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Makepung à Bali : les courses de buffles de Jembrana, entre tradition et controverse

Dans l'ouest de Bali, les courses de buffles Makepung perpétuent une tradition née dans les rizières de Jembrana. Chaque année, des centaines d'équipages se retrouvent pour des compétitions spectaculaires, entre héritage agricole, rivalités locales et transmission culturelle. Un patrimoine vivant qui soulève également des questions sur le bien-être animal.

un homme sur une charette tirée par des buffles Makepung à jembrana, baliun homme sur une charette tirée par des buffles Makepung à jembrana, bali
Crédit photo : ©Damien Lafon - Terra Cultura
Écrit par Damien Lafon
Publié le 15 octobre 2026

Le Makepung, une tradition née dans les rizières de Bali 

Loin des plages et de l'agitation touristique du sud de Bali, le district de Jembrana dévoile un autre visage de l'île. Les rizières, les villages agricoles et les routes bordées de cocotiers composent un paysage où les traditions rurales occupent encore une place importante. 

C'est ici que se déroule le Makepung, l'une des compétitions traditionnelles les plus singulières de Bali. 

Sur une piste de terre, deux buffles attelés à un petit chariot s'élancent à pleine vitesse. Derrière eux, un jockey se tient debout, tentant de conserver son équilibre tandis que les animaux soulèvent d'impressionnants nuages de poussière. 

Le terme Makepung, issu de la langue balinaise, renvoie à l'idée de poursuite.

Pour comprendre cette tradition, il faut remonter à l'époque où les buffles étaient indispensables aux travaux agricoles. Après avoir labouré les rizières, les paysans auraient commencé à comparer la force et la rapidité de leurs animaux. Ces défis informels se sont progressivement transformés en compétitions. À partir des années 1960, les courses se sont développées sur des pistes aménagées, en dehors des rizières. 

En 2013, le Makepung a été officiellement inscrit au patrimoine culturel immatériel indonésien, reconnaissant son importance dans l'identité de Jembrana. 

 

deux buffles de face décorés pour une course traditionnelle avec un jockey en arrière plan
Crédit photo : ©Damien Lafon - Terra Cultura

 

Le buffle d'eau, un animal emblématique des campagnes asiatiques 

Les animaux utilisés lors du Makepung sont des buffles d'eau domestiques (Bubalus bubalis), des bovidés élevés depuis des millénaires dans plusieurs régions d'Asie. 

Appelé kerbau en indonésien, le buffle est particulièrement adapté aux environnements humides. Sa puissance physique en a longtemps fait un précieux auxiliaire pour préparer les rizières avant les plantations. En Indonésie, comme dans de nombreux pays asiatiques, la mécanisation agricole a peu à peu remplacé une partie du travail autrefois effectué par ces animaux. 

À Jembrana, les courses de Makepung maintiennent cependant une relation particulière entre les éleveurs et leurs buffles. Pour les propriétaires, sélectionner, entretenir et préparer une paire destinée à la compétition représente un investissement important, mais aussi une forme de reconnaissance au sein de la communauté. 

Deux équipes historiques s'affrontent lors des courses de Makepung 

À Jembrana, les compétitions s'organisent autour d'une rivalité traditionnelle entre deux territoires séparés par la rivière Ijo Gading, dans la région de Negara. 

À l'ouest, le Blok Barat, littéralement « bloc de l'Ouest », est représenté par le vert. À l'est, le Blok Timur, ou « bloc de l'Est », porte le rouge. Cette division historique dépasse la simple compétition sportive. Elle reflète l'attachement des participants à leur territoire et aux communautés agricoles dont ils sont issus. 

Contrairement aux courses hippiques classiques, les deux équipages ne s'élancent pas côte à côte depuis une même ligne. Le premier prend une avance initiale, traditionnellement d'une dizaine de mètres. Pour remporter le duel, il doit maintenir ou augmenter cet écart. Le second doit, au contraire, réduire suffisamment la distance qui le sépare de son adversaire. 

La victoire repose donc sur la vitesse, l'accélération et la capacité du jockey à maîtriser ses animaux. Les équipages sont répartis en différentes catégories selon leurs performances, afin de permettre aux paires de niveaux comparables de s'affronter. 

Plus de 500 buffles réunis lors d'une compétition à Jembrana en 2026 

Le Makepung suit un calendrier de compétitions organisé principalement entre le milieu de l'année et novembre. Plusieurs événements importants ponctuent la saison, notamment les compétitions organisées sous l'égide des autorités locales. 

Les chiffres témoignent de l'importance de ces rassemblements : 

  • Lors de la finale de la Jembrana Cup en novembre 2025, 244 paires de buffles étaient engagées : 133 pour le bloc occidental et 111 pour le bloc oriental. 
  • Le 28 juin 2026, la Kapolda Cup, organisée sur le circuit All In One de Pengambengan, a réuni 254 paires, soit 508 buffles.
  • Selon le gouvernement de Jembrana, 132 paires représentaient le Blok Barat, contre 122 pour le Blok Timur. Le bloc occidental a remporté cette édition. 

