Sumana Ravi, professeure de français en Inde et lauréate du concours d’écriture

Par lepetitjournal.com Bombay | Publié le 12/04/2022 à 01:02 | Mis à jour le 12/04/2022 à 13:02
Sumana Ravi à l'Alliance Française de Bangalore

Le 30 mars dernier, en présence des Consuls Généraux de Belgique, du Canada, de Pologne, de Suisse du Vietnam et du Consul-directeur du Bureau du Québec en Inde, le Consul Général de France à Bombay, Jean-Marc Séré-Charlet, a annoncé les résultats du concours national d'écriture "Covid-19. Et après ?".

Ce concours a bénéficié du soutien de l'Ambassade de France, de l’Institut Français en Inde (IFI), des Alliances Françaises en Inde, de l'Université de Mumbai, de l'IATF, de AIFPRO, d'ATELI (Association of Teachers of European Languages in India) et d'Indo-French Hub.

Les deux lauréates, Sumana Ravi et Sudha Dutta bénéficieront d'une inscription gratuite à la prochaine Université d'Automne des professeurs de français organisée par l'IFI.

La rédaction les a rencontrées et publie leurs textes. Aujourd'hui, Sumana Ravi nous parle de sa passion pour le français et des effets de la pandémie sur les apprenants et les enseignants de français en Inde.

 

Sumana Ravi, professeure de français à l’Alliance Française de Bangalore

Originaire de Chennai, Sumana Ravi a découvert notre langue en 2015 par le biais d’une collègue de bureau qui prenait des cours de français à l’Alliance Française. Attirée par les récits de sa collègue, Sumana Ravi s’est elle aussi inscrite à l’Alliance Française de Bangalore.

Mais, l’équilibre entre les cours et la vie professionnelle n’étant pas facile à maintenir, Sumana, a fini par démissionner de son poste de conseillère en gestion dans le domaine des ressources humaines pour poursuivre l’apprentissage de notre langue qui la passionne. Sumana est devenue étudiante à plein temps.

 

L’ambiance des cours et la qualité des enseignants de l’Alliance Française de Bangalore est pour beaucoup dans mon intérêt pour le français et dans ma poursuite de l’apprentissage !

C’est une de ses professeures de français qui a convaincu Sumana de devenir elle aussi professeure. Depuis 3 ans, elle enseigne à l’Alliance Française de Bangalore et est ravie de cette nouvelle carrière.

 

En apprenant le français, j’ai découvert le principe des dictées ! C’est quelque chose que l’on ne pratique pas chez nous.

Voici le texte de Sumana Ravi.

 

Sumana Ravi : "La fin de la pandémie, le début de profonds changements"

Au loin, on entend un marchand vendre des oignons à la criée.

Le chien d’une apprenante se met à aboyer chaque fois qu’elle commence à parler. Agacée, elle déclare : « Madame, je n’ai pas envie de parler aujourd’hui. »

Micro désactivé, celui-ci oublie d’éteindre sa caméra. On le voit engouffrer un plat fumant de crêpes indiennes avec du sambar.

Croyant avoir arrêté le partage d’écran pendant la pause, l’enseignant ouvre Facebook. Il s’en rend compte au bout de dix minutes.

L’enfant de cet étudiant insiste pour dessiner un chat sur le tableau blanc collaboratif.

Les écouteurs fonctionnent mal. Tout ce que cette étudiante dit se transforme en fritures. Les autres s’essaient au décryptage.

Celle-ci est essoufflée. « Pardon, Madame. Les éboueurs sont passés. Ils n’attendent que deux minutes. », s’excuse-t-elle.

« Je me connecte depuis Starbucks aujourd’hui, c’est plus calme ici que chez moi. » annonce cet apprenant. Derrière lui, le serveur nous salue d’un signe de tête.

 

Un cours, plusieurs ambiances. Nul doute que la pandémie a transformé la façon dont les enseignants et les apprenants vivent l’expérience d’un cours de langue.

En premier lieu, le confinement limitant les déplacements, toute activité pédagogique se fait désormais en visioconférence. Cette transition a permis aux apprenants d’économiser du temps et de l’argent. Plus besoin de se soucier du transport, ni des intempéries. En plus, sans restriction de lieu, ils ont l’embarras du choix. De ce fait, nous voyons des seniors, des femmes au foyer, des personnes porteuses de handicap, des étudiants actuellement en France se lancer dans l’aventure du français.

Rien de tel que la diversité des origines et des générations pour alimenter l’interaction en cours. Aujourd’hui, quand nous traitons des souvenirs d’enfance en cours, la discussion est riche. En parlant de sa « ville préférée », les perspectives sont diverses. Cela va sans dire que les cours en ligne continueront même après la reprise des cours en présentiel et atteindront un public plus large et varié.

 

De nouvelles compétences pour les enseignants

Pour le corps enseignant, la nouvelle donne exige de nouvelles compétences. Après les premières semaines passées à regretter l’imprimante et à s’approprier les outils numériques, le passage en ligne a stimulé la créativité des enseignants. 

