Mardi 26 octobre 2021
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La langue française en Inde du Sud en 1969

Par Alain Guillaume | Publié le 02/09/2021 à 01:00 | Mis à jour le 02/09/2021 à 01:00
Photo : examens fin d'année à l'Alliance Française de Madras en mars 1970
examens fin d'année AF Madras mars 70

1969, Madras. Alain est un jeune étudiant parachuté en Inde à la fin de son cursus. Une expérience qui le marquera à jamais. 50 ans plus tard il partage ses souvenirs de Madras sur lepetitjournal.com, un régal !

 

"1969. Notre langue n’est guère parlée dans le sud de l’Inde, à l’exception notable des territoires de Pondichéry ; elle est enseignée dans quelques établissements universitaires et dans les Alliances Françaises et Centres Culturels Français appuyés par le gouvernement français. La France est peu présente sur le plan commercial ou industriel.

 

 

La langue française, une « matière d’appoint »

Au niveau universitaire, les principaux établissements (privés et réputés) de Madras, Trichy ou Madurai enseignent le français, le plus souvent comme matière d’appoint. Dans un cursus, notre langue permet d’obtenir des points supplémentaires pour un B.A. ou un M.A.  L’Université se borne à organiser les examens et délivrer les diplômes. Les programmes sont définis par son Board of Studies.

 

Presidency College (Madras University)
Presidency College (Madras University)

 

Le contenu des cours est presque entièrement livresque, quasiment dépourvu de pratique orale. Les étudiants ont intérêt à apprendre par coeur la traduction en anglais de textes classiques établie, éditée et vendue par un tout-puissant professeur de Loyola qui siège au jury, et à la régurgiter le jour de l’examen.

 

Loyola college a madras
Loyola College à Madras

 

Dans certains "colleges" (Madras Christian College, Loyola), quelques étudiants mauriciens francophones animent des clubs de français, montent des pièces de théâtre ; ce sont des garçons dynamiques que nous voyons souvent à l’Alliance.

 

 

Promouvoir la culture française en Inde

Mon poste de lecteur itinérant (cf mon premier article) couvre les quatre états du sud. Il a été créé en 1965 et j’ai eu deux prédécesseurs. Pour faciliter nos déplacements, le service culturel de l’ambassade nous a dotés en 1967 d’une camionnette Citroën 2 CV, outil indispensable pour mener à bien cette mission sur un territoire 1,3 fois plus vaste que la France métropolitaine. Des postes similaires existent à Bombay, Calcutta et New-Delhi. Le but de ce système était de créer ou garder des liens avec les universités et "colleges". Mais à partir de 1969, politique d’austérité oblige, la France n’a plus les moyens de ses ambitions. Mes plans de tournée se voient souvent réduits ou annulés pour des raisons financières et je travaille surtout entre Madras et Bangalore.

Malgré ces obstacles, je parviendrai à effectuer plusieurs tournées. Hyderabad, Visakhapatnam, Dharwad, Kochi, Trivandrum, Nagercoil, Coimbatore, Coonoor, Mysore, Trichy, Madurai …  Chacune se déroule de la même façon : contact et prise de rendez-vous avec les établissements visités (pas d’internet à l’époque !) ; préparation du matériel du parfait petit-commis-voyageur-de-la-culture-française (projecteur de cinéma 16 mm, films empruntés aux services culturels de l’ambassade, fonds de bibliothèque, parfois une expo photo). Le but est de garder un contact avec les enseignants et étudiants et de donner de notre pays une image plus vivante et moderne que celle des grandes cathédrales ou des impressionnistes.

 

sur les routes de l'Inde du sud
Sur les routes de l'Inde du Sud en 1969

 

Puis je prends la route seul au volant de ma 2 CV camionnette soigneusement révisée.  Les trajets sont fatigants, mais l’accueil du corps enseignant et de la direction est toujours très chaleureux et les étudiantes et étudiants manifestent beaucoup d’intérêt et de curiosité. Une visite par jour, on me garde à déjeuner ou à dîner ; suit une journée de route avec pique-nique, puis repos bien mérité dans un bon hôtel ou, mieux, un "English Club" au confort colonial. Celui de Madurai m’offre une chambre princière ; complètement éreinté après 400 km de conduite, je passe une heure dans la baignoire avec bière et cigare … avant de me rendre à Fatima College où les religieuses de Saint-Joseph de Lyon déballent en mon honneur friandises et saucisson.

