Claude Estèbe, photographe français, dévoile les poupées d’Asie

Par La rédaction de Bangkok | Publié le 31/08/2011 à 00:00 | Mis à jour le 13/09/2018 à 05:36
Photo : courtoisie Toot Yung Gallery - L’exposition-photos Tukata, post Industrial Venus a lieu du 3 septembre au 15 octobre 2011 à la galerie Toot Yung
Claude Estebe

Le photographe français Claude Estèbe nous fait découvrir toute la diversité des poupées fabriquées en Asie et vendues en Thaïlande à partir de samedi à la galerie Toot Yung de Bangkok. A travers l’exposition-photos Tukata, post Industrial Venus, Claude Estèbe, qui a auparavant beaucoup travaillé au Japon, souhaite également dénoncer certains mauvais côtés de la société de consommation

Comment en êtes vous arrivé à l’idée d’exposer des photos de poupées ?

Lors d’un précédent voyage en Thaïlande je me promenais sur Sukhumvit et j’ai vu des copies de poupées "Barbie" qui me semblaient vraiment d’horribles stéréotypes de la représentation de la femme. Ces poupées, censées véhiculer un idéal féminin, ressemblaient plus à des transsexuels qu’à des femmes. J’ai acheté quelques poupées pour commencer une série. Plus tard, lors d’un voyage en campagne, à un arrêt de bus, j’ai trouvé de toutes petites poupées d’une esthétique très différente. Je suis allé ensuite au marché chinois et j’ai commencé à regarder tous les types de poupées disponibles en Thaïlande. Il y en avait de deux sortes pour le marché local, Made in China et Made in Thailand. Les poupées chinoises étaient plus proches des Liccas japonaises que des Barbies, avec des éléments de culture chinoise et asiatique : pas de dents, grands yeux, signes extérieurs de richesse, des bijoux qui semblent indispensables même à la poupée la plus simple. Il y avait aussi des éléments qui s’apparentaient plus à l’accident industriel qu’à la culture. Ces poupées qui semblent mélanger toutes les cultures, produites industriellement mais peintes et habillées individuellement, m’ont paru être un exemple frappant de la mondialisation culturelle actuelle.

Quelles seront les particularités de l’exposition à la galerie Toot Yung ?

D’abord il y a une série de visages de poupées en très gros plans. Ces poupées sont en plastique très fin. Paradoxalement cette matière peu coûteuse, très agrandie sous un bon éclairage, est un simulacre de peau humaine : les imperfections du plastique deviennent les pores de la peau, et sur cette peau fragile se superpose une bouche parfaitement dessinée au pinceau à la main digne des pages de magazines féminins retouchées à l’ordinateur. Ces formes globalement imparfaites deviennent localement parfaites. Comme dans les publicités qui n’exacerbent qu’un détail du réel. Le visage se détache sur le scintillement d’un collier doré, accessoire dérisoire mais indispensable à l’image féminine asiatique. Inversement dans la série "Agent Orange", les détails du corps font apparaître crûment les imperfections de la poupée. Une main mal moulée évoque le spectre de "l’agent orange", un Made in China imprimé en relief dans le dos d’une poupée noire évoquent les scarifications et l’esclavage historique et moderne. Une jambe mal ébarbée évoque la ligne d’un bas couture ancrée dans la chaire, un ventre mal lissé quelques vergetures improbables. La galerie Toot Yung m’a donné carte blanche pour venir exposer. J’ai eu envie de créer une exposition entièrement inspirée de la Thaïlande.

La photo de minuscules poupées en train de déjeuner est une des curiosités de l'exposition (photo courtoisie Toot Yung Gallery)

Une image ne semble appartenir à aucune série, que se cache t-il derrière la mystérieuse composition enneigée ?

