Jeudi 26 novembre 2020

Ayutthaya, son site historique et ses stocks de drogue pour la région

Par Lepetitjournal.com Bangkok avec AFP | Publié le 23/10/2017 à 12:07 | Mis à jour le 24/10/2017 à 11:41
Photo : Ayutthaya, cœur historique de la Thaïlande, est aussi l'entrepôt de drogue de l'Asie du Sud-Est (Pierre QUEFFELEC)
Ayutthaya, cœur historique de la Thaïlande, est aussi l'entrepôt de drogue de l'Asie du Sud-Est

Le long voyage de Somphal Boonsanoon, consommateur et dealer, dans l'univers de la drogue s'est terminé dans une fosse creusée à la va-vite à Ayutthaya, cœur historique de la Thaïlande et entrepôt de drogue de l'Asie du Sud-Est.

Comme des milliers d'autres adolescents thaïlandais, il est devenu très jeune dépendant à ces petites pilules de méthamphétamine souvent coupées avec de la caféine appelées ici "yaba", "la drogue qui rend fou".

Les pilules envahissent le royaume à une vitesse record en même temps qu’une version de cristal meth bien plus pure et addictive appelée "ice", les barons de la drogue de la Birmanie voisine fournissant la région en quantité.

Mais tandis que les producteurs et vendeurs s’enrichissent, la communauté thaïlandaise s’enfonce dans l’addiction.

Petit dealer, Somphal Boonsanoon est tombé pour avoir voulu doubler des trafiquants plus importants: à 39 ans, il a été abattu aux côtés de deux autres toxicomanes après avoir volé 2.000 pilules de yaba. Leurs corps ont été abandonnés sur une rive boueuse de la rivière, pourrissant sous le soleil d’août. Leurs cinq tueurs étaient des junkies des environs de Haha Rat, une campagne voisine dans la province d’Ayutthaya.

"C'était un homme honnête. Il n'était pas violent", raconte à l'AFP l'un des proches de Somphal, qui a demandé à ne pas être identifié par crainte des représailles de la part des gangs. "Mais il avait un point faible... la drogue. Il ne pouvait tout simplement pas arrêter".

Ayutthaya, à une heure de route au nord de Bangkok, est surtout connue pour ses temples anciens, où affluent les touristes. Mais c'est aussi un "carrefour" du commerce régional de la drogue en Asie du Sud-Est et au-delà, estime le général de police Wuttipong Petchgumneard, du Bureau thaïlandais de répression des stupéfiants.

Cette province centrale connecte les routes nord et sud des drogues, tandis que ses nombreuses usines —et travailleurs— offrent planques et passeurs aux gangs.

"La plupart de la drogue écoulée à Bangkok ou à l'étranger est stockée là avant d'être collectée par les dealers", ajoute le général.

Quasiment toutes les nuits, des véhicules quittent la zone, bourrés de stupéfiants en provenance du Nord et espèrent éviter les barrages de police. Parfois, cette dernière a de la chance. Mais le plus souvent, les convois de drogue passent sans encombre.

"Il s'agit d'organisations criminelles internationales, elles ont de l'argent, du pouvoir, des armes et la technologie… nous devons donc constamment évoluer pour les attraper", explique le général Wuttipong.

- Réseaux puissants et riches -

Entre le début de l'année et le 18 septembre, les policiers thaïlandais ont mis la main sur 199 millions de pilules de yaba, d'une valeur totale d'environ 1 milliard d'euros sur le marché local, ce qui représente un nombre total de saisies deux fois supérieur à celui de 2016.

Les opérations ont aussi permis de saisir près de cinq tonnes de "ice" – quatre fois plus qu'en 2013.

Une saisie record a été réalisée le 16 octobre: pour plus de 26 millions d’euros de méthamphétamine en cristaux cachés dans un pick-up qui a été arrêté à l'aube sur une route dans le nord-est du pays.

Ces saisies illustrent l'arrivée massive ces derniers temps des approvisionnements en provenance des laboratoires installés dans le Triangle d'or, zone frontalière connue pour ses trafics entre le Laos, la Birmanie et la Thaïlande.

La police thaïlandaise estime qu'entre 500 millions et un milliard de comprimés de yaba auront été produits en 2017, principalement en Etat Shan, en Birmanie.

Les cachets souvent estampillés 'WY', logos de laboratoires implantés appartenant à l'important groupe armé des Wa et implantés dans l'est de la Birmanie où opère ce groupe, sont vendus entre 3 et 7 euros l'unité.

La "ice", une vache à lait à environ 50-70 € le gramme, est destinée au consommateurs thaïlandais mais est aussi passée en Malaisie et autres marchés étrangers où les prix augmentent.

- 'Dangereux de parler' -

En octobre, les autorités australiennes ont saisi, cachées dans des bouteilles de thé vert en provenance de Thaïlande, près de quatre tonnes d'éphédrine liquide - un produit qui augmente la pression artérielle et est notamment utilisé dans la fabrication de sirop contre la toux, mais qui sert également à fabriquer de la méthamphétamine. Il s'agissait d'une quantité suffisante pour produire 2,4 milliards d’euros de "ice" pure – cachée dans une cargaison de bouteilles de thé vert provenant de Thaïlande.

Près de 350 kilogrammes de "ice" provenant de Thaïlande ont également été découvert récemment en Australie, pays ayant le plus haut taux du monde de consommation de cristal meth.

Le nombre croissant d'accros à la méthamphétamine dans le monde pousse les laboratoires frontaliers birmans à redoubler d’efforts pour répondre à la demande.

Les zones frontalières du pays sont "un terrain de jeu pour les producteurs de drogue", expliquait récemment aux journalistes le colonel de la police birmane Zaw Lin Tun.

- "40-50 % d'accros" -

Selon les critiques, la guerre contre la drogue a depuis longtemps été perdue en Thaïlande.

Dans la région de Maha Rat, au nord d'Ayutthaya, la drogue et le crime sont partout.

"Les gens de la région savent qui prend de la drogue et qui en vend, mais c'est dangereux d'en parler", explique un parent de Somphal.

Un responsable de la santé confirme sous couvert de l'anonymat qu'entre 40% et 50% des habitants de cette petite région se droguent.

Et l'approche hyper-répressive de la Thaïlande n'y change rien: les prisons sont pleines de petits dealers ou toxicomanes mais les barons de la drogue mènent grand train.

Le pays a le dixième taux d'incarcération le plus élevé au monde, selon la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), mais n'a pas réussi à faire chuter le taux de dépendance ou la production de drogue.

Les propositions de programme de désintoxication à la place d'emprisonnement pour les petits dealers n'ont jamais abouti, laissant le royaume se confronter à un vieux fléau avec toujours les mêmes armes.

"La demande atteint un niveau exceptionnel mais il n'existe pas de réels dispositif de réhabilitation", déplore Jeremy Douglas de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC).

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