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Emmanuel Guigon : dix ans de curiosité créative au musée Picasso de Barcelone

Après dix années passées à la direction du Museu Picasso de Barcelona, Emmanuel Guigon tourne une page importante de sa vie professionnelle. Une décennie durant laquelle cet historien de l’art, muséologue, commissaire d’exposition et écrivain a profondément marqué un musée devenu une institution barcelonaise.

Emmanuel GuigonEmmanuel Guigon
© Josep Rodenas : Le français Emmanuel Guigon clotûre une étape de dix ans comme directeur du musée Picasso de Barcelone
Écrit par Francis Mateo
Publié le 8 juillet 2026

Lorsqu’on lui demande ce dont il est le plus fier, Emmanuel Guigon se montre immédiatement réticent à parler de lui-même. Sa conception du métier est à l’opposé de toute logique personnelle ou narcissique. Pour lui, un musée est avant tout un service rendu à une collection, à une histoire et à un public : « Je suis toujours un peu gêné par l’idée de fierté. Nous sommes au service d’une collection, d’une histoire et des publics. Ce qui me rend heureux, c’est d’avoir pu travailler pendant dix ans autour d’une collection aussi singulière, aussi identitaire, qui raconte le lien universel et intemporel entre Picasso et Barcelone. Tout ce que nous avons entrepris avec toute mon équipe, qu’il s’agisse de la recherche, des colloques, du doctorat, de la réorganisation des collections ou des expositions, a toujours été centré sur cette relation particulière. Mon rôle n’était pas de me mettre en avant, mais de contribuer à mieux comprendre et transmettre cette histoire ».

Cette fidélité à l’identité du musée constitue sans doute l’un des principaux héritages d'Emmanuel Guigon après cette décennie « picassienne ». Sous sa direction, le musée de Barcelone a renforcé sa dimension scientifique, multiplié les publications et développé une programmation ambitieuse. Certaines expositions, comme La cuisine de Picasso, ont connu un rayonnement international inattendu.

 

Emmanuel Guigon avec le maire de Barcelone, Jaume Collboni : l'ex-directeur a réussi à renforcer l'ancrage du musée Picasso dans le patrimoine de la capitale catalane
Guigon2 (DR) : Emmanuel Guigon avec le maire de Barcelone, Jaume Collboni : l'ex-directeur a réussi à renforcer l'ancrage du musée Picasso dans le patrimoine de la capitale catalane. 

 

Un musée davantage enraciné dans sa ville

« Ce qui est important pour un directeur, c’est de donner de l’enthousiasme aux équipes et d’essayer de les réunir autour d’un projet commun », poursuit Emmanuel Guigon ; « Je crois que nous avons réussi à faire du musée une institution reconnue localement, nationalement et internationalement. Le public s’est diversifié. Lorsque je suis arrivé, la part des visiteurs barcelonais était très faible. Aujourd’hui, ils représentent environ 14 % du public, et c'est pour moi une grande satisfaction ».

Cette réappropriation du musée par les habitants de Barcelone est le fruit d'une philosophie de gestion très personnelle : « Je répète souvent à mes collaborateurs qu’avant de parler de budget, il faut parler de projet. Bien sûr, l’argent est nécessaire, mais il ne doit jamais être le point de départ. Il faut d’abord avoir une idée, une ambition, un désir de recherche ou de transmission. Ensuite, on trouve les moyens ».

La réalité des chiffres confirme d'ailleurs la pertinence de cette stratégie, puisque le musée Picasso, dont la fréquentation n'a cessé d'augmenter depuis dix ans, attire désormais plus d’un million de visiteurs annuels et affiche une situation financière saine, avec plus d’un million d’euros d’excédent.

 

L’art nous aide à mieux vivre, mieux regarder le monde, et mieux comprendre les autres.

 

Historien de l’art reconnu, spécialiste du surréalisme, Emmanuel Guigon travaille depuis toujours sur les liens entre la peinture, la poésie et les avant-gardes européennes. Son parcours l’a conduit à explorer aussi bien le surréalisme français que l’art espagnol du XXe siècle, constamment fasciné par « la relation entre les mots, les objets et les images » : « Depuis l’enfance, je m’interroge sur la manière dont on peut parler d’une œuvre d’art, décrire le visible avec des mots. C’est une entreprise impossible et pourtant nécessaire. Comme un peintre qui cherche à représenter le réel sans jamais pouvoir l’atteindre complètement. Cette relation entre poésie, image et langage m’accompagne depuis toujours. C’est elle qui nourrit mes recherches, mes livres, mes expositions et ma façon de regarder le monde ».

Cette curiosité explique la diversité des projets menés à Barcelone, où Emmanuel Guigon n’a jamais enfermé Picasso dans une lecture strictement académique. Au contraire, il a constamment cherché à faire dialoguer le peintre avec d’autres disciplines, d’autres artistes, d’autres univers. Avec parfois des dialogues inattendus : Picasso et la cuisine, Picasso et l’architecture, Picasso et la poésie... Ce qui participe aussi de cette vision du musée comme espace de partage : « Quand on est responsable d'une telle institution, il y a une responsabilité de transmission ; nous travaillons sur une mémoire, sur un patrimoine, sur une collection, et notre devoir consiste à la rendre vivante pour les autres ».

Une approche qui coïncide avec une conception humaniste de l’art : « Nous vivons dans une époque d’accélération permanente. Pourtant, je reste convaincu que la curiosité demeure l’une des plus grandes qualités humaines. Quelqu’un qui sait nommer un arbre possède déjà une immense culture. L’art nous apprend précisément cela : regarder autrement. Il nous apprend à rendre visible l’invisible. Je répète souvent cette phrase de Robert Filliou : “L'art est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art”. Car l’art n’a de sens que s'il nous aide à mieux vivre, à mieux regarder le monde et à mieux comprendre les autres ».

C'est une manière de rappeler que les musées ne sont pas seulement des lieux où l’on conserve le passé, mais aussi des espaces où l’on apprend à regarder le présent. C'est également cette empreinte que laisse Emmanuel Guigon à l'heure de passer le témoin et de s'engager vers d'autres projets dont il garde le secret, mais qui seront forcément liés à l'art, à la peinture, à l'écriture... et à Barcelone.

 

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