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POLITIQUE - De quoi Palikot est-il le nom ?

Écrit par Lepetitjournal.com Varsovie
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 5 janvier 2018


Selon un sondage TNS, l'émergence du Mouvement de Palikot est considérée par les Polonais comme un des événements les plus marquants de 2011. LePetitJournal.com vous propose de revenir sur cette percée pour tenter d'en comprendre les raisons.

(Sur les ailes de l'ange Janusz : Mouvement de Palikot, Etat moderne)

Le Mouvement de Palikot (Ruch Palikota) est un parti politique polonais fondé en octobre 2010, initialement sous le nom de Mouvement de Support (Ruch Poparcia). Il est, sans surprise, dirigé par Janusz Palikot, 47 ans, ancien homme d'affaires et désormais millionnaire. Du point de vue des valeurs, c'est actuellement le parti le plus libéral de la scène politique polonaise. Il se veut défenseur des libertés individuelles et prône anticléricalisme et "anti-establishment". Aux élections parlementaires d'octobre 2011, il a reçu 10,02% des voix, soit 40 sièges au Sejm. De ce fait, le Mouvement de Palikot est actuellement le deuxième parti d'opposition en Pologne.

Paradoxal. Puisque 90% des Polonais se déclarent catholiques et que la Pologne est censée être l'un des pays les plus conservateurs d'Europe, dans lequel le mariage homosexuel est illégal et l'avortement autorisé dans de très rares cas uniquement. A priori, les m?urs polonaises auraient évolué. En tout cas, c'est comme ça que beaucoup de médias l'ont présenté: le magazine polonais Wprost titrait "Rewolucja Palikotowa" quand l'AFP parlait de "Naissance de la Pologne moderne".

Mais ne nous emballons pas? Dire que la montée de Palikot représente une vraie révolution dans les m?urs polonaises voudrait dire que les Polonais ont voté Palikot uniquement pour ses idées et son programme. Pas sûr.

Un contexte nouveau
Certes, l'idée d'une "nouvelle Pologne" n'est pas invraisemblable. Depuis une vingtaine d'années, il est vrai que le pays a adopté peu à peu une vision du monde plus "occidentale" et donc des m?urs parfois plus libérales. D'autant plus qu'avec l'adhésion de la Pologne à l'Union européenne en 2004, il est maintenant plus simple pour les Polonais de voyager, étudier et travailler dans l'Espace Schengen, et a fortiori dans des pays très libéraux comme le Danemark ou les Pays-Bas (qui font tous deux partie des 15 destinations les plus prisées des émigrants Polonais), et donc peut-être d'en rapporter des idées. Idées qui seraient représentées en Pologne par le mouvement de Palikot. Marcin Król, philosophe et journaliste polonais, déclarait à ce propos que "Palikot a aidé à faire souffler le vent du changement en Pologne. Un vent venant de l'Ouest".

A cela s'ajoute que, pour la première fois, les plus jeunes des électeurs n'avaient jamais ou très peu connu le communisme, et n'avaient donc jamais connu la frustration de voir leur pays occupé ou sous influence étrangère. Aux élections, leurs priorités n'étaient donc plus vraiment la grandeur de la Pologne mais plutôt des questions concrètes comme le remboursement de la pilule contraceptive ou les droits des homosexuels. Cela se traduit dans les chiffres, puisque parmi ceux qui ont voté pour Palikot, on retrouve 69% de "jeunes" (- de 39 ans).

Même la presse conservatrice polonaise, notamment Gazeta Polska, souligne le lien entre le contexte actuel et le score de Palikot. En l'abordant cependant d'un tout autre angle, puisque, pour elle, "nouvelle Pologne" rime avec dégénérescence du système politique et surtout crise des valeurs morales. Il semble en tout cas que Palikot ait bien su profiter de ce nouveau contexte, et surtout tirer partie des nouvelles préoccupations des électeurs.

(Palikot déclare ne pas être en politique pour l'argent)

Qui a dit opportunisme?
Taxer Palikot d'opportunisme pourrait sembler injuste. Mais un rapide coup d'?il à son CV peut faire changer d'avis. Lui qui se présente aujourd'hui comme un anticlérical convaincu finançait hier un magazine catholique ultra-conservateur. Lui qui se dit vouloir lutter contre "l'establishment" en a quand même fait partie jusque 2010, puisqu'il était député sous les couleurs de la Plateforme Civique. Palikot ne semble donc pas être un véritable idéologue, avec une vision particulière de la société, mais plutôt quelqu'un de pragmatique à la faculté d'adaptation très développée.

Le coup de la niche
On peut donc imaginer que Palikot n'ait pas construit son programme politique autour d'une idéologie mais plutôt de manière à séduire autant de Polonais que possible. Pour ce faire, il s'est créé une niche politique. En d'autres termes, il s'est focalisé sur des thèmes qui n'étaient abordés par aucun des autres partis pour attirer les électeurs qui étaient mal ou pas représentés. C'est d'ailleurs pour cela que Palikot axe son programme sur des problématiques sociétales plutôt qu'économiques, à propos desquelles il est plus facile d'adopter des positions inédites.