En déambulant dans les centres commerciaux de Bangkok, j’ai découvert un set fabriqué en Thaïlande à l’allure de "ready-made post-industriel." De minuscules poupées, attablées autour d’un festin de plastique, semblaient symboliser toute l’absurdité de notre société de consommation qui saccage la terre et son climat pour assouvir des satisfactions dérisoires. Détachées de leur environnement, ces minuscules femmes insectes m’apparaissaient comme l’équivalent post-moderne des lutins des forêts médiévales, témoins impuissants de l’apocalypse de notre monde. L’étude de ces petites figurines m’a amené à entamer un autre projet. Les formes simplifiées, presque caricaturales du corps de ces petites poupées ont une qualité primordiale. On croit voir des icônes primitives des premières idoles païennes néolithiques. Cela m’a donne l’idée d’une édition de ce corps en bronze, premier métal noble maîtrisé par les hommes et dont l’artisanat s’est si admirablement perpétué en Thaïlande. Ces poupées, témoins de notre époque, moulées dans un plastique périssable sont amenées à disparaître. J’aimerais prolonger leur existence par ces amulettes de bronze.

A quand remonte votre dernière exposition à Bangkok ?

J’ai déjà exposé en 2008. J’avais été invité à participer au mois de la France en Thaïlande. En tant que commissaire, j’organisais une exposition à la Queen’s gallery de Bangkok, intitulée Les Premiers portraits du Siam (1850-1860) où je présentais des photographies inédites de Pierre Rossier que j’avais identifiées à la Bibliothèque Nationale de France. En même temps, j’exposais mes propres photos du Japon, Uchimata, à la galerie Kathmandu, dirigée par l’artiste et conservateur thaïlandais Manit.

Comment s’est passé votre rencontre avec le public thaïlandais ?

J’avais donné une conférence sur la photographie ancienne du Siam avec Monsieur Anake Nawigamune un spécialiste du sujet. C’était très émouvant. Il n’avait jamais vu la série de photographies que je présentais mais en connaissait l’existence par des reproductions en gravures parues dans le journal Le Tour du Monde de 1863 pour illustrer le tragique voyage de Henri Mouhot au Siam et au Cambodge. Ces images ont captivé le public thaïlandais.  A l’égard de mon exposition Japanese Legs à la galerie Katmandu, j’ai senti que les sensibilités des Japonais et des Thaïlandais étaient assez proches. La culture visuelle japonaise contemporaine est également très appréciée du jeune public thaïlandais qui s’en approprie les codes en les décalant.

"Un Made in China imprimé en relief dans le dos d’une poupée noire évoquent les scarifications et l’esclavage historique et moderne", explique Claude Estèbe (photo courtoisie Toot Yung Gallery)

Qu’est ce qui vous a amené à la photographie contemporaine?

La photo est arrivée comme un hasard objectif. Une amie junkie m’a offert un appareil photo — qu’elle avait probablement volé — pour que je lui fasse des photos de mode. J’ai commencé surtout par des nus en noir et blanc, plutôt classiques, influencés par Weston. Lors de mon premier voyage au Japon, la couleur est survenue comme une évidence. Il y avait trop de codes véhiculés par la couleur pour que je puisse en faire abstraction. J’ai commencé des séries documentaires, à la manière de Martin Parr, sur le cosplay et les postures très spéciales des jambes des Japonaises (uchimata). Mon travail a toujours un aspect documentaire mais devient de plus en plus formaliste, abstrait et inspiré de l’imagerie populaire. Je m’intéresse beaucoup aux "invariants culturels", aux archétypes visuels, à la manière dont les cultures s’influencent et résistent. Par exemple, quelle que soit la culture, une poupée mannequin est toujours blonde aux yeux bleus, mais en même temps réapparaissent des signes de la culture locale : la forme de la bouche, les accessoires, la forme des yeux. Au niveau mondial, j’observe un glissement des valeurs visuelles occidentales. La prédominance est en train de basculer de l’Occident vers l’Asie. L’influence culturelle dominante est en train de passer des Etats-Unis au Japon. On passe progressivement de l’univers d’Hollywood à celui des mangas et des anime. J’ai, par exemple, acheté dans un marché de Bangkok une sorte de Barbie qui avait un personnage manga sur son packaging.

T.M. mercredi 31 août 2011

TUKATA, post Industrial Venus du 3 septembre au 15 octobre 2011 à la Toot Yung Gallery
19 Prachathipatai Road, 10200 Phra Nakon, Bangkok Thailand
Vernissage le samedi 3 septembre 2011 a partir de 19h
Pour plus d'informations : www.tootyunggallery.com
Contact : Myrtille Tibayrenc
mail : tibayrenc@yahoo.fr
Tel : 0849145499

0 Commentaire (s) Réagir
À lire sur votre édition locale