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5 destins, 5 femmes polonaises d’exception

Par Morgane Guichard | Publié le 24/04/2019 à 00:00 | Mis à jour le 24/04/2019 à 00:00
Femmes polonaises 5 destins

A l’image de Marie Curie, d’autres polonaises se sont illustrées au point de marquer l’histoire, chacune dans des domaines différents. Les femmes dont nous allons parler ont su s’affranchir des limites liées à leur sexe et leur époque pour accomplir leurs destins, hors normes. Tamara de Lempicka, artiste peintre, Helena Rubinstein, industrielle en cosmétique, Irena Szewinska, athlète internationale, Wyslawa Szymborska, poète au prix Nobel, et Agnieszka Holland, réalisatrice incontournable, ont en commun une passion folle pour leur métier qui leur a permis d’atteindre des sommets, même si le monde ne les attendait pas.

 

Tamara de LEMPICKA, 16 mai 1898 (Varsovie) – 18 mars 1980 (Cuernavaca)

Née Maria Gorska, d’un père juif russe et d’une mère polonaise, elle passe son enfance entre Saint-Petersbourg, Varsovie et Lausanne. Rapidement, elle suit des cours aux Beaux-Arts en Russie, avant de s’exiler à Paris suite à la révolution d’Octobre et d’y recevoir divers enseignements de grands peintres, à l’académie Ranson puis à l’académie de la Grande Chaumière. Elle y trouve son style, à la fois inspiré de la Renaissance et néo-cubique, parfaitement en phase avec son époque. Surtout, elle découvre un milieu artistique et mondain qui lui permet de rencontrer des poètes, des princes russes, des écrivains... Moderne jusque dans sa vie privée, elle divorce de son premier époux Tadeusz Lempicki, et se remarie avec le baron Raoul Kuffner ; mais se vante également de sa bisexualité et de ses liaisons avec de célèbres artistes françaises. Elle quitte l’Europe en 1939 pour les Etats-Unis où elle expose avant d’être oubliée après-guerre. Elle y finit sa vie.

 

Bien qu’elle ait peu produit, ses œuvres illustrent parfaitement le siècle passé. Elle a exposé en France, aux Etats-Unis et en Pologne en même temps. Tombée plus ou moins dans l’oubli au cours du XXème siècle, son œuvre a été redécouverte dans les années 70 avec le retour à l’Art Déco. La plupart de ses tableaux appartienne aujourd’hui à des collections privées.

 

Helena RUBINSTEIN, 25 décembre 1870 (Cracovie) – 1er avril 1965 (New York)

Nul n’aurait pu prédire le succès de cette femme, l’une des entrepreneuses les plus marquantes du XXème siècle. Aînée d’une fratrie de 8 filles dans une famille juive, de parents commerçants peu riches, elle quitte rapidement le domicile familial pour éviter un mariage arrangé et se réfugie en Australie chez un oncle pour lequel elle travaille comme aide domestique. Elle en profite pour apprendre l’anglais et, surtout, en s’appuyant sur une recette d’un ami chimiste, développer un onguent à base de plantes pour les peaux des femmes australiennes. Elle fabrique elle-même sa crème, transformant la cuisine en véritable laboratoire. Le succès arrive très vite et lui permet d’ouvrir sa première boutique éponyme en 1902 à Melbourne. Elle se positionne comme un produit de luxe, avec un prix élevé, et a l’idée d’installer une cabine dans sa boutique, créant ainsi le premier institut de beauté. Rapidement, elle comprend qu’elle doit développer sa marque et laisse la gestion de sa boutique à l’une de ses sœurs pour parcourir le monde à la rencontre des scientifiques afin de mieux comprendre le fonctionnement de la peau. Elle se marie, a deux fils, mais s’investit toujours plus dans son entreprise et reste en avance sur son temps quant à ses produits : elle consulte une autre polonaise, Marie Curie, pour en apprendre plus sur la respiration de la peau, elle identifie les différents types de peaux, elle s’installe à Paris et fréquente le monde de l’art, de Chagall à Picasso, en passant par Cocteau. Bref, elle ne cesse d’innover et de proposer des produits révolutionnaires (le premier mascara waterproof, le premier masque aux hormones...). Elle laisse sa famille en France au début de la 1ère Guerre Mondiale pour s’installer aux Etats-Unis et continuer à développer sa marque. La concurrence est rude, avec Estée Lauder et Elisabeth Arden, déjà bien installées sur le marché. Elle revend ensuite ses succursales et devient ainsi très riche, multipliant les biens, les bijoux, les œuvres d’art. Cela ne lui suffit pas pour éviter un divorce en 1937, mais elle se remarie l’année suivante avec un Prince Georgien. La 2nde Guerre Mondiale lui fait perdre toute sa famille juive polonaise, alors que sa fortune reste colossale, et elle réussit même à devenir le fournisseur de l’armée américaine. Présentant ensuite ses produits comme venus des USA, elle poursuit sur la route du succès.

