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Youssef Hanayen : « Les services publics ne sont pas de simples lignes budgétaires »

Nouvel élu des Français de Catalogne, d’Aragon et des Baléares, Youssef Hanayen entend faire entendre une voix résolument sociale au Conseil consulaire de Barcelone. Défenseur des services publics et d’un enseignement français accessible à tous, ce représentant de La France insoumise souhaite aussi donner davantage de place aux citoyens dans la vie démocratique locale. Dans notre série « Vos élus en Espagne », il revient sur ses premières expériences d’élu, les difficultés des familles françaises et la nécessité de dépasser les clivages politiques pour agir.

Youssef HanayenYoussef Hanayen
@Youssef Hanayen, DR.
Écrit par Paul Pierroux-Taranto
Publié le 2 novembre 2026

Vous vous présentiez pour la première fois à une élection en mai et vous siégez désormais au Conseil consulaire. Après ces premiers mois, qu’est-ce qui vous a le plus marqué ou surpris dans la réalité de la fonction ? 

Je dois reconnaître que je savais plutôt à quoi m’attendre lorsque je me suis présenté aux élections consulaires au printemps dernier. En effet, je militais déjà depuis plusieurs années au sein de la communauté française de Barcelone. J’avais eu l’occasion d’échanger avec plusieurs conseillers consulaires. J'ai donc pu leur poser des questions afin de mieux comprendre les réalités de leur fonction. Ils avaient aussi veiller à me faire prendre connaissance des attentes de nos concitoyens. Le retour d’expérience de mes camarades Philippe Ogonowski et Pablo Quintana m’a également été très utile pour me préparer à cette nouvelle responsabilité. 

Je crois que ce qui me marque le plus aujourd’hui, c’est la diversité des situations auxquelles nous sommes confrontés. Derrière les grandes questions politiques que nous avons défendues pendant la campagne, il y a des Françaises et des Français qui font face à des difficultés très concrètes. L’accès aux services consulaires, les frais de scolarité et les demandes de bourses qui en découlent, ou encore les difficultés sociales et administratives rencontrées lors d’un déménagement à l’étranger sont autant de problématiques pour lesquelles nos compatriotes nous sollicitent. 

Je considère qu’être conseiller des Français de l’étranger, c’est de faire le lien entre ces problématiques quotidiennes et les institutions. Nous portons la voix de nos concitoyens lors des conseils consulaires et nous cherchons des solutions, même lorsque les marges de manœuvre sont limitées. Sur ce point, la réalité de la fonction correspond à ce que j’en imaginais pendant la campagne. Elle renforce néanmoins ma conviction qu’il est essentiel de la faire évoluer.  

 

Votre campagne assumait une ligne politique très affirmée, autour de la défense des services publics, de la justice sociale et de l’écologie. Maintenant que vous êtes élu, comment transformer ces orientations politiques en actions concrètes à l’échelle d’un Conseil consulaire, dont les compétences restent essentiellement consultatives ? 

Conformément aux engagements que j’ai pris pendant la campagne, je continuerai à me battre pour défendre la pérennité de nos services publics, que ce soit lors des conseils consulaires, des commissions des bourses ou des conseils d’établissement. Chaque fois que j’estimerai que l’administration fait fausse route, je le lui ferai savoir. Lorsque des suppressions de postes nous seront présentées, je continuerai à rappeler que derrière ces décisions, il y a des hommes, des femmes et parfois des élèves dont nous risquons de compromettre l’accompagnement. Les services publics ne sont pas de simples lignes budgétaires. Ils sont indispensables à nos compatriotes. 

Nous n’avons certes pas de pouvoir décisionnaire, mais nous avons la possibilité de nous exprimer, de formuler des recommandations, d’émettre des avis et de porter publiquement nos désaccords. Il faut utiliser pleinement ces prérogatives pour interpeller l’administration, contester ses choix lorsqu’ils nous semblent injustifiés et tenter de lui faire revoir certaines décisions. En tant qu’élu, nous ne sommes pas là pour accompagner les décisions de l’administration. Nous devons être en mesure de lui opposer un rapport de force politique lorsque l’intérêt de nos compatriotes l’exige. 

Par ailleurs, je suis en contact direct avec nos parlementaires à Paris. Nous organisons régulièrement des réunions afin de leur faire remonter les réalités du terrain et de leur apporter les éléments nécessaires pour faire évoluer les politiques publiques depuis Paris. L’examen du budget arrive à grands pas et, soyez-en assurés, nous serons particulièrement vigilants pour dénoncer toute coupe budgétaire susceptible de pénaliser les Français établis hors de France. 

