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Women Leading the Way : quand l’éducation civique passe par l’intime

Au Lycée Français de New York, le droit de vote des femmes ne s’enseigne pas seulement à travers des dates, des lois ou des figures historiques. Il se raconte autour d’une table de cuisine, dans un salon new-yorkais ou au téléphone avec une grand-mère en France. Il se dessine aussi, chaque lundi, en cours d’arts plastiques. Ici, le suffrage féminin cesse d’être un chapitre de manuel. Il devient un héritage familial, présenté à travers l’exposition Women Leading the Way, à la Carter Burden Gallery.

l'exposition women leading the wayl'exposition women leading the way
Écrit par Lola Neto
Publié le 16 février 2026, mis à jour le 21 février 2026

 

Women Leading the Way, une question simple qui change tout

Le projet s’inscrit dans le cadre de Women Leading the Way, une initiative pédagogique née au Lycée Français de New York et développée à l’échelle nationale à l’occasion du centenaire du Nineteenth Amendment to the United States Constitution. Ratifié le 18 août 1920 et proclamé le 26 août de la même année, le 19e amendement interdit aux États américains de refuser le droit de vote en raison du sexe. Environ 26 millions de femmes deviennent alors légalement électrices. Le basculement est historique, mais il ne signifie pas encore l’égalité réelle. Dans le Sud des États-Unis, de nombreuses femmes afro-américaines restent privées de ce droit pendant des décennies, en raison des lois ségrégationnistes et des pratiques discriminatoires. Il faudra attendre le Voting Rights Act de 1965 pour que le suffrage féminin soit pleinement garanti sur l’ensemble du territoire. En France, le calendrier est encore plus tardif. Les Françaises obtiennent le droit de vote par l’ordonnance du 21 avril 1944 et votent pour la première fois le 29 avril 1945 lors des élections municipales. Près de 12 millions de femmes participent alors à un scrutin pour la première fois.


Women leading the way, le droit de vote des femmes aux Etats-Unis

 

women leading the way, le droit de vote aux Etats-Unis

 

Qui a été la première femme de votre famille à voter ?

Ces repères donnent une profondeur particulière à la question posée aux élèves : « Qui a été la première femme de votre famille à voter ? » En apparence, il s’agit d’un exercice scolaire. En réalité, la question agit comme un révélateur. Elle oblige les élèves à situer leur propre lignée dans la chronologie des conquêtes démocratiques. Elle transforme une date apprise en classe en une expérience incarnée. Plutôt que d’aborder le droit de vote comme un acquis collectif abstrait, le projet invite les élèves à enquêter sur leur propre histoire. Ils interrogent leurs parents, appellent leurs grands-parents, consultent des archives familiales. Ils découvrent parfois que la première électrice de leur famille est une arrière-grand-mère née dans les années 1910 ou 1920. Autrement dit, une femme dont la vie n’est pas si éloignée de la leur, et dont le premier vote appartient à une mémoire encore vivante. Mireille Miller, enseignante d’arts plastiques et directrice du projet, revendique ce choix pédagogique. « La Révolution française, le droit de vote font partie du programme scolaire. Je me suis dit que c’était une bonne idée de poser cette question aux enfants. Comme c’est ramené à eux, à leur famille, cela concrétise. Ils comprennent que l’on fait tous partie de cette histoire. »

Pour elle, l’enjeu dépasse la simple transmission d’un savoir historique. Il s’agit de modifier le regard que les élèves portent sur les femmes de leur entourage. Elle le formule avec une image frappante : « Les personnes de la famille sont comme des meubles, un fauteuil bien confortable qu’on adore, mais dont on ne regarde pas trop l’histoire. Ces femmes-là sont des grand-mères exceptionnelles, elles sont douces, elles font bien la cuisine, mais elles n’ont pas de vie de femme. Et ce projet permet de faire parler d’elles. » Dans cette comparaison se joue tout le sens du projet. Les grands-mères cessent d’être uniquement des figures affectives ou domestiques. Elles redeviennent des sujets historiques, des citoyennes, des femmes qui ont vécu une époque où voter n’allait pas de soi.

L’histoire nationale devient alors une biographie familiale. Le combat des suffragistes ne reste pas cantonné aux livres ; il se retrouve dans le récit d’une aïeule qui, un jour, a glissé un bulletin dans l’urne pour la première fois. À travers cette enquête intime, l’éducation civique cesse d’être abstraite. Elle devient concrète, vivante et profondément émotionnelle.

