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Robert Hebras, un des deux survivants du massacre d’Oradour-sur-Glane

Par Valérie Keyser | Publié le 07/05/2015 à 22:00 | Mis à jour le 23/05/2019 à 23:15
Photo : (Photo VK lepetitjournal.com/francfort)
Interview Robert Hebras

En cette date symbolique du 8 mai commémorant la victoire des Alliés sur le régime nazi et exactement 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le petitjournal.com/francfort vous invite à lire le témoignage émouvant de Robert Hebras, rescapé du massacre d'Oradour-sur-Glane.


Le 10 juin 1944, les 642 habitants du petit village d'Oradour-sur-Glane situé à une vingtaine de kilomètres de Limoges en Haute-Vienne ont été massacrés par la division SS das Reich. Robert Hebras, un des deux survivants de cette barbarie nazie, est venu récemment témoigner à Francfort lors d'une conférence organisée par l'Institut français d'histoire en Allemagne, le Fritz Bauer Institut et la société franco-allemande. Accompagné par Michaël Faugeroux, réalisateur d'un documentaire "Le droit à la mémoire" retraçant le déroulé de cet épisode douloureux, et de l'historienne Bernadette Malinvaud, Robert Hebras a fait se déplacer près de 300 personnes dans l'amphithéâtre de l'Université Goethe de Francfort.
Lepetitjournal.com/francfort a pu, en aparté, s'entretenir avec cet homme âgé de 90 ans, vif, alerte, non sans humour, qui semble avoir dépassé le stade de la haine ou même de la réconciliation au profit de l'amitié franco-allemande.


Lepetitjournal.com/francfort : vous aviez 19 ans lors du massacre d'Oradour par la division SS das Reich. Vous avez perdu votre mère, deux soeurs, des amis. Comment avez-vous échappé aux nazis ?

Robert Hebras : tout s'est passé très vite et sans que personne ne comprenne vraiment ce qui se tramait. Les SS ont débarqué en criant "Platz !" Les femmes et les enfants ont été conduits à l'église du village puis abattus à la mitraillette alors que les hommes eux ont été réunis dans les granges que les soldats ont alors incendiées. Mon père qui travaillait ce jour-là dans un village voisin a pu être épargné. De mon côté, j'ai fait le mort dans la grange, c'est ce qui m'a sauvé, même si la chaleur des corps enchevêtrés qui brûlaient et le sang qui dégoulinait étaient insoutenables.


Vous étiez 6 rescapés de ce massacre, c'est bien ça ?

Oui, cinq hommes et une femme mais aujourd'hui nous ne sommes plus que deux à être encore en vie, Jean-Marcel Darthout qui est très affaibli et moi-même.


Vous êtes-vous parfois dit au cours des années qui ont suivi, pourquoi moi ?

Bien sûr ! Et je me pose encore cette question : pourquoi suis-je encore vivant alors que des membres de ma famille et mon meilleur ami ont péri ?


Avez-vous revu les autres survivants ?

Oui au début seulement car chacun a fait sa vie et poursuivi son chemin de son côté.


Et les Allemands à l'origine du massacre, avez-vous essayé de les rencontrer comme par exemple Heinz Barth avant sa mort en 2007 ?

J'ai essayé en effet d'entrer en contact avec eux mais ils ont toujours refusé de me rencontrer. J'aurais aimé cependant rencontrer un de ces hommes et qu'il ait le courage de me dire "J'y étais" et je l'aurais excusé. A sa place, qu'est-ce que j'aurais fait ? J'ai aussi très mal vécu le procès de Bordeaux en 1953 où les criminels de guerre devaient être jugés car c'était un procès militaire et je n'ai pu assister qu'à la fin en tant que témoin. J'ai vu le sous-lieutenant Heinz Barth lors de son procès à Berlin en 1983 où j'ai comparu comme témoin mais nous ne nous sommes pas adressé la parole.


Heinz Barth avait été condamné à perpétuité en 1983 puis remis en liberté quelques années plus tard pour des raisons de santé. Quel a été votre ressenti après sa libération ?

Cette décision de justice a fait du bruit mais en ce qui me concerne je n'ai rien ressenti de particulier.


Cela signifie-t-il que vous avez pardonné aux bourreaux ?

Ma rancoeur s'est atténuée en quelque sorte. Disons que c'est surtout la conférence sur la paix où j'ai été invité par Willy Brandt en 1985 qui m'a ouvert les yeux. Aussi dans toutes les boutiques, il est question d'Oradour-sur-Glane. Cet événement a été le déclencheur pour moi d'un besoin de réconciliation.


Vous avez été condamné par la Cour d'appel de Colmar en 2012 pour avoir émis des doutes sur l'enrôlement forcé des Alsaciens dans la division SS das Reich. Qu'en est-il aujourd'hui ?

J'ai rédigé un ouvrage dans lequel il était écrit les Alsaciens "soi disant" enrôlés de force. Le soi disant m'a causé beaucoup de soucis et empêché de dormir. Finalement la Cour de cassation a annulé l'arrêt de la cour d'appel et j'ai été condamné à verser un euro de dommages et intérêts et 10.000 euros de frais de justice aux associations de "Malgré-nous alsaciens". L'ouvrage a été retouché entre temps.


En septembre 2013, vous avez reçu les présidents François Hollande et Joachim Gauck à Oradour dans le cadre des 50 ans du Traité de l'Elysée. C'était la première fois qu'un président allemand se rendait dans le village martyr. N'auriez-vous pas aimé qu'une telle rencontre ait lieu plus tôt ?

Avant c'était trop tôt, il a fallu du temps pour accepter car les descendants des victimes ont longtemps gardé une certaine rancoeur contre les Allemands.


Vous êtes reçu à Francfort qui est une ville qui a aussi souffert pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment lors des bombardements du 22 mars 1944 et 10.000 juifs ont péri dans les camps nazis. Un mémorial en l'honneur de Fritz Bauer, l'initiateur du procès d'Auschwitz, va être érigé sous peu à Francfort. Qu'est-ce que cela évoque pour vous ?

Nous avons vécu des horreurs des deux côtés de la frontière, il y a un lien fort entre nous et aujourd'hui j'oeuvre non pas pour la réconciliation franco-allemande mais pour l'amitié franco-allemande. J'ai d'ailleurs des amis en Allemagne, notamment Marlis Franke, enseignante à la Carl-Schurz-Schule de Francfort, qui a initié un programme de visite d'Oradour il a une dizaine d'années pour ses élèves et avec laquelle il nous arrive mon épouse et moi de passer des vacances dans sa maison de Bretagne.


Quel est votre message à la jeunesse d'aujourd'hui ?

La tolérance avant tout ! Je reçois 40.000 à 50.000 élèves par an au Centre de la Mémoire à Oradour et je vais aussi à la rencontre des jeunes dans les établissements scolaires. J'essaie à mon modeste niveau de transmettre la mémoire aussi bien aux Français qu'aux Allemands. Les jeunes Allemands sont par ailleurs souvent très émus voire en pleurs car le sujet était tabou dans leur famille. Aussi, la montée de l'extrême droite aujourd'hui m'inquiète. J'apporte mon témoignage avec des valeurs de tolérance et de vigilance pour qu'on ne revive jamais plus cela !

Vendredi 8 mai 2015

 

Valerie Keyser

Valérie Keyser

Ex directrice des éditions de Francfort et Heidelberg-Mannheim (09/2013-06/2019), Valérie a décidé de se consacrer dorénavant à la rédaction en chef et à ce titre, elle définit la ligne éditoriale et les sujets.
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