Installé à Barcelone après une carrière dans la mode et la publicité à Paris, le photographe français Bernard Tartinville revendique une approche fondée sur la “justesse” de l'image. Entre patrimoine, portraits, panoramas et intelligence artificielle, il revient sur son parcours, sa vision du métier et sa manière de raconter le monde à travers ses photographies.


Pour moi, le principe est toujours le même : écouter les besoins du client et y répondre avec la même exigence photographique, quel que soit le sujet.
Pouvez-vous me raconter votre parcours ?
Après le bac, j'ai étudié la photographie pendant quatre ans, dans une école fortement influencée par l'enseignement du Bauhaus. C'est un enseignement qui m'a profondément marqué, parce que le but, à chaque fois, c'est de faire une photo qui soit juste, qui corresponde aux souhaits d'un client. L'idée, c'est qu'une photo juste est une photo réussie. On m'a appris que la technique était indissociable du sujet de la photographie et du regard qu'on veut donner à sa photo.
C'était une école qui insistait beaucoup sur le regard, l'aspect artistique et l'aspect technique en même temps — ce sont des formations difficiles à trouver en France, où l'enseignement est soit exclusivement technique, soit exclusivement artistique. Là, grâce à l'histoire de cette école et de sa fondatrice, les deux étaient réunis.
Ensuite, j'ai travaillé longtemps dans la mode et la publicité, essentiellement à Paris, pour des revues et des clients qui pouvaient être étrangers. Puis je suis arrivé à Barcelone. Aujourd'hui, je fais beaucoup de types de photographie différents, mais pour moi le fil conducteur reste le même : que ce soit un portrait, une photo de patrimoine ou un événement, il s'agit d'écouter les besoins du client et de les traiter avec la même exigence photographique.
Et en vous racontant tout cela, je me rends compte que ce n'est peut-être pas le plus important. L'école, la mode, Barcelone, Leica ou le Mont Blanc ne sont finalement que des étapes. Ce qui compte vraiment, c'est ce qu'elles m'ont appris et la manière dont elles nourrissent aujourd'hui mon regard.
S'il y a une idée que j'aimerais qu'on retienne, c'est celle-ci : je cherche avant tout à créer des images justes. Des images qui ressemblent à la personne, au lieu, à l'entreprise ou à l'événement qu'elles racontent, et qui traduisent avec fidélité l'intention de celles et ceux qui me les confient.
Comment avez-vous voulu devenir photographe ?
Au début, je n'étais pas du tout intéressé par la photo. J'ai toujours beaucoup aimé me promener dans la nature, à pied ou à vélo, spécialement en Auvergne et dans les Alpes, pour faire de la montagne. Ado, j'ai commencé à faire des courses d'alpinisme. Ce qui me plaisait, c'était de me retrouver dans ces endroits sauvages. Je me suis dit que j'avais envie de ramener des souvenirs, de ramener l'émotion que je ressentais là-bas. J'ai pris un appareil photo, j'ai fait des photos, je les ai ramenées — et là, déception. C'était horrible : jamais je ne ramenais de belles photos, c'était trop clair, trop foncé, trop ceci, trop cela.
Je me suis alors dit qu'il devait être possible de faire de plus belles photos. Je me suis donc plongé dans la technique photographique, non pas par goût de la technique elle-même, mais avec une seule idée en tête : rapporter de meilleures images. Et, à force d'explorer cet univers, j'ai fini par me passionner aussi pour l'outil. L'appareil photo est un formidable terrain d'expression, dont les possibilités sont presque infinies.
Tout ça, c'était avant le bac — j'étais jeune. Au lycée, en première ou en début de terminale, j'ai commencé à me renseigner sur les cursus qui existaient pour apprendre la photographie professionnelle.
L'appareil photo est un formidable terrain d'expression, dont les possibilités sont presque infinies.
Pourquoi avoir choisi de vous installer à Barcelone ?
C'est arrivé un peu par hasard. Je connaissais déjà Barcelone pour y avoir passé de nombreux week-ends et quelques semaines de vacances. J'aimais beaucoup cette ville et je me suis dit : pourquoi ne pas tenter l'expérience pendant un an ?
À l'époque, tout mon travail était basé à Paris. Pendant les premières années, je faisais donc l'aller-retour une semaine sur deux. Puis, au bout d'un an, nous nous sommes installés en famille. Très vite, une évidence s'est imposée : Barcelone était ce fameux « piège » qu'il ne fallait surtout pas essayer… parce qu'une fois qu'on y vit, on n'a plus envie d'en repartir.
Ce qui me plaît dans cette ville, c'est que je m'y sens bien : il y a l'architecture, un patrimoine très important, une vie culturelle intense, une activité entrepreneuriale dynamique. C'est une ville au bord de la mer, où l'on sent très vite la proximité de la nature — la montagne est tout près, et même les Pyrénées se rejoignent rapidement.

Est-ce que la ville a changé votre manière de photographier ? Est-ce que l'on photographie chaque ville de manière différente ou c'est globalement la même chose ?