 

Il fallait savoir se passer de certains éléments de la communication non verbale.

 

Au niveau débutant par exemple, comment expliquer le verbe « marcher » sans marcher ? Comment « se serrer la main » sur Zoom ? Comment déterminer le niveau de concentration et de compréhension de ceux qui se cachent derrière une caméra éteinte ?

En présentiel, lorsque les apprenants travaillaient ensemble, l’enseignant pouvait surveiller tous les groupes simultanément, entendre des bribes de leur conversation et venir en aide si besoin. À moins d’être surhumain, comment faire de même en ligne ? Les cours hybrides et l’enseignement comodal combleront en partie ces lacunes. Sur le long terme, les entrepreneurs qui sont en train de creuser cette question nous apporteront des solutions innovantes.

 

Des nouvelles difficultés pour les apprenants

Du point de vue des apprenants, malgré la facilité d’assister aux cours sans se déplacer, d’autres difficultés surgissent : se trouver un coin tranquille dans la maison, être à la merci du fournisseur d’accès Internet, ou devoir investir dans un ordinateur ou une cybercaméra.

Cela dit, pendant les cours, prendre des notes est devenu aussi simple que prendre une capture d’écran ou enregistrer un document envoyé par l’enseignant.

Au cours du travail en sous-groupe, les apprenants rédigent les réponses sur l’ordinateur (avec parfois la correction automatique activée) pour faciliter la discussion. Certains pédagogues se demandent si cet appui a une incidence sur la mémoire procédurale et, par conséquent, sur leurs compétences orthographiques. Par ailleurs, il reste du chemin à parcourir pour concevoir une évaluation qui soit en phrase avec ce nouvel environnement.

 

Les événements en ligne, l’accès à un univers culturel infini

En deuxième lieu, sur le plan culturel, le Covid-19 a rendu impossible l’organisation de concerts, de projections de films, de pièces de théâtre dans les écoles de langue. Ce sont des outils qui complètent l’apprentissage de la langue et éveillent la curiosité des apprenants.

Dans les lieux culturels, au lieu des conversations animées, on entend les mouches voler. Afin de contourner le problème, nous avons organisé des événements en ligne et les participants ont applaudi en cliquant sur des icônes et en envoyant des commentaires. Les musées partout dans le monde ont exposé leurs œuvres sur la toile. Cette tendance nous permet d’accéder à un univers culturel infini et n’est pas près de disparaître.

 

Cependant, il reste difficile de reproduire en ligne l’atmosphère chaleureuse et conviviale d’un événement auquel nous assistons en personne.

D’un autre côté, privé de sorties culturelles, le public s’est tourné vers les plateformes telles que Netflix et Apple diffusant du contenu en langues étrangères pour tous les goûts. Par la suite, un nombre croissant de personnes se sont laissés séduire par le français après avoir dévoré les séries françaises comme Lupin et Emily in Paris. Cette exposition sert de mise en bouche et rend plus interactive la présentation des aspects culturels en cours, que ce soit le savoir-être, la gastronomie ou le langage familier.

 

Les géants mondiaux du streaming se sont installés durablement dans nos vies. Ils nous aideront à promouvoir la culture française et se prêteront à de nouvelles activités pédagogiques.

 

Mais les découvertes dues au hasard nous ont bien manqué

Enfin, bien que cette période nous ait fait évoluer dans le domaine de l’enseignement, elle a sa part d’ombre.

Auparavant, le hasard nous menait à de belles découvertes. En laissant les yeux vagabonder sur les étagères de la bibliothèque, nous tombions sur un livre fascinant. En traversant le couloir, les apprenants découvraient un poème ou une affiche sur le panneau et enrichissaient leur vocabulaire. En outre, ils mettaient en pratique la langue en parlant au bibliothécaire, en bavardant à la cafétéria, ou parfois même en croisant le directeur dans les parages.

Aujourd’hui, nos yeux fixent les écrans et ce sont des algorithmes qui nous conduisent. À l’avenir, il reviendra aux apprenants de devenir acteurs de leur apprentissage. Ils devront sortir de leur zone de confort et chercher cet « apprentissage informel ». Ils pourront, par exemple, organiser un « meetup » ou un club de lecture pour travailler l’expression orale ou participer à des forums de discussion en ligne pour s’entraîner à l’écrit.

 

 

Pour conclure, la crise sanitaire a avant tout mis à l’épreuve notre capacité à surmonter des situations ambiguës et à nous adapter. Nous ne sommes pas loin du jour où les avatars des apprenants assisteront aux cours dans le métavers, les apprenants paieront en cybermonnaie et les échanges interculturels en cours se feront avec ceux qui vivent sur Mars. Grâce à cette « épreuve blanche », nous sommes prêts à affronter ce que nous réserve l’avenir.

 

 

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