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DIRIGEANTS FRANÇAIS EN POLOGNE – Une « expat » facile ?

Par Lepetitjournal.com Varsovie | Publié le 28/11/2017 à 00:00 | Mis à jour le 28/11/2017 à 10:21
Dirigeants français en Pologne, une expat facile ?

Etre dirigeant français expatrié en Pologne : une « expat » facile, direz-vous, tant Varsovie a tout d’une capitale moderne européenne (constat qui s’applique aussi aux autres grandes villes polonaises) et tant les Polonais ressemblent aux Français dans leur mode de vie ! Certes, aucun choc culturel à première vue. Mais il s’avère que les apparences sont parfois trompeuses et l’univers de l’entreprise en est un indicateur implacable. 

Alors à quelles différences culturelles doit s’attendre un dirigeant français qui s’apprête à « manager » une équipe polonaise ? Comment les surmonter ? Et que pensent les Polonais du management à la française ? Magdalena Niniewski*, franco-polonaise, consultante en management et coach spécialisée dans les relations interculturelles françaises et polonaises en entreprise, apporte quelques éléments de réponse à ces questions.

 

lepetitjournal.com : Quelles sont les principales difficultés auxquelles sont confrontés les dirigeants français en Pologne ?  

Magdalena Niniewski : L’essentiel de ces difficultés tient à des différences culturelles dues à l’histoire de la Pologne et au fait que depuis la chute du régime communiste, la société ne s’est pas construite progressivement mais a sauté plusieurs étapes dans son développement. Les principales différences sont les suivantes : 

  • De façon générale, les Polonais ont des références managériales plutôt anglosaxones que latines. De plus, les jeunes Polonais ambitieux ont généralement complété leurs études à l’étranger où ils ont également souvent travaillé. Ainsi, sont-ils amenés à comparer plusieurs modèles pour créer le leur. La France, au contraire, a son propre modèle franco-français qu’un dirigeant français aura tendance à vouloir imposer par le « copier/coller » sauf s’il a déjà une expérience multiculturelle.
  • La culture du dernier moment : que ce soit dans un passé récent ou plus lointain, les Polonais vivaient au jour le jour car les lendemains étaient toujours incertains. L’anticipation n’existait pas et il fallait toujours tirer son épingle du jeu. Cette situation a généré une certaine débrouillardise dans les comportements que l’on assimile souvent à l’esprit « combinard » du Polonais. Par conséquent les Polonais sont champions dans l’art de l’improvisation et mettent à profit leur grande créativité au service de l’entreprise dans les situations critiques ! Et pour un dirigeant français, cela peut être très déstabilisant ;
  • L’ambition d’occuper des postes à responsabilité : le besoin d’un statut social élevé en Pologne est très présent. La course aux signes extérieurs de richesse en est un indicateur. A travers ce show off, les Polonais prennent une revanche sur les années de grisaille du passé où il n’était pas possible de se distinguer. Il s’agit d’un véritable écart civilisationnel avec la France. La société polonaise capitaliste est en fait encore jeune ! J’ajouterais aussi le fait que beaucoup de jeunes employés dans les grandes villes et plus particulièrement à Varsovie viennent de petites villes. Ils font preuve d’une forte volonté de réussir qui joue beaucoup sur leur comportement et d’une grande détermination et disponibilité pour la vie professionnelle ;
  • Manque d’esprit de contradiction et volonté de se « planquer » : les Polonais peuvent dire « oui » pour faire plaisir et ne pas aller au devant de problèmes... Mais en réalité, ils n’en font qu’à leur tête, car ils tiennent à garder une certaine liberté et ont du mal à accepter la contrainte ;
  • « Mentalité de mercenaire », pas de fidélité à l’entreprise : un dicton pendant la période socialiste disait : « l’entreprise fait semblant de nous payer, nous, on fait semblant de travailler ! » : les choses n’en sont plus là aujourd’hui, évidemment, mais la période socialiste a laissé des traces. Le manque de fidélité à l’entreprise s’est accentué, de surcroît, avec la jeune génération qui a d’autres attentes (cela est également le cas en France). Le turnover fait désormais partie des comportements et la situation de l’emploi à Varsovie, qui est beau fixe, favorise ce phénomène ;
  • Esprit individualiste : les Polonais ont tendance à travailler en silos au détriment de l’esprit d’équipe ;
  • Défaut de responsabilité dans certains cas : c’est le fruit d’un manque de maturité professionnelle et ce malgré des diplômes reconnus et une expérience. A cela s’ajoute l’absence de recul sur soi et de remise en question car la fierté polonaise ne le permettrait pas…
  • Les horaires de travail et l’équilibre entre vie personnelle et professionnelle: les Polonais sont habitués à la journée continue et faire une pause déjeuner d’une heure est ressentie comme une véritable aberration ! Ils sont également soucieux de l’«after work », c’està-dire de la vie de famille qu’ils veulent préserver, là où en France on ne compte pas ses heures (dès lors qu’on a un statut de cadre).
  • La place de la famille, voire l’ingérence… : les parents peuvent intervenir quant aux choix de carrière des enfants et même dans les choix professionnels au quotidien. La parole des parents est très importante au point qu’un collaborateur peut se contredire sur une décision professionnelle après consultation avec ses parents ;

Les femmes polonaises seraient plus compétentes et efficaces au travail que les hommes : illusion ou réalité ?