Un changement de paradigme s’est opéré à La France insoumise. Notre succès mondial aux élections consulaires renforce notre légitimité et donne davantage de poids à nos revendications. Nous entendons bien profiter de cette dynamique pour les faire avancer et peser davantage dans les débats nationaux. Même si nous ne disposons pas du pouvoir de décision, nous avons le devoir de faire entendre la voix de nos compatriotes et la responsabilité de ne rien laisser passer lorsque leurs droits sont menacés. 

 

Parmi les engagements défendus pendant la campagne, quels sont les deux ou trois dossiers sur lesquels vous souhaitez avancer en priorité dès cette rentrée ? Et sur lesquels pensez-vous qu’un conseiller des Français de l’étranger dispose réellement de leviers d’action ?

Dans le programme que nous avons défendu lors des dernières élections consulaires, il y a une mesure qui m'enthousiasme particulièrement. C’est l’idée de créer des assemblées de circonscriptions pour les Francaises et Francais d’Aragon, des Baléares et de Catalogne. L’idée est de revitaliser notre démocratie locale en permettant à nos concitoyens de participer au débat démocratique. Je voudrais faire en sorte que certains de nos compatriotes, en particulier celles et ceux qui ne se sentent pas considérés à leur juste valeur, puissent revenir au débat public. Tout le monde a le droit de faire de la politique. Tout le monde a son mot à dire. 

Ainsi, je veux permettre à des gens qui ne se sentent exclus de la politique de participer à mon action d'élu. Je suis donc en train de monter une petite équipe compétente et motivée. Celle-ci sera chargée de réfléchir au format de l’assemblée, d’en préparer l’organisation et de rédiger le courrier d’invitation qui sera envoyé via la LEC, afin de toucher le plus grand nombre de Françaises et de Français de notre circonscription. Ce courrier est particulièrement important. Nous devons le rendre aussi attractif que possible pour donner envie à nos compatriotes de participer et de reprendre toute leur place dans le débat démocratique. En mettant à contribution l’intelligence collective de nos concitoyens, cette assemblée pourra proposer des idées et des solutions concrètes. L’initiative peut permettre de renouer le dialogue avec celles et ceux qui se sentent délaissés par la politique. Elle fera émerger des propositions collectives et me permettra ensuite de porter ces combats au sein du conseil consulaire. 

Ensuite, il y a évidemment le chantier de l’enseignement français à l’étranger. C’est un sujet qui me tient particulièrement à cœur. Vous comprendrez qu’en tant que Français de l’étranger depuis ma naissance, je considère que je dois beaucoup au réseau de l’AEFE, au sein duquel j’ai effectué l’intégralité de ma scolarité. Je mesure donc personnellement ce que ce réseau représente. Il constitue un véritable service public qui permet à la diaspora française de transmettre sa langue, sa culture ainsi que les principes et les valeurs de sa République aux nouvelles générations. La hausse des frais de scolarité et les incertitudes qui pèsent sur les moyens de l’AEFE continuent de menacer l’accessibilité de nos établissements. Je souhaite donc continuer à défendre des bourses plus justes et un enseignement français accessible à toutes les familles, indépendamment de leurs revenus. Le conseiller consulaire dispose ici de leviers tangibles, notamment au sein des commissions des bourses et des conseils d’établissement, où il peut défendre les familles, les élèves, les professeurs et s’opposer aux décisions qui risquent de les pénaliser. 

Je sais qu'il me faut être lucide. Nous ne décidons ni des budgets nationaux ni de l’organisation générale du réseau consulaire. Mais nous disposons de leviers institutionnels et humains. Notre responsabilité est de les utiliser pleinement, en faisant entendre la voix de nos compatriotes dans les instances où nous siégeons, en relayant leurs préoccupations auprès de nos parlementaires, en menant un travail d’influence auprès des décideurs, et en construisant des rapports de force chaque fois que cela est nécessaire. Je refuse de considérer que les choses ne peuvent pas s’améliorer.  

 

Vous avez fait de l’enseignement français l’un des sujets centraux de votre campagne, en particulier les frais de scolarité, les bourses et les moyens de l’AEFE. En cette rentrée 2026, quelle est selon vous la situation dans notre circonscription et quelles mesures voudriez-vous voir évoluer en priorité ? 

À l’heure où j’écris ces lignes, nous n’avons, depuis la rentrée, participé qu’à un seul conseil d’établissement extraordinaire pour le Lycée français de Barcelone. Il m’est donc encore impossible de dresser un tableau complet de la situation. Les conseils d’établissement de rentrée vont se tenir cette semaine et nous permettront d’y voir un peu plus clair.  Néanmoins, je me dois d'être franc. La situation est préoccupante. Le conseil extraordinaire que j'évoquais n’a pas eu lieu pour nous annoncer des bonnes nouvelles. 