Et ça marche. Hubert Koszela, 20 ans, étudiant, et présent à la soirée pré-électorale de Palikot, avouait le soutenir parce "qu'il [Palikot] était le seul à défendre aussi fermement les droits des homosexuels et la légalisation des drogues douces". C'est aussi pour cela que le candidat du Ruch Palikota s'est placé comme seul et unique défenseur d'une Pologne débarrassée de l'influence de l'Eglise. Le but, atteint, était de gagner les votes des Polonais anticléricaux, dont le nombre ne cesse de s'accroître.

Par ailleurs, il faut souligner que l'état actuel de l'Alliance de la Gauche Démocratique (Sojusz Lewicy Demokratycznej), parti social-démocrate, a permis à Palikot de capter certains des sympathisants les plus social-libéraux du SLD. En effet, en 2004, plusieurs scandales politiques ont éclaté autour de membres haut placés du SLD (notamment l'affaire du "Rywingate"), ce qui a conduit, depuis, à un déclin progressif du parti : en 2004, les sondages ne donnaient plus que 10% d'opinions favorables à l'Alliance de la Gauche, contre environ 30% avant cette date, aux élections parlementaires de 2005, le parti n'a gagné que 11,3% des voix, et 13% aux parlementaires de 2007, malgré une coalition avec d'autres plus petits partis de gauche...

Face à ce déclin, le SLD a décidé de se placer à une position plus centrale de la scène politique polonaise pour tenter de toucher un public plus large. Pour ce faire, il a grandement nuancé ses propos sur certaines thématiques sociales, notamment en étant beaucoup plus discret sur la question des droits des homosexuels. Anna Godzka, actuellement députée sous les couleurs du Mouvement de Palikot, et ancienne membre du parti de la Gauche Démocratique, a par exemple avoué s'être sentie "trahie par le SLD" qui ne "défendait plus les idées les plus controversées". Palikot a donc pu capter les "déçus" du SLD grâce à ses positions beaucoup plus assumées.

De l'importance du charisme?
Mais plus encore qu'un programme construit sur mesure pour attirer les électeurs, Palikot use d'une arme supplémentaire: son charisme. Il n'est donc pas exclu que certains polonais aient voté pour le personnage plus que pour son programme. Et quel personnage! Palikot est connu pour être "l'enfant terrible" de la scène politique polonaise, capable notamment de provoquer un opposant politique, Jaros?aw Kaczy?ski, en mettant publiquement en doute son hétérosexualité.

Palikot a en effet compris que jouer les provocateurs permet d'attirer l'attention des médias et ainsi de gagner en popularité auprès des plus jeunes générations habituées à vouer un certain culte aux célébrités. Mais il a également su se retirer pour quelques mois du devant de la scène, après être parti de la Plateforme Civique, pour éviter les travers de la surmédiatisation. Par ailleurs, il semble que Palikot soit parfaitement au courant de sa capacité personnelle à séduire des électeurs. C'est pour cela qu'il tente autant que possible de se confondre avec son parti, notamment en utilisant sa propre image sur les affiches de campagne ou en changeant le nom de son mouvement de Ruch Poparcia à Ruch Palikota 4 mois avant les élections parlementaires.

? et de la capacité à bien s'entourer
Et au cas où son charisme personnel ne suffirait pas, Palikot a mis sur ses listes des personnalités "bankables". Parmi elles, Anna Grodzka, la transsexuelle la plus connue de Pologne, ou Wanda Nowicka, fervente défenseuse du droit à l'avortement. Mais c'est l'exemple de Robert Biedro? qui montre le mieux jusqu'où Palikot est prêt à aller pour bien s'entourer. Biedro?, activiste LGBT et ouvertement gay, était jusqu'à il y a peu membre de l'Alliance de la Gauche Démocratique et figurait sur la liste de ce parti pour les élections parlementaires. Pour avoir une telle personnalité à ses côtés, Palikot l'a "débauché" en lui proposant une place plus haute sur sa liste électorale que celle que Biedro? avait sur la liste SLD.

Le revers de la médaille
Si le parti a su surfer sur le sentiment anti-clérical ambiant et convaincre une société polonaise plus ouverte, cette percée semble également fortement liée au pragmatisme, au charisme, à l'intelligence et à la capacité d'adaptation du très talentueux animal politique qu'est son leader, Janusz Palikot.

Seulement attention, si Palikot fait la force de son parti, il en est aussi la faiblesse: un seul gros faux pas de sa part et c'est tout le parti qui risquerait de s'écrouler. A suivre...

Zoé Campiglia (www.lepetitjournal.com/varsovie.html) mardi 6 mars 2012


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Publié le 6 mars 2012, mis à jour le 5 janvier 2018
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