

Bou Meng se tient à l'entrée de Tuol Sleng, où les Khmers rouges ont torturé et exécuté plus de 12.000 détenus entre 1975 et 1979. Rare rescapé de cette sinistre prison, il a enduré coups de fouet, décharges électriques et arrachage de dents. Plus de trente ans après la chute du régime de Pol Pot, il y revient tous les jours. Son leitmotiv : témoigner des atrocités perpétrées au nom de la révolution communiste du Cambodge.
(Crédit : Matthieu Dessureault)
"Ce n'est pas difficile de revenir ici. C'est mon devoir. Je veux que tout le monde sache ce qui s'est passé entre ces murs". Le septuagénaire connaît par c?ur chaque parcelle de cette école construite par les Français, convertie en centre de torture et baptisée S-21 sous le régime des Khmers rouges. Arrêté avec sa famille en 1977 alors qu'il faisait partie d'un groupe de résistance, il a été enfermé avec une cinquantaine de détenus, les pieds attachés à une barre de fer. "On aurait dit qu'ils attendaient la mort. C'était horrible! "
Sauvé par son pinceau
Ce qui l'a sauvé, c'est son talent pour la peinture. "Un gardien cherchait quelqu'un qui savait peindre. J'ai levé la main. Il m'a dit que si mon portrait de Pol Pot n'était pas ressemblant, je serais tué." Son habileté à illustrer le dictateur lui a valu de survivre jusqu'à sa libération par l'armée vietnamienne. On lui a permis de dormir dans l'atelier et de manger les restes des geôliers. Un traitement différent de celui de ses enfants, morts de faim dans leur cellule.
Le dos courbé, couvert de cicatrices, l'artiste garde un douloureux souvenir de cette prison à haute sécurité, transformée depuis en musée du crime génocidaire.

Un musée d'un genre particulier
Une centaine de visiteurs passe quotidiennement les portes de l'austère bâtiment, couvert de barbelés. Dans l'ancienne cour de récréation se dresse la potence à laquelle les bourreaux pendaient les victimes par les pieds, la tête plongée dans l'eau. Les cellules sont quant à elles restées intactes, tout comme les salles de torture, avec les lits rouillés sur lesquels étaient enchaînés les détenus.
Un vieux tableau de classe énumère les règlements de l'époque. "Il est strictement interdit de contredire le geôlier. En cas de désobéissance, vous recevrez des coups de bâtons ou de fils électriques. Durant l'électrification, il est interdit de pleurer."
"Je m'ennuie de ma femme"
Au rez-de-chaussée d'un édifice sont exposées des photos de victimes, preuves de cette manie d'archivage propre aux Khmers rouges.Des visages figés, transpirant la peur et la douleur. Une photo reste manquante. Celle de la détenue numéro 331, la femme de Bou Meng. Ce dernier a repris la photo lors d'un émouvant passage au musée, en 2003. C'est tout ce qu'il lui reste d'elle. Un bout de papier de quelques centimètres. "Je m'ennuie de ma femme. Elle était mon premier amour", se souvient-il, un timide sourire édenté éclairant son visage. Il ne saura jamais où et comment elle est morte.
Probablement au camp de Choeung Ek, quinze kilomètres plus loin, où étaient amenés quotidiennement des prisonniers de S-21 pour être matraqués. Second lieu emblématique des horreurs commises par les Khmers rouges, le site est aujourd'hui un lieu de pèlerinage, exposant les ossements et les vêtements de milliers de victimes.
Une soif de justice intacte
En quatre ans, les Khmers rouges, dans leur objectif de faire table rase du passé en exterminant intellectuels et bourgeois, ont massacré deux millions de Cambodgiens, soit le quart de la population du royaume. Bou Meng ne leur a pas pardonné. Il peste contre la stagnation politique de son pays, alors que l'initiateur du génocide, Pol Pot, est mort d'une crise cardiaque avant d'être jugé. "Je suis très en colère! Il faut que l'on rende justice à chacun des survivants!".
Poursuivis pour crimes contre l'humanité, quatre des principaux dirigeants encore en vie comparaissent devant les tribunaux depuis le 27 juin. Ce procès, le plus important depuis Nuremberg, devrait durer plusieurs années.
Matthieu Dessureault (www.lepetitjournal.com) Jeudi 18 août 2011