Sans entrer dans les détails techniques, il a notamment été question de la suppression d’un poste de professeur des écoles détaché au 31 août 2026, ainsi que deux nouvelles suppressions de postes détachés prévues en août 2027. J’ai senti les syndicats de professeurs désabusés par la situation. 

Plus largement, la question des bourses scolaires est très préoccupante. Les chiffres dont nous disposons témoignent d’un recul considérable. Le budget consacré aux bourses dans notre circonscription est passé d’environ 3 millions d’euros pour l’exercice 2014-2015 à seulement 1 million d’euros pour 2025-2026. Dans le même temps, le nombre de demandes est passé de 1 257 en 2014 à 193 en 2026, soit une diminution d’environ 85 %. Il faut s’interroger sur les raisons d’un tel effondrement. Lorsque les familles voient leurs demandes rejetées à répétition ou anticipent qu’elles n’obtiendront pas d’aide, certaines finissent par renoncer à déposer un dossier. Cette baisse ne signifie donc pas nécessairement que les besoins ont disparu. Elle peut aussi traduire un découragement croissant face à un dispositif qui ne répond plus suffisamment aux difficultés des familles. 

Dans notre circonscription, cette évolution s’accompagne d’une hausse importante des frais de scolarité. Le tarif annuel moyen pour les 8 établissements de notre circonscription est passé de 4 671 euros par enfant en 2021 à 6 130 euros en 2026, soit une augmentation de 31 % en cinq ans. C’est une hausse considérable, qui pèse directement sur le budget des ménages. Moins de bourses et des frais de scolarité toujours plus élevés, c’est le risque d’un enseignement français à l’étranger progressivement réservé aux familles les plus aisées. À terme, nous risquons de perdre ce qui fait la richesse de notre réseau. La capacité à accueillir des élèves de milieux sociaux différents et à permettre aux familles françaises de transmettre leur langue et leur culture à leurs enfants doit constituer l’essence du réseau AEFE. Nos établissements ne doivent pas devenir des structures réservées à une élite économique locale. L’enseignement français à l’étranger doit rester un service public accessible à la diaspora.  

 

Vous défendiez également le retour d’un service public consulaire davantage « de proximité », avec notamment des assemblées citoyennes et le rétablissement de certains services d’état civil à Barcelone. Maintenant que vous observez l’institution de l’intérieur, ces propositions vous paraissent-elles toujours réalisables ? 

En effet, l’un des dossiers que je souhaite porter est celui de la proximité du service public consulaire. Nos compatriotes doivent pouvoir accomplir leurs démarches administratives dans des conditions dignes. J’aspire à ce que la distance ou la dématérialisation ne constituent pas des obstacles supplémentaires. Je souhaite aussi faire avancer la réflexion sur le rétablissement de certains services d’état civil à Barcelone. Sur ces questions, notre rôle consiste à interpeller l’administration et à défendre des solutions adaptées aux réalités du territoire. Je veux aussi que nous soyons davantage présents sur les questions sociales. 

Beaucoup de nos compatriotes se trouvent en situation de précarité. Certains souffrent d’isolement. D’autres sont confrontés à des difficultés administratives sans toujours savoir vers qui se tourner.  Le conseiller consulaire doit donc être un interlocuteur accessible. Il doit être capable d’orienter les personnes vers les dispositifs existants et de faire remonter les dysfonctionnements auprès des autorités compétentes. En ce début de de mandat, je souhaite ainsi rester à l’écoute du terrain et maintenir un lien régulier avec les personnes que nous représentons.

 

Vous faites partie d’une nouvelle génération d’élus des Français de l’étranger et vous connaissez aussi personnellement la réalité d’une installation relativement récente en Espagne. Est-ce que les préoccupations des jeunes Français qui arrivent aujourd’hui à Barcelone, aux Baléares ou ailleurs dans la circonscription sont suffisamment prises en compte ? 

En réalité, mon installation en Espagne n’est pas si récente que cela. Cela fait déjà dix ans que je vis dans ce magnifique pays, et je dois reconnaître que certaines choses ont évolué. Lorsque je suis arrivé à Madrid, en janvier 2016, c’était dans l’optique d’étudier à l’université Carlos III. J’ai rapidement déchanté lorsque je me suis retrouvé avec une “credencial” de 7,5, alors que la “nota de corte” pour intégrer la licence que je souhaitais suivre se situait aux alentours de 8,5. Le système d’admission favorisait de fait les étudiants espagnols. Ceux-ci pouvaient obtenir des notes supérieures à 10 grâce à certaines épreuves et options.

