Mercredi 12 août 2020

MICHEL HUMBERT - “A l’époque, les voyous de Bangkok ne parlaient pas anglais !”

Par La rédaction de Bangkok | Publié le 06/08/2013 à 22:00 | Mis à jour le 25/12/2018 à 14:31
Photo : Michel Humbert vit actuellement en Thaïlande. Il y a déjà passé 33 ans, dont 15 en tant que policier. Il a été nommé officier de l'Ordre national du mérite en récompense de sa carrière dans la fonction publique (Photo LPJ Bangkok.com)
michel humbert

Michel Humbert est un ancien officier de liaison, détaché à Bangkok. Il y a été responsable pendant 15 ans de la lutte contre les stupéfiants en Asie du Sud-Est. Retraité depuis 1995, aujourd'hui âgé de 73 ans, Michel Humbert vit toujours dans la capitale thaïlandaise. Lepetitjournal.com l'a rencontré et lui a demandé de raconter sa vie de policier en Thaïlande.

 

Quel a été votre parcours professionnel avant de rejoindre Bangkok ? 

Michel Humbert : J’ai passé 31 ans à l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS), une division de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ). J’ai débuté ma carrière à la Brigade Mondaine en 1967 qui était déjà au 36 quai des Orfèvres. François Le Moal, sous-directeur de la DCPJ, mon patron de l’époque, m’avait demandé si je voulais aller à New York. Mon anglais n’était pas terrible, mais celui des autres était encore pire (sourire). En 1970, je suis donc parti aux États-Unis. J’y suis resté deux ans. Nous étions alors en pleine période de la “French Connection” : plusieurs réseaux exportaient de France de l’héroïne à destination des Etats-Unis. Mon rôle était donc de lutter contre ce trafic en collaboration avec les autorités américaines. De 1972 à 1975, je suis revenu à Paris. J’ai été ensuite affecté, pour le compte d’Interpol, à la lutte des trafics des stupéfiants en Europe (Yougoslavie, Roumanie, Grèce, Chypre et Turquie). Je devais m’assurer de la bonne collaboration policière entre les différents services de tous ces états.

Comment l’opportunité de Bangkok s’est-elle présentée ? 

En 1977, M. Le Moal m’a dit qu’il y avait une opportunité pour ouvrir un bureau régional de l’OCRTIS à Bangkok. Ce, à l’initiative de l’ambassadeur français de l’époque, Gérard André. A Interpol, je m’étais fait un très bon ami : le général Chavalit Yodmani (1). Je suis donc allé le voir avant de me décider. Il m ‘a encouragé à accepter ce poste. A cette époque, une partie de l’héroïne que nous retrouvions en France était fabriquée en Thaïlande à la frontière avec la Birmanie. Mon rôle était donc de mettre fin à ses filières. Attraper un simple transporteur de drogue n’avait pas d’intérêt, si nous ne pouvions pas démanteler le réseau. J’étais là pour trouver des trafiquants qui acheminaient la drogue en France. Mon objectif, c’était de les arrêter en France pour remonter la filière. Pour mener cette mission, il fallait avoir une bonne collaboration avec la police thaïlandaise, avoir du temps, des moyens et ne pas avoir les yeux rivés sur les statistiques.

Comment se sont passées vos premières semaines en Thaïlande ? 

Je suis arrivé à Bangkok avec une affaire en mains : le fils d’un attaché militaire thaïlandais s’était fait arrêter à Paris avec 40 kg d’héroïne. Avec l’appui du général Chavalit et des autorités thaïlandaises, nous avons pu démanteler la filière. J’ai été aussi très bien accueilli par les Américains. Ils se souvenaient de mon passage à New York. Ils m’ont communiqué beaucoup d’informations.

Très concrètement, comment se déroulait votre travail au quotidien ? 

La clé a été de travailler en bonne intelligence avec les Américains et les Thaïlandais. Dans les affaires que je suivais, j’impliquais toujours les autorités locales. Lorsque nous arrêtions un trafiquant en France, venu de Thaïlande, je m’arrangeais toujours pour faire venir des policiers thaïlandais. Ainsi, ils pouvaient voir que nous collaborions pleinement. Avec les Américains, l’essentiel est qu’ils ont, comme nous, utilisé la commission rogatoire (2). Cela simplifiait nos procédures. Je n’aurais jamais réussi sans l’aide des Thaïlandais ni celle des Américains. Ces derniers étaient 14 en poste à Bangkok et moi tout seul, du moins dans les premières années. Après, j’ai eu un adjoint. Aussi, je souris lorsque je repense à cet ambassadeur français en poste dans un pays voisin de la Thaïlande qui m’a dit un jour : “Je vous interdis de travailler avec les Américains.” Il n’avait rien compris à ma manière de procéder.

Quelle a été votre plus belle “prise” liée à votre période à Bangkok ? 

Nous avons arrêté un trafiquant avec 40 kg d’héroïne. C’était en 1987. Je m’en souviens parfaitement, c’était le jour de mon mariage ! Sinon, nous montions des opérations dites de “livraison contrôlée”. Par exemple, nous utilisions des informateurs, qui jouaient le rôle d’acheteur potentiel auprès d’un trafiquant. Nous devions faire en sorte qu’il vienne en France pour livrer sa marchandise. C’était des opérations complexes qui pouvaient nécessiter des mois de préparation.

Comment collectiez-vous des informations ? 

Je connaissais la “faune” de Bangkok par cœur. A l’époque les voyous français établis dans la ville ne parlaient pas anglais. Dès lors, ils se retrouvaient toujours dans le même bar à hôtesses à Patpong. J’étais là pour glaner des informations. L’aspect linguistique est tout sauf anecdotique. Aux Etats-Unis déjà, il m’est arrivé d’arrêter un trafiquant français, bien aidé par le fait que celui-ci ne parlait pas anglais… Lorsqu’il débarquait à New York, les policiers américains s’arrangeaient toujours pour qu’il prenne un taxi dont le chauffeur parlait deux – trois mots de français. Du coup, soulagé, le malfrat disait au chauffeur : “Je vous garde pendant toute la durée du séjour”. C’était pratique, nous n’avions pas à organiser de filature! Bangkok avait un autre avantage : les trafiquants tombaient rapidement amoureux des Thaïlandaises. C’était encore plus facile de les “ficeler”.

Quels rapports entreteniez-vous avec la “faune” de Bangkok ? 

Je la connaissais. Elle me connaissait. Je ne m’intéressais qu’aux trafics liés aux stupéfiants, à rien d’autre. Beaucoup de voyous venaient me parler d’eux mêmes. A tel point que certains m’ont dit que je n’étais pas flic, mais “confesseur”. Ceci dit, un jour, trois voyous français ont mis un “contrat” sur ma tête. Je l’ai appris. Je suis allé les voir directement au bar où ils avaient l’habitude de se retrouver. Lorsqu’ils ont compris que je savais, leur seule réaction a été de s’exclamer : “Ah bon, tu es au courant !” C’était ça, les voyous de Bangkok…

LB () mercredi 19 juin 2013

(1) Il a été chef de l’office thaïlandais de contrôle des stupéfiants.

(2) En droit, on parle de commission rogatoire lorsqu’un juge charge une autorité judiciaire d’instruire, de rechercher des preuves dans une affaire déterminée.

Michel Humbert tiendra d'ici quelques semaines une chronique judiciaire sur le site du PetitJournal.com Bangkok

 

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