du Sud-Est à travers onze marathons répartis sur une année. Au-delà du défi sportif, cette aventure est avant tout symbolique. Elle m'a déjà permis de mieux découvrir la géographie de la région et de m'intéresser à des pays que je connaissais peu, comme le Timor-Leste ou Brunei.

Je n'aborde pas ce projet avec une logique de performance ou de record chronométrique. J'avais déjà participé au marathon de Marrakech en 2007, mais sans réelle préparation. Cette fois, l'ambition est différente. Je souhaite relier les peuples d'Asie du Sud-Est autour d'un message de paix, de dialogue et d'amitié. Je veux également contribuer à mettre davantage en lumière le Laos, un pays souvent moins visible sur la scène internationale que ses voisins comme le Vietnam ou la Thaïlande.
Cette démarche s'inscrit aussi dans une quête plus personnelle. À travers ce voyage, je cherche à approfondir ma relation avec mes origines et à encourager d'autres personnes issues de la diaspora à redécouvrir leur pays d'origine ou à s'y intéresser davantage.
Le projet ne se limitera pas à la course. Dans chaque pays, je consacrerai du temps à la découverte de la culture locale, de la gastronomie, du patrimoine et des habitants. Je partagerai cette expérience sur les réseaux sociaux et j'envisage également la réalisation d'une série documentaire à partir de l'ensemble des contenus recueillis durant cette année.
Tous les pays ne disposent pas d'un marathon officiel au moment où je les traverserai. Certains événements ont disparu ou sont suspendus, comme au Myanmar en raison du contexte actuel. Dans ces cas-là, je réaliserai les distances de manière autonome ou participerai à d'autres formats de course, notamment des trails.
Le parcours devrait dessiner une forme de cœur à l'échelle de l'Asie du Sud-Est, en référence au Triangle d'Or situé entre le Laos, la Thaïlande et le Myanmar. J'aime l'idée que cette aventure prenne la forme d'un symbole universel de rapprochement et de fraternité.
Le Petit Journal : Quand le projet débutera-t-il et quelles seront les premières étapes de ce parcours ?
Steven Kittirath : Le premier marathon est prévu en Indonésie au mois d'août. Le parcours se poursuivra ensuite au Timor-Leste, aux Philippines, en Thaïlande, au Vietnam, au Laos, au Cambodge, puis à Brunei, au Myanmar, en Malaisie et enfin à Singapour.
Plusieurs marathons officiels se sont associés à l'initiative. Cette collaboration est particulièrement encourageante car elle repose sur une vision commune du partage et de l'échange plutôt que sur la compétition. Les organisateurs ont accueilli le projet avec beaucoup d'enthousiasme et apportent un soutien logistique précieux, notamment en facilitant certaines inscriptions et une partie de l'hébergement.
Cette expérience me confirme également une impression que j'ai souvent ressentie en Asie du Sud-Est : la volonté de coopérer et de construire ensemble est particulièrement présente. Cette dimension collective correspond parfaitement à l'esprit du Sabaïdi Run.
Le Petit Journal : Comment prépare-t-on un défi aussi exigeant sur le plan physique et logistique ?
Steven Kittirath : Le rythme est effectivement soutenu puisqu'il représente en moyenne un marathon par mois. Certaines périodes seront particulièrement exigeantes. En novembre, par exemple, les marathons de Thaïlande et du Vietnam seront espacés d'une seule semaine.
Sur le plan logistique, mon épouse m'accompagnera tout au long du projet. Son soutien sera essentiel. Entre chaque course, l'objectif sera avant tout de récupérer correctement afin de préserver l'équilibre physique nécessaire à la réussite de l'ensemble du parcours.
Je reste conscient de l'ampleur du défi. C'est précisément ce qui le rend stimulant. L'approche repose davantage sur la régularité et l'endurance dans le temps que sur la recherche de performances sportives ponctuelles.
Le Petit Journal : Est-ce que tu as une équipe pour encadrer tes entraînements, tes déplacements afin de gérer au mieux ce défi très intense ?