Elle meurt en avril 1965 en laissant à son fils une immense fortune, incluant biens et œuvres d’art. Helena Rubinstein a marqué le siècle au point que le musée juif de New York lui a consacré une exposition entre 2014 et 2015 intitulée Helena Rubinstein, Beauty is Power.

 

 

Irena SZEWINSKA, 24 mai 1946 (Saint-Petersbourg) – 29 juin 2018 (Varsovie).

Non seulement Irena Szewinska est une des athlètes polonaises spécialistes du 100 m, 200 m, 400 m et du saut en longueur les plus titrées de l’histoire, mais c’est une athlète véritablement remarquable. Elle a participé à 5 Jeux Olympiques, ce qui en fait l’une des sportives à la carrière la plus longue et la plus prolifique !

Née à St Petersbourg (encore nommée Leningrad) d’un père polonais et d’une mère d’origine ukrainienne, elle participe à ses premiers Jeux Olympiques alors qu’elle n’a que 18 ans, en 1964, à Tokyo. Non seulement, elle y remporte deux médailles d’argent sur 200 m et en saut en longueur, mais surtout elle fait partie du relais polonais 4 x 100 m qui obtient le sacre olympique. Les championnats se suivent et son palmarès ne cesse alors de s’étoffer. Il suffit de le regarder pour constater l’immensité du talent d’Irena Szewinska :

- 3 médailles d’or sur 100 m, saut en longueur et relais 4x100 m aux Championnats d’Europe d’Athlétisme en 1966 ;

- médaille d’or aux Jeux Olympiques de Mexico en 1968 sur 200 m (battant le record du monde), médaille de bronze sur 100 m ;

- médaille de bronze sur 200 m aux Championnats d’Europe suivants,

- à nouveau médaille de bronze sur 200 m aux Jeux Olympiques de Munich (1972) ;

- médaille d’or sur 100 m, 200 m (avec record du monde), médaille de bronze en relais lors des Championnats d’Europe de 1974 ;

- record du monde du 400 m en 1976 ; médaille d’or sur 400 m aux Jeux Olympiques de Montréal (avec nouveau record du monde) en 1976.

Elle participe aux Jeux Olympiques de Moscou (ses 5èmes) mais doit s’incliner sur blessure.

Entraînée par son mari, elle a un fils pendant sa carrière, en 1970, ce qui ne l’empêche de revenir au sommet et de continuer à engranger les médailles et les records du monde. En 1974, elle est d’ailleurs nommée Meilleure sportive au monde par la prestigieuse agence de presse américaine, United Press International.

Après sa carrière sportive, elle est nommée vice-présidente du comité national olympique polonais en 1988, présidente de la fédération polonaise d’athlétisme en 1997, membre du Comité international olympique en 1998 et en mai 2012, elle est intronisée au Panthéon de l’athlétisme de l’IAAF (Association internationale des fédérations d’athlétisme).

Elle s’est éteinte en juin dernier.

 

 

Wislawa SZYMBORSKA, 2 juillet 1923 (Village de Prowent) – 1er février 2012 (Cracovie).

Wislawa Szymborska naît dans un petit village à côté de Poznan. Ses parents déménagent quand elle a 8 ans à Cracovie. Un temps élève d’une école tenue par les Ursulines, malheureusement rapidement fermée par les nazis, elle doit se résoudre à suivre ses études clandestinement. Après son bac, elle étudie les langues et la littérature polonaises, avant de s’orienter vers la sociologie. Elle fréquente alors nombre de cercles littéraires, y rencontre le poète Czesław Miłosz, dont elle subit l’influence, et publie son premier poème en mars 1945, Szukam Slowo dans un quotidien. Elle continue de publier ses poèmes dans différentes revues, mais le manque de moyens financiers la pousse à arrêter ses études, sans avoir obtenu de diplôme. Elle épouse alors le poète Adam Wlodek – dont elle divorcera quelques années plus tard.