Non, c'est la même chose. Ce qui compte, c'est le sujet. J'ai photographié beaucoup d'églises baroques dans les Alpes, où cet art est très présent, et de très belles églises romanes en Auvergne.
J'ai photographié la Sagrada Família, la cathédrale de Ciutadella à Minorque. Ce sont toutes des photos de patrimoine : j'ai la même exigence, les mêmes contraintes, et le même intérêt à me retrouver dans une église romane sombre en Auvergne que devant des peintures baroques hyper colorées en Savoie ou à la Sagrada Família. A chaque fois, j'essaie d'en ramener les photos les plus justes possibles.
Qu’est-ce que vous avez l’habitude de photographier le plus ?
Je vais peut-être vous surprendre, mais je n'ai pas de réponse à cette question, et ce pour une raison très simple.
J'adore réaliser des portraits. Mais me retrouver au Palau de la Música pour en photographier l'architecture, j'adore ça aussi. Photographier le rooftop des suites de l'hôtel Majestic, sur le passeig de Gràcia, me procure le même plaisir. Alors pourquoi faudrait-il choisir entre le portrait, le patrimoine, l'événementiel ou la photographie d'objet ? Ce qui m'intéresse, ce n'est pas la catégorie du sujet, mais la relation qu'il entretient avec son image.
Je suis photographe, tout simplement. Je ne dirai jamais que je suis photographe spécialisé en portrait, même si beaucoup se définissent ainsi. En revanche, je peux dire que j'ai une véritable expertise dans ce domaine. J'ai travaillé pendant vingt ans pour la mode et la publicité, et lorsque je réalise aujourd'hui le portrait d'un entrepreneur ou d'un particulier, j'y mets la même exigence, les mêmes méthodes et le même niveau de qualité que lorsque je photographiais pour des magazines en France, au Canada, en Allemagne, en Italie ou en Espagne.
Ce qui m'intéresse, ce n'est pas la catégorie du sujet, mais la relation qu'il entretient avec son image.
Vous travaillez beaucoup autour de la photo panoramique et des visites virtuelles : qu’est-ce qui vous attire dans ce format ?
Il y a une dizaine d'années, je me suis formé à la prise de vue panoramique à 360°, qui est le préalable à une visite virtuelle — chaque plan permet de faire tourner l'image à la souris sur la totalité de l'endroit où l'on se trouve. Je me suis formé à cette technique à l'époque du grand boom de la visite virtuelle. C'est passé un peu de mode aujourd'hui, mais ça m'a permis de réaliser des projets très intéressants : la visite virtuelle du Jèssica ici à Barcelone, celle du MACBA, celle de la Cité des Arts et des Sciences de Valence, celle de la cathédrale à New York.
Ça m'a permis aussi de réaliser la visite virtuelle de l'ascension du Mont Blanc, depuis le village jusqu'au sommet. Ça m'a pris plus de deux mois de prise de vue, avec plusieurs ascensions au sommet — un projet d'envergure. Ce sont des visites virtuelles réalisées en très haute résolution.
Ces photos ont fait l'objet d'une exposition de trois mois à l'Institut français de Barcelone. Les photos devaient être présentées de début septembre jusqu'au 7 ou 8 octobre, et finalement l'exposition a été prolongée jusqu'au 15 janvier, ce qui a été une grande satisfaction pour moi.
Je fais moins de visites virtuelles aujourd'hui, l'effet de mode est un peu passé, mais ça m'a permis d'avoir accès à des commandes intéressantes.

Le Mont Blanc revient souvent dans votre travail : pourquoi ce lieu est-il si important pour vous ?
Je connais très bien le massif du Mont Blanc. Ma mère était originaire de Saint-Gervais, et le sommet du Mont Blanc fait partie de cette commune. Je n'y ai jamais vécu en permanence, mais j'y ai passé tous mes étés et tous mes hivers.
Je pratique l'alpinisme, je connais très bien le massif — la première fois que je suis monté au sommet, c'était l'année de mon bac.
J'adore l'alpinisme, la montagne, la photographie de montagne, et ça se ressent sur mon site. La réalisation des prises de vue pour la visite virtuelle de l'ascension, entre le 15 juin et le 10 septembre 2018, a été une expérience humaine, technique et physique vraiment forte.
Est-ce qu'il y a une prise de vue ou une photo qui vous a particulièrement marqué ?
La série de photos panoramiques que j'ai réalisée pour la visite virtuelle de l'ascension du Mont Blanc me tient particulièrement à cœur, parce que c'était une vraie aventure et un vrai challenge technique.
C'était aussi une belle histoire humaine, parce que j'étais avec deux amis, encordés à trois pour cette ascension. On a vraiment vécu ça ensemble, il y a plein d'anecdotes derrière ces photos, elles sont importantes pour moi. Ce que je retiens au-delà du résultat, c'est vraiment la rencontre — une photo, c'est une rencontre.
Un portrait sera réussi s'il y a un échange, une confiance qui s'installe entre la personne photographiée et moi.