 

Mireille miller

 

Mireille Miller, en quête des héroïnes du quotidien

Née en France et installée à New York, Mireille Miller est bien plus qu’une enseignante d’arts plastiques au Lycée Français de New York. C’est une artiste engagée qui consacre sa carrière à faire connaître les femmes dont les contributions ont souvent été oubliées ou minimisées. En 2006, elle a conçu l’exposition monumentale Leading the Way: A Tribute to Women of the Twentieth Century, présentée notamment au siège des Nations Unies. Pendant cinq ans, elle a rassemblé des portraits de femmes du monde entier qui ont marqué l’histoire, souvent au prix de sacrifices personnels, pour montrer leur rôle dans le progrès de l’humanité. « Beaucoup de femmes importantes étaient méconnues, voire totalement ignorées », explique-t-elle. « Je voulais leur donner la visibilité qu’elles méritent. » Cette démarche artistique nourrit aujourd’hui son travail avec les élèves. Les héroïnes ne sont plus des figures internationales, mais les femmes de leur propre famille, à commencer par leurs grands-mères. « Mon projet artistique de départ, c’est de mettre les femmes de l’ombre en lumière. Ici, nous faisons la même chose, mais à l’échelle familiale », précise-t-elle.

 

le droit de vote des femmes aux USA

 

De l’histoire collective à l’histoire personnelle

Le projet Women Leading the Way se déroule sur plusieurs semaines. Chaque élève identifie la première femme de sa famille à avoir voté. Selon les histoires familiales, il peut s’agir d’une arrière-grand-mère française ayant voté après 1944, d’une aïeule naturalisée aux États-Unis ou d’une femme venue d’un autre pays. Les élèves enquêtent sur leur vie : quand et dans quel contexte politique cette femme a-t-elle voté pour la première fois ? Quelles étaient ses conditions de vie ? Était-elle consciente de l’importance de ce droit ? Vient ensuite la phase artistique. Chaque élève crée un portrait ou une œuvre symbolique qui illustre non pas l’apparence, mais l’expérience et le parcours de cette femme. Pour Philippine, il s’agissait de sa grand-mère institutrice. « Tous les lundis en art, nous avons travaillé sur le projet. J’ai représenté ma grand-mère avec une classe d’école, pour montrer son métier et son quotidien », raconte-t-elle. Travailler sur ce portrait lui a permis de découvrir une dimension méconnue de sa grand-mère. « J’ai beaucoup appris sur elle. C’est incroyable de voir à quel point être une femme et voter n’était pas évident. C’est un projet important, car c’est le droit des femmes », ajoute-t-elle.

 

le droit de vote des femmes aux Etats-Unis
Projet de philippine numéro 42, ©Lola Neto

 

Faire parler les familles

Au-delà des œuvres, le projet crée un dialogue intergénérationnel. Les élèves posent des questions, écoutent des récits et font remonter des souvenirs parfois oubliés. « Ce qui m’a marqué, c’est le côté intergénérationnel », explique Mireille Miller. « Les élèves ont commencé à parler avec leurs grands-parents, à partager des histoires qui n’avaient jamais été racontées. » Alice, participante au projet, confie : « Je ne connaissais pas grand-chose sur ma famille. C’était fascinant de poser des questions et d’apprendre que nous venions de Limoges. Ce projet m’a beaucoup appris et c’est le meilleur que j’aie jamais fait. »

La prise de conscience d’un droit récent

Pour les élèves, le projet révèle à quel point le droit de vote des femmes est récent et fragile. Peter raconte : « J’ai appris que les femmes ont voté assez tard et qu’elles se sont battues pour ce droit. J’ai beaucoup appris sur mon arrière-grand-mère et j’ai été surpris. J’ai adoré le projet. » Cette découverte transforme l’histoire en expérience concrète et proche : l’abstraction des manuels scolaires devient tangible quand on réalise que sa propre arrière-grand-mère n’a pu voter qu’à 25 ou 30 ans. Le projet met en lumière les luttes des suffragettes, les résistances sociales et l’importance de défendre les droits acquis. « C’est un travail de prise de conscience dans leur vie et dans leur vie à venir », insiste Mireille Miller. Les portraits réalisés par les élèves, exposés ensuite, forment une mosaïque de trajectoires individuelles et collectives, racontant à la fois des vies personnelles et l’histoire des femmes dans la société. En transformant la mémoire intime en matière artistique et civique, le Lycée Français de New York dépasse le cadre scolaire : il crée un pont entre générations, invite les élèves à participer à l’histoire et transforme le suffrage féminin d’une simple date à retenir en un héritage familial à comprendre, à transmettre et, peut-être demain, à défendre.

L'exposition est visible jusqu'au 10 mars à la Carter Burren Gallery

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