Partir à l’étranger ne consiste pas seulement à changer de décor, mais à embrasser une culture qui nous est totalement inconnue. Tant que cette immersion reste superficielle, le pays dans lequel nous vivons demeure lointain. Ce n’est qu’en s’appropriant ses codes que l’expérience prend réellement sens. En Espagne, le cinéma constitue l’un des outils les plus précieux pour saisir l’âme du pays. Il raconte son histoire, ses fractures, ses évolutions sociales et ses émotions collectives. Certains films sont devenus de véritables repères culturels pour les Espagnols, transmis de génération en génération.


Deprisa, deprisa (Vite, Vite) (1981) de Carlos Saura
Le film suit l'histoire d'une bande de jeunes délinquants, quatre amis de la banlieue madrilène en pleine transition démocratique, dont le manque d'ambitions est compensé par l'argent facile et la drogue. Leur quotidien oscille entre petits braquages, errance urbaine et soif de liberté. Le film reflète clairement l'impact et la consommation généralisée d'héroïne en Espagne à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Il révèle une génération désorientée, héritière directe du franquisme. Pour les expatriés, c’est une plongée essentielle dans l’Espagne post-dictature, et une excellente manière de se familiariser avec l’espagnol oral, réel et non académique.
Tourné avec des acteurs non professionnels, le film capte une parole brute, spontanée, profondément ancrée dans la rue. Cela lui a valu de remporter l'Ours d'or du meilleur film au Festival international du film de Berlin de 1981.
Los Santos Inocentes (1984) de Mario Camus
Mario Camus restitue avec justesse l'essence du roman de Miguel Delibes, qui relate la vie et les humiliations d'une famille de paysans au service des propriétaires terriens d'un domaine dans l'Espagne du début des années 1960. Le film dépeint les plus démunis, à la fois bienveillants et exploités par les structures sociales du franquisme, et les riches, qui se croient coupés du monde. L'adaptation fut présentée en avant-première en 1984 au Festival de Cannes où elle reçut une mention spéciale du jury.
Le scénario a été écrit par Antonio Larreta, Manuel Matji et Mario Camus. Le roman se compose de six parties et le film se concentre sur quatre d'entre elles. La distribution comprend Alfredo Landa, Paco Rabal, Terele Pávez, Juan Diego et Agustín González.
La vaquilla(1985) de Luis García Berlanga
Luis García Berlanga parvient avec brio à dépeindre la guerre civile espagnole(1936-1939) sous les trait de l’humour. Alors que le front fai somnoler les soldats, une annonce vient troubler la tranquillité ambiante. À l'occasion de la fête de l'Assomption, un grand festin, suivi de danses et d'une corrida, aura lieu dans un village voisin. Cinq soldats républicains décident alors de franchir les lignes ennemies pour voler…une vache. Le film met alors en scène deux camps ennemis tentant de récupérer une vache coincée en territoire adverse, dans une succession de situations absurdes et tragiquement comiques. Derrière la satire, Berlanga livre une critique acerbe de la guerre et de son absurdité. Pour les expatriés, ce film est une porte d’entrée précieuse pour comprendre la mémoire espagnole.
El espíritu de la colmena (1973) de Víctor Erice
Souvent cité comme l’un des plus beaux films espagnols de tous les temps, "El espíritu de la colmena", premier film du cinéaste basque Víctor Erice, se déroule dans l’Espagne rurale des années 1940. On voit l’histoire à travers les yeux de Ana (Ana Torrent), jeune fille de Hoyuelos, en Ségovie, profondément troublée par le film Frankenstein (1931) de James Whale. À ses questions, Isabel (Isabel Tellería) lui révèle que le monstre du film est en réalité un esprit vivant, caché dans une maison abandonnée avec un puits, à la périphérie du village. C’est le début d’un processus de découverte du monde, de soi, mais aussi de rébellion et d’opposition aux lois et à la réalité des premières années de la dictature franquiste.
Lauréat de la Coquille d’or au Festival de San Sebastián, le film a su défaire la censure du régime franquiste, malgré une critique métaphorique du régime du Caudillo. Profondément symbolique, ce film est une clé majeure pour comprendre l’Espagne d’après-guerre et la manière dont le cinéma a contourné la censure par la poésie et la métaphore.
Princesas(2005) de Fernando León de Aranoa
Sorti en 2005, Princesas, de Fernando León de Aranoa, raconte la rencontre de deux femmes à Madrid. Caye est espagnole, Zulema vient de République dominicaine. Elles exercent le même métier, celui de prostituée, mais vivent dans des mondes que tout semble opposer. Très vite pourtant, leurs parcours se rejoignent : même précarité, mêmes humiliations. Une relation se tisse alors dans l’entraide. À travers leur quotidien, Princesas dresse un portrait frontal de l’Espagne urbaine du début des années 2000. Le film aborde sans détour des thèmes encore brûlants aujourd’hui : l’immigration, la marginalisation, la solitude et la sororité comme moyen de survie.
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