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Barcelone nous raconte : l’histoire enfouie du Refugi 307

À première vue, rien ne distingue vraiment l’entrée du Refugi 307 du reste du quartier du Poble-sec. Les terrasses de café débordent sur les trottoirs, les scooters passent, les habitants rentrent chez eux après le travail. La vie suit son cours. Puis une porte s’ouvre. Quelques marches descendent dans l’obscurité et l’air devient soudain plus frais, plus dense. Les bruits de la ville disparaissent peu à peu. À mesure que l’on avance dans les galeries étroites, les murs de brique semblent se resserrer, comme si la ville nous enveloppait. Difficile d’imaginer qu’ici, à près de dix mètres sous terre, des milliers de Barcelonais se pressaient autrefois dans l’urgence, fuyant les sirènes et les bombardements de la guerre civile espagnole. Ce labyrinthe discret, creusé à la main par les habitants eux-mêmes, porte un nom simple : Refugi 307. Mais derrière ces chiffres se cache l’une des histoires les plus humaines et les plus poignantes de Barcelone.

Illustration du Refuge 307 lors de la guerre à BarceloneIllustration du Refuge 307 lors de la guerre à Barcelone
@Image générée par IA via DALL·E – OpenAI
Écrit par Jeanne Rabaud
Publié le 12 avril 2026

Le Refugi 307 : un refuge creusé pour survivre

Lorsque la guerre civile espagnole éclate en 1936, Barcelone devient rapidement l’une des principales cibles de bombardements aériens en Europe. À partir de février 1937, l’aviation franquiste et ses alliés italiens et allemands lancent des attaques répétées contre la ville. Pour la population civile, c’est un phénomène nouveau : la guerre ne se déroule plus seulement sur le front, elle frappe désormais directement les quartiers habités. 

Face à cette menace, la ville organise un vaste système de défense passive. Les autorités municipales, la Generalitat de Catalogne et les habitants eux-mêmes participent à la création d’un réseau d’abris souterrains destinés à protéger la population. Au total, plus de 1.000 refuges antiaériens sont creusés à Barcelone pendant la guerre. Le Refugi 307, situé dans le quartier du Poble-sec, est l’un des exemples les mieux conservés de ce système.

 

Une construction collective à Barcelone

La construction du Refugi 307 commence en 1937. Comme beaucoup d’abris de la ville, il est creusé directement par les habitants du quartier, parfois avec l’aide d’ingénieurs et avec les outils fournis par les autorités locales. Des voisins, mais aussi des enfants après l’école, participent à l’excavation des galeries. 

Le refuge est aménagé dans la colline de Montjuïc, ce qui facilite le creusement et permet d’utiliser la terre comme protection naturelle contre les explosions. Avec le temps, le réseau de tunnels s’agrandit pour atteindre près de 400 mètres de galeries, mesurant environ 2,10 mètres de hauteur et entre 1,5 et 2 mètres de largeur. 

Le refuge possède trois entrées donnant sur la rue Nou de la Rambla. Cette multiplicité d’accès est essentielle : si une entrée est bloquée par les débris après une explosion, les occupants peuvent toujours évacuer par une autre sortie. Sa capacité est estimée à près de 2.000 personnes. 

 

Un espace conçu pour résister aux bombardements

Les galeries du refuge ne sont pas construites au hasard. Leur architecture répond à une logique de protection contre les explosions.

Les tunnels sont étroits et sinueux, souvent en zigzag, afin d’éviter que l’onde de choc d’une bombe puisse traverser directement le refuge. Les voûtes en briques répartissent le poids de la terre et absorbent une partie des vibrations provoquées par les bombardements. Les murs sont recouverts de chaux blanche, ce qui permet à la fois de limiter l’humidité et de rendre l’espace moins oppressant pour les personnes réfugiées dans l’obscurité. 

Même l’organisation interne est pensée pour des séjours prolongés. Le refuge comprend plusieurs installations essentielles : des latrines, une fontaine d’eau potable, une infirmerie, une salle pour les enfants, des bancs le long des murs pour s’asseoir, parfois même une cheminée pour se chauffer. Ces équipements montrent que les bombardements pouvaient durer longtemps et que les habitants devaient parfois rester plusieurs heures sous terre.

 

Après la guerre : abandon et réutilisations

Lorsque la guerre civile prend fin en 1939 avec la victoire franquiste, les refuges antiaériens perdent progressivement leur fonction. Beaucoup sont abandonnés ou murés. Le Refugi 307 connaît cependant plusieurs usages inattendus. Dans les années 1940 et 1950, certaines familles pauvres y vivent temporairement, profitant de ces espaces souterrains pour s’abriter pendant la période de pénurie qui suit la guerre. Plus tard, le lieu est même utilisé pour cultiver des champignons destinés au marché noir. 

Ces réutilisations témoignent de la manière dont les infrastructures de guerre ont continué à faire partie de la vie quotidienne dans l’Espagne d’après-guerre.

 

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Un lieu de mémoire aujourd’hui

Aujourd’hui, le Refugi 307 fait partie du Musée d’Histoire de Barcelone (MUHBA) et peut être visité lors de visites guidées. Le site est considéré comme l’un des meilleurs exemples conservés du réseau de refuges antiaériens de la ville. Plus qu’un simple vestige architectural, il permet de comprendre un moment clé de l’histoire urbaine : celui où Barcelone a dû apprendre à protéger ses habitants contre les bombardements modernes, une pratique militaire qui se généralisera ensuite pendant la Seconde Guerre mondiale. 

Sous ces trottoirs que l’on traverse sans y penser, une autre Barcelone continue d’exister. Une Barcelone faite de galeries étroites, de murs creusés à la hâte et de souvenirs silencieux.

Le Refugi 307 nous rappelle que l’histoire d’une ville ne se lit pas seulement dans ses monuments ou ses grandes avenues. Parfois, elle se cache dans les endroits les plus inattendus, sous nos pieds, dans l’obscurité, là où une ville entière a appris à survivre.

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