Ces compétitions mobilisent non seulement les propriétaires et les jockeys, mais aussi les familles, les éleveurs et de nombreux spectateurs. 

Au-delà des résultats, le Makepung constitue un moment de rassemblement et de fierté locale. La victoire apporte du prestige à un équipage et renforce la réputation de son propriétaire. 

Des buffles préparés comme de véritables athlètes 

Bien avant le jour de la compétition, les buffles sélectionnés pour le Makepung suivent une préparation particulière. Leur alimentation, leur entraînement et leur condition physique font l'objet d'une attention régulière. Certains propriétaires utilisent également des préparations alimentaires traditionnelles destinées à accompagner les efforts des animaux. 

Le jour de la course, les buffles sont soigneusement décorés. Leurs cornes sont mises en valeur et leurs ornements portent souvent les couleurs de leur équipe. 

Le petit chariot traditionnel, appelé cikar, est également préparé pour la compétition. 

un chariot traditionnel utilisé pour les courses de buffles à jembrana, bali
Crédit photo : ©Damien Lafon - Terra Cultura

Le jockey prend ensuite position debout, derrière les deux animaux, sur une structure légère offrant peu de protection. À grande vitesse, le moindre déséquilibre peut entraîner une chute. Les jockeys doivent donc faire preuve d'expérience et de maîtrise. 

Pour les familles impliquées dans cette tradition, l'entretien d'une paire de buffles demande du temps, des ressources et un engagement quotidien. Si les compétitions peuvent offrir des récompenses, la reconnaissance communautaire reste l'un des aspects les plus importants de la victoire. 

Le Makepung, un patrimoine vivant dans une île en transformation 

Lorsque les équipages s'élancent sur les pistes de Jembrana, le Makepung raconte bien davantage qu'une compétition. Il témoigne surtout d'une époque où la vie rurale de Bali reposait largement sur le travail des animaux et sur l'organisation collective des activités agricoles. 

Il exprime également une forme de rivalité territoriale transmise entre générations. Les couleurs rouge et verte continuent de rassembler les participants autour de leurs équipes respectives. Lors de certains grands événements, les courses s'accompagnent du jegog, une tradition musicale propre à Jembrana, interprétée avec de grands instruments en bambou. 

Mais cette pratique évolue dans une île en pleine transformation. Les machines agricoles ont remplacé une partie du travail effectué autrefois par les buffles. Le développement touristique offre une nouvelle visibilité aux courses, désormais découvertes également par des visiteurs étrangers. 

En dépit de ces changements, la participation de plusieurs centaines d'équipages aux compétitions récentes montre que le Makepung conserve une place importante dans la société locale. 

Une tradition spectaculaire qui suscite aussi la controverse 

Derrière l'intensité des courses et l'attachement des communautés à cette tradition, certaines pratiques soulèvent néanmoins des questions concernant le bien-être animal. Pour encourager leurs buffles à accélérer, les jockeys ont historiquement utilisé des fouets ou des bâtons. Une publication du ministère indonésien de la Culture consacrée au patrimoine immatériel, en 2013, documente notamment l'utilisation de bâtons équipés de petites pointes métalliques. Ces instruments, appliqués sur l'arrière-train des buffles, pouvaient provoquer des blessures et des saignements après les courses. Cette réalité constitue l'un des aspects les plus sensibles du Makepung. 

Elle ne résume cependant pas à elle seule les relations entre les éleveurs et leurs animaux. Les propriétaires consacrent également du temps et des ressources à leur alimentation, à leur entretien et à leur préparation. La question reste celle des méthodes employées pendant les compétitions et de leur compatibilité avec les exigences actuelles en matière de bien-être animal. La documentation historique permet d'établir l'existence de certaines pratiques, mais ne suffit pas à déterminer leur fréquence dans les compétitions actuelles. 

Préserver une tradition n'implique pas nécessairement de conserver toutes ses méthodes à l'identique. À Jembrana, le Makepung illustre ainsi un enjeu rencontré par de nombreuses pratiques culturelles impliquant des animaux : transmettre un héritage tout en acceptant son évolution. 

Entre fierté régionale, histoire agricole et préoccupations contemporaines, les courses de buffles continuent de raconter une facette méconnue de Bali. 

Un patrimoine vivant, dont l'avenir dépendra autant de sa transmission que de sa capacité à évoluer avec son époque.

Sources : 

https://kominfo.jembranakab.go.id/articles/sinergi-lestarikan-budaya-lokal-makepung-kapold a-cup-2026-sukses-digelar-di-jembrana 

https://repositori.kemendikdasmen.go.id/24068/ 


Ce reportage a initialement été publié en anglais sur Terra Cultura, média indépendant consacré à la nature, aux cultures et aux communautés humaines. Texte et photographies de Damien Lafon.

 

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