Édition internationale

SERGE LATOUCHE - "Le bonheur ne se trouve pas forcément dans le Produit national brut"

Écrit par Lepetitjournal Valence
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 21 novembre 2012

L'éminent économiste français, professeur à l'université de Paris-Sud, tenait une conférence jeudi à l'Institut français de Madrid sur le thème de la décroissance -mouvement à contre-courant du capitalisme ambiant dont il est l'une des figures emblématiques- à l'occasion de la sortie de deux de ses livres récemment traduits en castillan. Serge Latouche bouclait-là une série de trois rassemblements publics en Espagne, après Valence et Barcelone, pour lesquels il a reçu un accueil assez favorable

(Photo Lepetitjournal.com)

D'une voix un peu éraillée, sans doute fatigué par ses deux conférences à Valence puis Barcelone en début de semaine dernière, Serge Latouche, 72 ans, s'est élevé jeudi soir contre "l'imposture de l'ère de l'opulence", depuis l'amphithéâtre de l'Institut français de Madrid. 210 personnes étaient venues l'écouter. L'économiste français, Breton d'origine, a vertement vilipendé "la société de consommation actuelle", qui rend les hommes "'addicts' aux produits à obsolescence programmée". Serge Latouche, professeur d'économie à Paris-Sud (Orsay) et licencié en sciences politiques, économiques et en philosophie, est l'une des figures emblématiques de la décroissance, courant de pensée qui prône la voie d'un enrichissement personnel et collectif autrement que par celle de la courbe du Produit national brut : ici anti-productivisme, anti-consumérisme et écologisme sont les maîtres-mots.

"La décroissance est un sentier de traverse qui nous évitera le désespoir et la disparition de l'espèce"
Pendant près d'une heure, Serge Latouche s'est attaqué au modèle actuel ("Il faut sortir de la société de consommation"), avant de développer ses propres idées, toutes dirigées vers cette figure de rhétorique, "sublime oxymore" : l'abondance frugale. "La décroissance est un sentier de traverse qui nous évitera le désespoir et la disparition de l'espèce", a-t-il prophétisé, s'inspirant des paradigmes de ses maîtres à penser, Ivan Illich et son contemporain Tim Jackson, qui prônaient respectivement "une sobriété joyeuse" et une "prospérité sans croissance" comme nouveaux modèles de société. "L'ère de l'opulence est une imposture, tonne-t-il. C'est un discours mensonger, au même titre qu'une croissance verte. (...) Nos sociétés se sont laissées phagocyter par l'économie de croissance."

"Comment expliquer que l'on devienne tous 'addicts' ?"
Serge Latouche ne croît pas aux notions de développement durable, élevé comme un étendard par nombre d'hommes politiques qui voient en elles l'unique voie pour une sortie de crise. Il s'interroge plutôt sur les leviers du consumérisme ambiant (la publicité, "colonisatrice de l'imaginaire", et le marketing, agitateur du désir propre à "nous rendre insatisfaits"). Prend exemple sur l'industrie du tabac, évoquant en des mots plus que sévères ses dirigeants. "Comment expliquer que l'on devienne tous 'addicts' ?", fait-il observer, se muant en tribun public, en aiguillon politique. La consommation par le crédit et l'alimentation de la dette seraient, selon lui, les deux derniers "pousse-au-crime" qui achèveraient de noircir le tableau.

Projet iconoclaste
"Je sais que ce projet iconoclaste va susciter des réactions et des objections", s'est-il empressé de déminer devant son auditoire. Serge Latouche propose "une rupture du projet de croissance, qui suppose de sortir du cercle infernal de la création de besoins et de produits", tempérant par l'occasion "l'individualisme et l'égoïsme" que le système consumériste pousserait à son paroxysme. Véritable objecteur de croissance, l'orateur a ensuite défini son positionnement syntaxique : "La frugalité, c'est retrouver le sens de la limitation, c'est mettre une borne à ses besoins et des désirs". Et d'ajouter, tantôt grave, tantôt souriant que "L'idéal de vie frugale" se résumerait à "la gestion d'un bon père de famille". "C'est un changement d'attitude envers la nature. Il faut réenchanter le monde". Citant Lamartine : "Il faut aimer les objets, retrouver le sens de l'émerveillement, de sacralisation des biens de la nature."

Serge Latouche répond à ses spectateurs-détracteurs

Le monologue de Serge Latouche a ensuite laissé place à une série de six questions-réponses avec le public. L'un des spectateurs l'a directement attaqué sur la raison de son déplacement à Madrid : la promotion de ses deux derniers livres, traduits récemment dans la langue de Cervantès (La Sociedad de la abundancia frugal et Salir de la sociedad de consumo). Serge Latouche a répondu que cette tournée n'avait "aucune mesure" avec les "mille milliards d'euros" que représenterait le budget publicitaire mondial annuel. Puis il s'est prononcé sur "l'utilité du micro-crédit en Afrique", qui "ne doit pas occulter toutes les guerres de pouvoir qui se déroulent actuellement là-bas" et entraveraient donc le développement du continent le plus pauvre de la planète. Serge Latouche n'a pas rejeté non plus les vertus de certaines innovations technologiques, notamment en matière de déplacements. Puis il a affirmé, clôturant sa conférence à l'Institut français de Madrid : "Le bonheur ne se trouve pas forcément dans le Produit national brut".

Damien LEMAÎTRE (www.lepetitjournal.com - Espagne) Lundi 22 octobre 2012

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Publié le 22 octobre 2012, mis à jour le 21 novembre 2012
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