ART EN PERDITION - Les Tresseurs de Joncs

Par Parler Darija | Publié le 25/05/2014 à 22:05 | Mis à jour le 27/05/2014 à 10:16

L'industrialisation au détriment de l'artisanat est une problématique qui se pose régulièrement dans de nombreux domaines. Nous avons rencontré les personnes en fonction dans la dernière vannerie de jonc encore en activité aujourd'hui au Maroc


Un homme est assis sur une poutre de bois, posée à même le sol, dans un local mal éclairé. Le son de la radio rythme ses mouvements : il tresse un tapis à base de jonc séché. De longs fils de jute sont tendus entre des madriers, occupant la longueur de la pièce sur plusieurs mètres. Entre ces cordelettes, l'homme passe habilement ses doigts afin d'y insérer les tiges par petits paquets ; il alterne les couleurs selon son imagination et avec une vision naturellement déconcertante pour tout novice en vannerie.

Le jonc est une plante qui pousse dans la majorité des oueds marocains. Il serait ramassé par les femmes, séché, et vendu sur les marchés avoisinants par bottes pour un prix de 70 Dirhams. Une fois la matière achetée, il faut la teindre pour permettre des dessins et des motifs chatoyants : 5 couleurs sont disponibles, comprenant des teintes plus claires ou plus foncées : vert, noir, rouge, bleu ou bien jaune paille, la couleur naturelle du jonc séché. La teinture se fait en trempant les plants dans un chaudron d'eau bouillante, mélangée à de la peinture en poudre. Autrefois, ce processus employait des plantes, mais c'était il y a plus de 50 ans que la coloration était naturelle. Les tapis en jonc détiennent par ailleurs d'intéressantes propriétés : résistants à l'eau et à l'humidité, ils refroidissent les maisons en été, les réchauffent en hiver et sont, de par leur fabrication unique, des revêtements bien plus sains que les tapis de poils, empêchant le développement d'acariens. De plus, le fil de jute nécessaire à cet exercice de vannerie est porteur d'impureté : dans les tapis industriels, on peut trouver jusqu'à 80% de cette matière par pièce, contre seulement 10% dans cette fabrique traditionnelle.

Les tapis sont vendus 50 Dirhams par mètre carré : un ouvrage destiné à une mosquée est normé à 8 mètres de long sur 1,50 mètre de large, mais il est possible de juxtaposer plusieurs pièces afin de composer des tapis jusqu'à 4 mètres de large. Ces raccords nécessite de tresser entre elles plusieurs parties, et permettent des variations de motifs. Certains les accrocheront même aux murs ou aux plafonds comme simple décoration ; si la majorité des formes sont typiques des mosquées notamment avec des rappels architecturaux, tous les assemblages et tous les designs sont imaginables ! De même, il existe d'autres manières d'employer cette technique de tressage : le tisserand pourra ainsi confectionner des coussins ou des fauteuils ou de très confortables sièges rembourrés avec des éponges, le tout étant réalisé sur demande du client.

Le fil de jute est quant à lui importé du Bengladesh pour 20 Dirhams le kilogramme ; sous le règne du Roi Hassan II, il existait une entreprise qui produisait le fil de jute, mais elle disparût avec le temps, forçant ainsi les ouvriers à se fournir à l'extérieur du Maroc. Cette matière est utilisée de par sa souplesse, son aération et sa résistance : encore de nos jours, des sacs en toile de jute sont employés afin de transporter des produits comme le sucre ou la farine. Ces fils sont tendus entre des madriers qui sont en réalité des cadres taillés et percés par un menuisier. Jadis, c'était le cèdre de la région d'Azrou (lire notre article sur les cèdres d'Azrou) qui était ainsi sculpté, mais désormais c'est le bois de hêtre qui est employé. Chaque cadre possède ses propres caractéristiques nécessaires à la vannerie : sa largeur influence directement la taille de l'ouvrage à venir, et l'espacement des trous qui le compose vont déterminer la qualité, la finesse du tressage, et ainsi son prix. 

La ville de Salé fut naguère la capitale du tressage de jonc ; depuis le décès des artisans, personne n'a pris la relève des entreprises présentes : cet art ancestral est ainsi en voie de disparition au Maroc. En effet, il n'existe aucune école qui permettrait de former des jeunes à cette pratique si particulière. Malgré les efforts du Ministère des Habous pour favoriser les achats et les contacts entre les clients et les tisserands par la collecte puis la redistribution des tapis, le soutien de l'Etat demeure insuffisant pour conserver ce métier.

Pourtant, les clients ne manquent pas : même si les mosquées préfèrent actuellement se fournir de tapis mécaniques industriels, de nombreux particuliers venant de l'Europe et des Etats-Unis sont demandeurs de confections en jonc. Le frein au développement et à la conservation de cet artisanat réside dans le fait que rien ne soit prodigué dans une optique de formation d'ouvriers. Dans ce petit local fort de 80 ans de tissage de jonc, situé rue El Ghazzali dans les Habous, ils furent dix à travailler ; à l'heure actuelle, un seul homme est employé. Son poste est rémunéré 10 Dirhams de l'heure, un peu moins que le SMIC horaire Marocain standardisé, notre tisserand gagne donc en moyenne 120 Dirhams par jour. Aucune association ni subvention n'intervenant, ce métier risque de n'être plus qu'un lointain souvenir, au même titre que les coupeurs de glaces ou les allumeurs de réverbères. 

(Crédit pour l'ensemble des photos : Othman Mekouar, via Smartphone)


Manon Kole (http://www.lepetitjournal.com/casablanca) Lundi 26 mai 2014 

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