LA GAUCHE ANTI-AUSTÉRITÉ EN IRLANDE (2/2) : le Sinn Féin

Par Lepetitjournal Dublin | Publié le 23/02/2016 à 23:40 | Mis à jour le 19/11/2022 à 12:20
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À une semaine des nouvelles élections, le diagnostic est clair. Le Fine Gael, s'il se maintient en tête, a perdu 10 points de soutien depuis 2011 (de 36 à 26 %), tout comme son partenaire travailliste (de 19 à 9 %), qui a cédé la deuxième place au Fianna Fáil, le parti détrôné par la coalition, qui n'a pourtant progressé que de 2 points depuis le dernier scrutin. Si l'on en croit les sondages, où donc les voix des Irlandais vont-elles se reporter ? Le groupe qui a connu la plus forte hausse est celui des indépendants : les candidats sans étiquette, à 15 % en 2011, convaincraient désormais le quart des électeurs. Mais en dehors de ces candidats qui préfèrent rester à l'écart du système partisan, la formation politique à la progression la plus forte est le Sinn Féin : après avoir culminé à 24 % des intentions de vote fin 2014, le parti nationaliste de gauche demeure à un score historiquement haut, en troisième position, à 17 %, soit 7 points de plus que ses résultats de 2011. Comment expliquer cette percée dans l'opinion ?

L'indépendantisme en héritage

Le Sinn Féin (prononcer « chine fèïne ») a une longue et tumultueuse histoire derrière lui, qui aujourd'hui peut constituer tout à la fois un tremplin et un fardeau pour son ascension. Signifiant « nous-mêmes » en gaélique, il est créé dans sa première version en 1905 par le journaliste et écrivain Arthur Griffith, qui milite pour la défense de la culture irlandaise et l'indépendance de l'île d'émeraude. Le parti devient républicain en 1917, au lendemain de l'Easter Rising, tentative avortée de soulèvement pour l'indépendance en 1916, dont il bénéficie sans y avoir joué un rôle de premier plan. Dans les années 1920, indépendantisme rimant largement avec républicanisme et socialisme, par opposition à la couronne britannique et au libéral-conservatisme anglais générateur d'inégalités, le Sinn Féin s'oriente naturellement vers un nationalisme de gauche. Il participe activement au processus qui mènera à l'indépendance de la République d'Irlande, après la partition de l'île en 1921. Sa branche armée, l'Armée républicaine irlandaise (IRA) prend les armes contre les Britanniques pendant la guerre d'indépendance (1919-1922), tandis que le Sinn Féin assoit son succès politique, revendiquant la première place aux élections législatives de 1918, 1921 et 1922. Il tombera ensuite dans l'oubli politique, laissant pour des décennies le pouvoir se partager entre le Fianna Fáil et le Fine Gael.

En retrait de la vie politique, le Sinn Féin reprend les armes dans les années 1970, au travers de l'IRA devenue « provisoire », suite à une scission, lors de la guerre civile d'Irlande du Nord qui oppose dans la violence les unionistes protestants fidèles à la couronne et les indépendantistes catholiques souhaitant l'indépendance du Nord et l'unification de l'île. L'IRA provisoire est soupçonnée d'avoir causé la mort de 1 824 personnes entre juillet 1969 et décembre 2001. L'organisation paramilitaire dépose officiellement les armes en 2005, au travers d'un simple communiqué qui annonce : « Tous les volontaires ont reçu l'instruction de participer au développement de programmes purement politiques et démocratiques à travers des moyens exclusivement pacifiques ».

Mais le Sinn Féin n'a pas attendu cette reddition pour s'engager dans la voie politique. Gerry Adams, le dirigeant actuel du parti, en prend la tête dès 1983, et lui donne une impulsion plus politique. En Irlande du Nord, le succès est complet : le Sinn Féin y participe aux gouvernements depuis 1999, et est devenu dominant avec le DUP, parti unioniste, depuis 2007, date  à laquelle son leader Martin McGuinness devient vice-Premier ministre. En République d'Irlande, la percée du parti s'est faite bien plus tard : il obtient son premier siège au Dáil en 1997, avec seulement 1,5 % des voix, et devient quatrième parti de la chambre basse en 2011 avec 14 sièges et 9,9 % des voix, réalisant son meilleur score depuis les années 1920.

Le grand gagnant de la grogne anti-austérité

Depuis 2011, le Sinn Féin aurait donc gagné une dizaine de points dans l'opinion. Pourtant l'unification des deux Irlande, qui reste un des objectifs premiers du parti, est loin d'être une priorité aux yeux des Irlandais. Ce succès s'explique surtout par un changement de curseur dans le discours du parti. Au lendemain de la crise de 2008, terrible en Irlande, l'austérité frappe le pays, commencée par le Fianna Fáil et continuée avec plus de ferveur pas la coalition Fine Gael-Labour élue en 2011.