De mon côté, ma moyenne au baccalauréat français avait été divisée par deux pour être convertie dans le système espagnol. Je suis ainsi passé d’une bonne moyenne pour le système français à une note relativement moyenne pour le système espagnol. J’ai vécu cette situation comme une injustice, d’autant que je ne comprenais pas pourquoi il n’existait pas de mécanisme suffisamment adapté pour éviter de pénaliser les élèves issus d’autres systèmes éducatifs. 

Accueillir des étudiants français dans les universités espagnoles est pourtant une véritable richesse pour les établissements et leurs étudiants. Et cela vaut évidemment aussi dans l’autre sens. Nous devrions encourager ces échanges plutôt que de laisser des différences entre systèmes de notation entraver les parcours universitaires. C’est donc avec beaucoup de satisfaction que j’ai constaté, dès mon entrée au Conseil consulaire, que notre consule générale connaissait bien cette problématique et avait engagé des discussions avec la Generalitat afin de faire évoluer la situation. J’ai également pu échanger récemment avec la députée de notre circonscription. Elle m’a indiqué que des avancées avaient eu lieu à Madrid et que la prochaine étape consistait à obtenir des évolutions similaires en Catalogne. 

En dix ans de vie en Espagne, j’ai donc vu certaines choses évoluer. Cela ne signifie évidemment pas que tout est réglé, loin de là. Mais cette expérience montre bien que les remontées de terrain, la mobilisation des élus, le dialogue avec les autorités et la persévérance peuvent porter leurs fruits. Les institutions ne changent pas toujours aussi vite qu’on le souhaiterait mais lorsqu’on porte des problèmes concrets et des propositions, il est possible de faire bouger les lignes. Il ne faut jamais considérer qu’une difficulté est une fatalité. Vous pouvez donc comptez sur moi pour continuer à défendre nos compatriotes. 

 

Cinq conseillers issus de quatre listes et de sensibilités politiques différentes ont été élus. Une fois la campagne terminée, sur quels dossiers pensez-vous qu’un travail collectif entre les cinq élus est possible, voire indispensable ? 

Tous ! Absolument tous les dossiers doivent être traités au diapason avec les autres élus. Nous ne disposons ni des mêmes prérogatives ni des mêmes compétences que les élus locaux en métropole. Nous n’avons donc pas le luxe de nous chamailler ou de nous enliser dans des querelles autour de nos divergences politiques. Alors oui, nous ne partageons clairement pas les mêmes idées. C’est d’ailleurs parfaitement normal en démocratie. Mais nous devons savoir mettre nos différences de côté lorsque l’intérêt de nos compatriotes l’exige. Travailler ensemble est obligatoire si l’on souhaite l’amélioration de leurs conditions de vie. 

Nous avons été élus pour représenter les Français de notre circonscription. Pas pour régler nos comptes politiques. Notre devoir est donc de faire passer l’intérêt général avant nos divergences partisanes. C’est à cette condition que nous pourrons être utiles à nos compatriotes et faire avancer concrètement les dossiers qui leur tiennent à cœur. 


 

Enfin, si vous vous projetez à l’horizon 2032, quelles avancées aimeriez-vous avoir contribué à obtenir pour les Français de Catalogne, d’Aragon et des Baléares au cours de ce premier mandat ? 

À l’horizon 2032, j’aimerais pouvoir regarder le chemin parcouru et me dire que nous avons contribué, à notre modeste échelle, à améliorer la vie des Français de notre circonscription. J’aimerais d’abord que nous ayons réussi à préserver un enseignement français à l’étranger accessible au plus grand nombre. Pour moi, ce serait une véritable victoire que des familles ne soient plus contraintes de renoncer à cet enseignement pour des raisons financières. 

Je souhaiterais également que nous ayons obtenu des avancées significatives en matière de services publics consulaires. D'ici là, j'espère que nos compatriotes pourront dire que leurs démarches administratives ont été simplifiées et qu’ils sont heureux d’avoir un meilleur accès aux services d’état civil. 

J’aimerais aussi que notre mandat ait permis de renforcer l'accompagnement de nos compatriotes les plus vulnérables, d'améliorer l'information sur leurs droits, de faire davantage entendre la voix des jeunes Français de l'étranger, des étudiants et des personnes confrontées à la précarité. 

Nos institutions doivent être capables de répondre aux réalités de toutes les générations et de toutes les situations sociales. Nous ne disposons pas de beaucoup de pouvoir et je ne prétends pas que nous pouvons tout changer en six ans. En revanche, nous pouvons interpeller, proposer, défendre, mobiliser et obtenir des avancées qui changent réellement le quotidien des personnes concernées.

 

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