Comme nombre d’écrivains de sa génération, son œuvre souffre de la censure alors qu’elle supporte les thèmes socialistes. Pourtant, comme d’autres artistes, elle s’engage en quelque sorte pour le gouvernement en adhérant à son idéologie. Ainsi, ses premières œuvres défendent les idées socialistes comme Dłatego żyjemy (C'est ce pour quoi nous vivons), qui contient les poèmes Lénine et Młodzieży budującej Nową Hutę (Pour la jeunesse qui construit Nowa Huta), nouvelle ville industrielle construite à côté de Cracovie. Après la guerre, elle s’éloigne du parti communiste avant de le quitter définitivement en 1966. Ainsi, elle passe d’une poésie communiste à quelque chose de plus intime et personnel, tour à tour philosophique ou teinté d’humour. Son chef-d'œuvre est Wszelki wypadek (Le Cas où), paru en 1972, qui lui apporte un succès immédiat en Pologne (et en Allemagne), succès que ne démentiront pas ses ouvrages suivants. Également traductrice de poètes français, elle permet aux polonais de découvrir des extraits d’Aggripa d’Aubigné et de Théophile de Viau.

 

Sa poésie se caractérise par sa simplicité, sa finesse et sa précision. Aux élans enthousiastes et excessifs, elle préfère les interrogations et, parfois, l’ironie, même pour évoquer la laideur, la violence, la torture et toute la bassesse humaine. Sa poésie, accessible en apparence, se livre à diverses lectures possibles et un questionnement permanent. Rien n’est banal, tout est incroyable pour celle qui se joue de l’univers quotidien.

Le prix Nobel obtenu en 1996 permet au monde entier de découvrir enfin cette artiste si longuement et injustement méconnue en dehors de l’Allemagne et de la Pologne.

 

 

Agnieszka HOLLAND, 28 novembre 1948 (Varsovie).

Issue d’un milieu intellectuel polonais, son père est le sociologue et journaliste Henryk Holland et sa mère la journaliste Irina Rybczynska, elle a une sœur, Magdalena Lazarkiewicz, également réalisatrice.

Après avoir suivi des études secondaires à Varsovie, elle part à Prague pour faire des études de cinéma à l’Académie du film de Prague, persuadée ne pas pouvoir être admise à l’école de Lodz à cause de son père, militant communiste. Elle revient en Pologne vers les années 70 quand la situation y est plus supportable pour elle, et devient l’assistante de Krzysztof Zanussi et Andrzej Wajda, pour lesquels elle écrit de nombreux scripts, avant de passer elle-même derrière la caméra. Toutefois, la censure est rude et nombre des scripts qu’elle propose à A. Wajda ne sont pas acceptés. Elle réalise ensuite son premier film, Acteurs provinciaux, en 1980. Elle reconnait aujourd’hui que faire des films pendant le communisme (avec des moyens limités) force à tout concevoir dans sa tête avant de tourner, c’est donc une très bonne école. Puis, elle tourne régulièrement pour approcher la quinzaine de films près de 20 ans après son premier opus. Elle remporte également de nombreux prix à Cannes (1980), Gdansk, Berlin (1981), Montréal (1985, 1987), ainsi que le Golden Globe (1991). S’entourant d’équipes internationales et d’acteurs de tous horizons, ses films sont indifféremment en anglais, en français, voire en polonais. Sa particularité réside dans sa capacité à observer et à analyser les personnages, à explorer leurs sentiments ; ainsi que dans sa grande créativité artistique. Et bien que le féminisme ne soit pas la préoccupation centrale dans ses œuvres, il n’en demeure pas moins que les personnages féminins y jouent un rôle souvent important.

A partir des années 2000, elle s’investit également fortement dans les productions pour la télévision et réalise plusieurs épisodes des séries les plus regardées dans le monde, comme The Wire, The Killing, House of Cards..., et, très récemment, elle a participé à la création de la série 1983 pour Netflix. Elle partage sa vie entre la Pologne, la France et les Etats-Unis, a été mariée au metteur en scène Laco Adamik, rencontré pendant ses études, avec lequel elle a eu une fille, également réalisatrice, Katarzyna (kasia) Adamik. Et elle n’a pas fini de nous surprendre.

 

 

 

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Morgane Guichard

Varsovienne depuis janvier 2018, formatrice, curieuse et toujours motivée pour découvrir ma ville d’adoption
1 Commentaire (s)Réagir
Commentaire avatar

Bo lun 29/04/2019 - 11:04

C'est superbe text. Mercie beaucoup. Polonaise francophon, francophile

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