Néanmoins, les Irlandais deviennent de plus en plus opposés aux politiques d'austérité qui affaiblissent les services publics et creusent les inégalités. Cette grogne populaire se cristallise à partir de 2014 avec la tarification de l'eau appliquée le gouvernement d'Enda Kenny comme prévu dans les termes du plan d'aide financière signé avec le FMI, la Commission européenne et la BCE fin 2010. Le Sinn Féin a su s'inscrire dans cette dynamique très tôt : déjà en 2011, son programme pour les élections législatives prévoyait de protéger les bas salaires, d'instaurer un système fiscal progressif et d'investir dans les services publics, ne reléguant qu'au dernier chapitre la question d'une « Irlande unie ».

Au Parlement européen, où il est présent depuis 2014 et le deuxième parti de la délégation irlandaise, avec 3 sièges sur 11, derrière le Fine Gael qui dispose de 4 eurodéputés, il siège au sein du groupe Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique (GUE/NGL), qui compte notamment dans ses rangs le Front de gauche, Die Linke, Podemos, SYRIZA ou encore le Parti communiste portugais.

Alors même qu'il ne participe pas aux appels au boycott des factures d'eau, à l'inverse des petites formations anti-austérité Anti-Austerity Alliance et People Before Profit, ce mouvement social massif lui bénéficie largement plus. En Europe, Gerry Adams se targue d'être un ami proche d'Aléxis Tsípras et de partager les idées de SYRIZA, ou de Podemos qui a fini en troisième position aux élections générales espagnoles de 2015. Au plus fort du mouvement anti-taxe sur l'eau, le Sinn Féin était même donné premier parti politique dans l'opinion irlandaise, les indépendants représentant alors le premier groupe plébiscité par les Irlandais. S'il est retombé à la troisième place, le parti demeure le leader de l'opposition à l'austérité. Il faut dire qu'il surfe avec une agilité particulière sur les positions populaires parmi les Irlandais : il prétend, dès son arrivée au pouvoir, supprimer la taxe sur l'eau et la taxe immobilière, qu'il juge comme des impôts régressifs et donc injustes.

Le terrorisme, « plafond de verre » du Sinn Féin

Le véritable blocage pour le parti, constituant comme un « plafond de verre » à son ascension électorale, demeure ses liens avec l'IRA, complexes, qui sont régulièrement brandis par les autres partis et par les médias dominants. En avril 2014, Gerry Adams a été arrêté par la police nord-irlandaise, puis remis en liberté quatre jours plus tard, dans le cadre de l'enquête sur un meurtre effectué par l'IRA en 1972. Le leader du parti clame son innocence, mais ne laisse aucune ambiguïté planer sur ses liens avec l'IRA, comme le montrent ses déclarations faites avant de se présenter à la police : « Bien que je ne me sois jamais dissocié de l'IRA, et je ne le ferai jamais, je suis innocent de toute participation dans l'enlèvement, le meurtre et l'enterrement de Mme McConville ». Encore le 19 février dernier, la famille de Brian Stack, officier de prison tué par l'IRA pendant la guerre civile, accusait Gerry Adams de « minimiser » leurs souffrances pour prendre la défense de l'IRA. Pour ces raisons, un point prévu dans son programme risque de mal passer, surtout dans le contexte des violences que connaît actuellement Dublin : la suppression du Special Criminal Court, tribunal antiterroriste mis en place pour juger les responsables des mouvements armés républicains pendant la guerre civile irlandaise. Le spectre du terrorisme continue de poursuivre le Sinn Féin, et ce n'est certainement pas près de s'arrêter.

Les questions économiques et financières ont également longtemps constitué un talon d'Achille pour le Sinn Féin, mais le parti semble avoir repris la main sur ces sujets. Il a récemment accepté de jouer le jeu des règles fiscales européennes en cas d'arrivée au pouvoir, alors même qu'il avait activement milité contre le pacte de stabilité en 2012, et compte pour financer ses programmes sociaux sur les 8,6 milliards d'euros d' « écart budgétaire » dont le prochain gouvernement pourrait disposer d'après le ministère des Finances, ainsi que sur 1,71 milliard d'euros par an dégagés par une taxe sur les hauts revenus que le parti cite dans son programme, avec un taux marginal de 15,75 % appliqué sur les revenus mensuels supérieurs à 100 000 ?

 

Timothée de Rauglaudre (lepetitjournal.com/dublin) Mercredi 24 février

Crédit photo : Sinn Féin/Flickr

 

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