 

fatima college Madurai
Fatima College à Madurai 

 

A force de contacts, je réussirai à organiser à l’Alliance de Madras des séminaires pour aider  les enseignants du Tamil Nadu à moderniser l’enseignement de notre langue. Petit succès : une lectrice française sera envoyée en résidence à l’université de Madurai en 1970.

 

séminaire de professeurs à Madras
Séminaire de professeurs à Madras, 1970

 

 

Les Alliances Françaises en Inde ont un rôle culturel essentiel 

Les Alliances Françaises bénéficient d’un statut particulier : ce sont des associations de droit local (Indian Societies Act) avec président et conseil d’administration indiens. Le gouvernement français accorde quelques subventions, et surtout "prête" un directeur (des cours) et des professeurs. Ce statut est une excellente protection, comme nous allons le voir.

En janvier 1970, à Trivandrum, capitale du Kérala (gouvernement communiste), l’URSS entame la construction d’un centre culturel soviétique, sans permis ni autorisation d’aucune sorte. Mal conçu, le bâtiment s’effondre, tuant plusieurs ouvriers. Gros scandale, le Gouvernement Central (Indira Gandhi) furieux fait fermer les Centres Culturels gérés directement par des pays étrangers. En Inde du sud, nous avons deux Centres Culturels : Hyderabad et Bangalore. Hyderabad fermera cette année-là, c’était de toutes façons un essai raté et nous rendrons les clés en juillet 1970. Bangalore connaît un grand succès, géré par Eric et Henri, deux jeunes coopérants français très dynamiques. Lorsque cette interdiction se profile, nos deux amis prennent les devants et "transforment"  le Centre en Alliance Française en quelques jours : dépôt de statuts, constitution d’un C.A., président local, autorisations, etc …, l’institution est sauvée et, directeur par intérim, je pourrai assurer normalement la rentrée de juillet en attendant l’arrivée d’une nouvelle équipe.

L’Alliance Française de Madras occupe une partie du troisième étage du 150 A, Mount road, non loin de Spencer’s. Elle est voisine de son équivalent allemand, l’Institut Goethe (Max Müller Bhavan), avec qui elle organise parfois des manifestations. J’ai déjà souvent mentionné  le rôle culturel de l’Alliance à Madras. C’est aussi une école de langue réputée et les indiens sont très sensibles  au fait que les cours sont dispensés par des professeurs venus de France. Une antenne de l’Alliance de Madras voit le jour à Trichy en 1968.

Les étudiants appartiennent généralement à des milieux assez aisés, de tous âges,  et la mixité est la règle. En dehors des cours, c’est aussi un lieu de rencontre informel entre des classes sociales qui, ailleurs, ne se mélangent pas : de la dame de bonne bourgeoisie qui conduit elle-même sa Standard Herald à l’étudiant attiré par une ouverture sur l’étranger et peut-être par la possibilité d’une bourse d’études en France. Des cours pour enfants sont organisés le samedi matin en 1970. Pour certains (métiers du tourisme), la maitrise du français est un atout supplémentaire. L’enseignement dispensé est excellent à l’écrit comme à l’oral, les méthodes sont modernes (laboratoire de langues), les niveaux vont du débutant au Diplôme Supérieur. Les horaires (début et fin de journée) permettent de concilier cours et activité professionnelle. L’institution continuera à prospérer, puis s’installera dans ses actuels locaux de College road, beaucoup plus vastes et plus confortables. Que de chemin parcouru depuis sa fondation en 1953 !"

 

examens à l'alliance française de Madras
Examens de fin d'année à l'Alliance Française de Madras en 1970

 

 

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Alain Guillaume

En poste à Madras de 1969 à 1971 dans le cadre de la coopération culturelle. Passionné de l'Inde du sud qu'il a parcourue en tous sens, il y a effectué de nombreux séjours.
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