La Pologne donne une place particulière à la femme. C’est le phénomène de la « Matka Polka » qui a dû se débrouiller au cours de l’histoire tumultueuse de la Pologne. Elle est souvent restée seule après le départ de son mari ou de ses fils pour la guerre ou l’insurrection en devant assumer toute la charge du foyer. Elle jouit en famille d’un statut d’éminence grise qui joue le premier violon ! C’est une battante, parfois excessive. Un dicton polonais dit que « la femme est le cou et le mari la tête… » Cela veut dire que le vrai pouvoir est celui du cou qui oriente la tête. Aujourd’hui, pour les femmes de la jeune génération, la carrière joue un rôle prépondérant et peut parfois s’accompagner d’un rejet des valeurs familiales. Contrairement aux hommes, elles ne sont pas dans la course au pouvoir au sein d’une entreprise, en tous cas pas comme les hommes pour qui la question statutaire est primordiale. Je ne dirais pas qu’elles sont plus compétentes mais plus dévouées et investies. Car pour égaler l’homme dans le passé, il a fallu qu’elles délivrent plus, qu’elles soient plus exigeantes avec elles-mêmes.  

L’attitude des dirigeants français tend plutôt à vouloir changer la culture ou au contraire à s’adapter ? Selon vous, en quoi consiste la « bonne attitude » ?

Le dirigeant français tend plutôt à façonner la culture avec laquelle il doit composer conformément au modèle qui est le sien. Mais ce qui a fait ses preuves en France n’est pas forcément censé faire ses preuves en Pologne ! C’est alors que les tensions émergent… Et les Français sont peu nombreux à se tourner vers une solution de coaching ou de formation interculturels en privilégiant l’apprentissage sur le tas qui ne marche pas toujours.

En général, le processus psychologique passe par trois étapes : « Je ne sais pas que je ne sais pas (que je fais face à des différences) », puis « Je perçois des différences mais je ne les comprends pas et les rejette », enfin « j’essaie de comprendre, je rentre dans un autre niveau de conscience en essayant de comprendre l’interculturalité et de communiquer d’égal à égal avec une culture différente, certes, mais qui n’est plus étrangère ». Malheureusement, la 3ème étape n’est pas souvent franchie. La fierté nationale française ne le permet pas toujours… On préfère alors rester dans le déni plutôt que de confronter son point de vue.

Il faut comprendre que le Français n’arrive pas en terrain conquis en Pologne et que la « bonne attitude » consiste à montrer qu’on veut co-construire, et non pas imposer le modèle français. Il s’agit en réalité des fondamentaux du vivre ensemble : comprendre l’autre et lui laisser la place de s’exprimer. Cela demande un réel effort d’adaptation, de curiosité, d’empathie, pour trouver un modus vivendi dans lequel tout le monde puisse se retrouver. N’oublions pas que les Polonais sont quand-même chez eux !

Quel est le point de vue des Polonais qui sont dirigés par des Français ?

Le Polonais est méfiant vis-à-vis des Français. Pour comprendre cette attitude, il faut remonter au moment de l’ouverture des marchés. Les Français sont arrivés parmi les premiers en tant que représentants du nouveau monde capitaliste occidental. Le management français s’est alors avéré inapproprié et cette mauvaise image perdure aujourd’hui, même si les Polonais apprécient de travailler dans les sociétés françaises. En effet, ils les considèrent comme de bons employeurs, ouverts à la formation et au développement de ses employés offrant des avantages sociaux.  En revanche les Polonais ne considèrent pas les Français comme de bons managers. Les principaux reproches formulés sont les suivants : « on ne sait pas où on va », « les décisions ne sont jamais claires », « trop de réunions qui ne se soldent jamais par une décision », « manque de transparence », « pas de feed back »… Un dirigeant français participant à un de mes séminaires interculturel a résumé l’attitudes des Polonais envers les Français ainsi : « les Polonais préfèrent faire du business avec les Américains et passer leur temps libre avec les Français ! »

 

 

"*Magdalena Niniewski est fondatrice du cabinet « Evolutis » à Varsovie et partage sa vie professionnelle et personnelle depuis plusieurs années entre la Pologne et la France. Elle intervient sur les thèmes suivants : Leadership et Management, Manager-Coach, Management interculturel, Mieux communiquer pour mieux travailler ensemble,  Communication au sein d’équipes projet, Prise de Parole, Intelligence Emotionnelle, Insights Discovery, Co-développement.

www.evolutis.pl
ul. Solariego 1/15
02-070 Warszawa
tel. 0048 698 506 553 /0033 6 88 59 24 73
magdalena.niniewski@evolutis.pl

"
 

 

 

 

Propos recueillis par Laura Giarratana

 

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