Comment est-ce que vous arrivez à transmettre cette émotion à travers une photo ?
Les paysages me procurent une vraie émotion, comme un portrait ou une église baroque avec un retable magnifique peuvent en procurer. Mais devant un paysage, l'émotion dépend entièrement de la manière dont on y est arrivé.
Et pour la transmettre, il faut intervenir sur l'image, parce qu'aucun appareil photo, même le meilleur du monde, n'a les capacités techniques de l'œil humain.
Alors quand un photographe me dit qu'il ne retouche jamais ses photos, ça me fait doucement sourire. Moi, je revendique la retouche : si on n'y touche pas, on montre le bleu du ciel et le vert des arbres tels que les ingénieurs de Leica, Canon, Nikon ou Sony ont décidé qu'ils devaient être rendus par le capteur.
Le vert de mes arbres, je veux qu'il soit le mien.
L'appareil photo n'est pas un deus ex machina : on ne recrée pas le monde tel qu'il est vu en direct. La photo n'a jamais été et ne sera jamais un équivalent exact de la réalité — c'est une interprétation. Beaucoup de gens se trompent en pensant le contraire. Je trouve d'ailleurs ça plus honnête d'assumer cette interprétation que de prétendre ne toucher à rien.
Je ne fais pas de photographie de constat, je ne travaille pas pour une compagnie d'assurance, je ne documente pas une scène de crime. Je revendique que mes photos soient retravaillées.
Comment voyez-vous l’évolution de l’image et des réseaux sociaux dans votre métier ?
Il faut distinguer deux choses. Modifier le bleu du ciel ou le vert des arbres, comme je l'expliquais, ce n'est pas très grave. Modifier une image pour changer la perception d'un fait d'actualité — enlever ou ajouter une personne, effacer un élément pour minimiser la gravité d'un bombardement — c'est autre chose : là, on travestit un fait.
Déjà, pendant mes études, sans ordinateur ni retouche numérique, on nous apprenait à douter de la photographie, à se demander ce qu'il y avait hors du cadre.
On ne pourra jamais empêcher totalement que des gens cherchent à faire passer des vessies pour des lanternes. Mais il faut le savoir, et face à une image ou une vidéo sur un sujet d'actualité, le premier réflexe ne doit pas être l'indignation ou l'enthousiasme, mais la question de la source : est-ce confirmé, est-ce validé, quel intérêt a cette personne à publier ceci ? Il faut toujours se poser la question, toujours douter de ce qu'on voit, et attendre la confirmation des faits avant d'y croire.
Je pourrais militer contre l'IA, puisque je suis photographe et qu'elle produit des images — mais ça ne servirait à rien. J'ai commencé à travailler en argentique, une technologie très différente. Quand le numérique est arrivé, j'aurais pu refuser d'en tenir compte, dire que la vraie photo, c'est l'argentique. Je connais des photographes qui ont dit ça et qui, aujourd'hui, ne sont plus vraiment photographes. L'IA est là. La question n'est pas de savoir si on l'accepte ou pas, mais comment faire avec elle, comment continuer à travailler avec la même exigence.
Ce qui compte pour moi, c'est qu'une image me plaise, qu'elle me procure de l'émotion, qu'elle soit une peinture, une photo argentique, numérique, un Polaroïd. Je ne me demande pas la marque du pinceau d'un peintre dont j'aime le tableau, ni la marque du four quand j'aime un plat.
Je ne suis pas l'avocat de l'IA, mais je trouve que certaines critiques de l'IA sont un peu faciles. Un ordinateur ne se dira jamais spontanément qu'il a envie de photographier la pleine lune avec son reflet sur l'eau — il faudra toujours qu'un être humain, à l'origine, en ait fait la demande. C'est un débat complexe qui appelle des réponses nuancées — ce qui n'est pas franchement dans l'air du temps sur les réseaux sociaux, où tout est blanc ou noir.
Une chose à ajouter ?
Ce qui compte pour moi, au fond, c'est la photographie, quel que soit le sujet. Ça ne veut pas dire que je fais tout : si un grand horloger suisse me demandait des photos de montres, je refuserais, parce que je n'ai pas cette expertise-là, ni le matériel pour la faire.
Ce qui m'intéresse vraiment, c'est la photographie — je trouve que c'est un joli mot. Demandez-moi un portrait, j'aimerais le faire. Demandez-moi de photographier un lieu en essayant d'en faire ressortir l'atmosphère, ça me plaît énormément aussi. Je fais aussi de la prise de vue par drone, j'ai tous mes brevets, on n'en a pas parlé, mais je trouve ça très intéressant également. À chaque fois, il s'agit de réaliser une image juste.
La justesse d'une image est essentielle : si elle correspond aux attentes du client, si elle montre bien ce qu'il souhaite montrer et sa personnalité, alors elle est juste — et si elle est juste, elle est réussie.
Pour prolonger la découverte de son travail, Bernard Tartinville vous invite à parcourir son portfolio ici, sur son site.
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