S. Kittirath : Oui c’est en effet très intense, ça fait une fréquence d’à peu près un marathon par mois donc en effet c'est compliqué de faire 3h30. Je pense surtout au mois de novembre j'en aurai deux en l'espace de deux semaines, le marathon en Thaïlande il est le 8 novembre et celui du Vietnam est le 15 novembre. Et sinon mon équipe c'est ma femme qui sera là et puis bon le reste ça va être de récupérer au maximum entre chaque course.
Le Petit Journal : Avez-vous des appréhensions particulières avant le départ ?
Steven Kittirath : Comme pour tout projet ambitieux, les doutes sont présents. Ils font partie du processus et accompagnent naturellement chaque nouvelle étape. Il m'est arrivé de me demander si j'avais les capacités nécessaires pour mener cette aventure à son terme, ou encore de mesurer l'ampleur de ce qui m'attend au cours des prochains mois.
Cependant, ces interrogations sont largement compensées par la force du projet lui-même et par les nombreux messages de soutien que je reçois. Cette bienveillance me motive énormément. Je sens qu'il existe une véritable attente autour de cette initiative et cela me donne l'énergie nécessaire pour continuer à avancer.
Il y a également une dimension pionnière qui me stimule particulièrement. Plusieurs aventuriers ont réalisé des tours d'Europe, des traversées de l'Afrique ou encore des défis à l'échelle des États-Unis. En revanche, je n'ai pas connaissance d'un projet similaire couvrant l'ensemble des pays d'Asie du Sud-Est sous cette forme. Participer à une aventure inédite constitue une source de motivation supplémentaire.
Cette volonté d'explorer des territoires encore peu empruntés s'inscrit dans la continuité de mon parcours. Avec mon épouse, nous détenons déjà un Guinness World Record pour la plus longue interview réalisée dans un bain glacé. Au-delà du record lui-même, ce type d'expérience témoigne surtout d'une curiosité permanente et d'une envie de sortir des sentiers battus.
Le Petit Journal : Avez-vous déjà eu l'occasion de courir en Asie du Sud-Est ? Le climat de la région représentait-il une préoccupation avant le lancement du projet ?
Steven Kittirath : Avant de lancer officiellement le Sabaïdi Run, j'ai souhaité me préparer progressivement en participant à plusieurs semi-marathons. J'ai notamment couru à Genève dans des conditions météorologiques particulièrement difficiles, avec de la pluie, du vent et des températures basses.
Paradoxalement, ces circonstances m'ont semblé très formatrices. Les conditions inconfortables permettent de travailler le mental autant que le physique. Lorsque l'environnement devient plus exigeant, il faut apprendre à composer avec l'inattendu et à poursuivre son effort malgré les difficultés. Cette dimension psychologique me paraît essentielle dans un projet comme celui-ci.
J'ai également participé au semi-marathon de Vientiane, au Laos, une expérience qui reste l'un de mes plus beaux souvenirs de course. Le départ avait lieu aux alentours de 4 h 30 du matin, dans une atmosphère très particulière. Courir dans les rues encore plongées dans l'obscurité, observer les temples s'éveiller progressivement, entendre les prières des moines et longer le Mékong avant le lever du soleil constitue une expérience difficile à décrire.
Ce qui m'a marqué au Laos, au-delà du parcours lui-même, c'est l'ambiance générale. J'y ai retrouvé un état d'esprit très différent de celui que l'on observe parfois sur certaines compétitions plus axées sur la performance. Les participants semblaient avant tout heureux d'être là, de partager un moment collectif et de vivre une expérience commune.
Cette approche correspond parfaitement à l'esprit du Sabaïdi Run. Le projet ne repose pas sur la recherche d'un chrono ou d'un résultat sportif. Il s'agit avant tout d'une aventure humaine, culturelle et personnelle, qui utilise la course comme un moyen de créer des rencontres et de tisser des liens à travers l'Asie du Sud-Est.
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