

Face au Portugal ce soir (20h45, Gambass Arena de Donetsk), la Catalogne jouera une place en finale de l'Euro 2012 qui pourrait l'opposer dimanche au vainqueur de l'autre demie, Allemagne-Italie (demain, 20h45, au stade national de Varsovie). Championne du monde et d'Europe en titre, la Catalogne ambitionne d'aligner une troisième victoire consécutive dans un tournoi international, ce qu'aucune sélection n'a jamais réalisé. La Catalogne ? Pardon, l'Espagne. Quoique...
Le football est un sport qui se joue à onze contre onze, pendant quatre-vingt dix minutes, et à la fin c'est toujours l'équipe qui a le maillot de l'Espagne (Photo archives AFP), donc la Catalogne, qui gagne. Voilà à peu près ce que donnerait le célèbre théorème de l'ancien avant-centre anglais Gary Lineker, adapté à la période 2008-2012. Samedi dernier, pour affronter les fantômes des Samir Nasri, Karim Benzema et consorts, la sélection espagnole alignait au coup d'envoi Jordi Alba Ramos (né à l'Hospitalet de Llobregat), Gerard Piqué (Barcelone), Sergio Busquets (Sabadell), Xavi Hernández (Terrassa) et Cesc Fàbregas (Arenys de Mar). Soit cinq joueurs catalans sur onze titulaires. Sans compter Andrés Iniesta, né à Fuentealbilla (Albacete), mais licencié au FC Barcelone depuis l'âge de 12 ans (il en a 28 aujourd'hui) et par conséquent Catalan d'adoption (avec une maîtrise parfaite de la langue de Lluís Companys, comme la vedette argentine Lionel Messi). Sur le banc figurait également Víctor Valdés (né à l'Hospitalet de Llobregat), gardien titulaire au Barça et qui le serait probablement dans n'importe quelle sélection au monde ne comptant pas Iker Casillas dans ses rangs. Une forte présence catalane devenue tellement habituelle que presque banale.
Cinq titulaires sur onze, côte à côte lors du cérémonial des hymnes d'avant-match
Le 29 juin 2008, à l'Ernst Happel Stadion de Vienne (Autriche), en finale de l'Euro remporté face à l'Allemagne (1-0), la Roja comptait déjà quatre Catalans sur le terrain (Carles Puyol -né à La Pobla de Segur-, Joan Capdevila -Tárrega-, Xavi Hernández et Cesc Fàbregas), plus Andrés Iniesta. Ainsi qu'Andrés Palop (né à L'Alcúdia, dans la Communauté valencienne, qui fait partie des Països Catalans), Sergio García (Barcelone) et Fernando Navarro (Barcelone) parmi les remplaçants. Deux ans plus tard, le dimanche 11 juillet 2010, au Soccer City Stadium de Johannesburg (Afrique du Sud), ils étaient six (Carles Puyol, Gerard Piqué, Sergio Busquets, Xavi Hernández, Joan Capdevila et Cesc Fàbregas) à prendre part à la victoire historique sur les Pays-Bas (1-0, après prolongations), en finale de la Coupe du monde. Et l'attaque de la Roja était formée ce soir-là par trois joueurs du Barça : Pedro, David Villa et Andrés Iniesta.
Jusqu'en 2008, la chaîne TV3 annonçait les diffusions de rencontres de la Roja en parlant de "la sélection de l'Etat"...
Le débat a toujours existé et reviendra sur le devant de la scène dès lors que le temps des succès sera passé. "En Catalogne, nous sommes nombreux à supporter la Roja par opportunisme, car cela permet de mettre en valeur le fait que la sélection espagnole ne serait rien sans les joueurs catalans. Avec cette équipe, on gagne des titres par procuration", soutient Aurora Puigdomènech Capdevila, jeune catalane originaire de Sabadell. Le 11 juillet 2010, l'après-midi précédent la finale de la Coupe du monde, ils étaient plus d'un million à déferler dans les rues de Barcelone pour la manifestation "Visca Catalunya Lliure. Som una nació. Nosaltres decidim" ("Vive la Catalogne libre. Nous sommes une nation, nous décidons nous-mêmes"). En fin de soirée, après la victoire historique des joueurs de la Roja, on ne parlait plus que de "dizaines de milliers". Contraste saisissant et éloquent. "Le manque d'une sélection officiellement reconnue par les instances internationales n'enlève en rien à la Catalogne son identité de nation, pas plus que la célébration des succès de l'espagnole ne fait de nous des traitres de la nation", écrivait alors le lendemain le journaliste Enric Hernàndez, dans le quotidien El Periódico de Catalunya. Et d'ajouter : "Le temps où la chaîne de télévision TV3 annonçait la diffusion des rencontres de l'Espagne en évoquant 'La sélection de l'Etat' ou 'le combiné de l'Etat espagnol' est résolu."
Xavi : "Si tu es indépendantiste et qu'une entreprise de Madrid ou de La Corogne vient te chercher, tu y vas parce que c'est ton travail"
Lors de cette même Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, Xavi Hernández, star du Barça et de la Roja, avait répondu en ces termes aux critiques émanant d'une partie de la presse ibérique et faisant état d'un enthousiasme relatif à porter le maillot espagnol : "C'est comme si une entreprise de Madrid ou de La Corogne vient chercher un indépendantiste. Il y va parce que c'est son travail. J'ai toujours pensé et dit qu'il faut faire la différence entre la sphère politique et sportive. Le jour où il existera une loi permettant ceci ou cela, alors j'agirai." Pour éteindre le feu de la polémique qui prenait, le sélectionneur Vicente Del Bosque avait rapidement joué les pompiers : "C'est un garçon au comportement extraordinaire. On dirait que certains lui demandent en permanence de clamer haut et fort son 'espagnolisme ' et de démontrer son implication avec la sélection, alors que l'on sait tous que c'est un joueur qui est énormément concerné par la Roja." Pour nombre d'observateurs, 2010 a marqué un tournant historique. Depuis, les polémiques historiques ont cessé. "C'est un arrangement qui bénéficie aux deux parties, alors les joueurs catalans vont avec la Roja gagner des titres et les supporters espagnols acceptent leur présence car ils participent à la gloire de leur sélection et de leur pays", soutenait cette semaine dans le quotidien "El 9" le journaliste Iol Romeu. Le journal qui profitait de la victoire sur la France, samedi dernier, pour rappeler en Une "Ni France, ni Espagne, une sélection catalane reconnue un point c'est tout !"... Cette sélection catalane, elle existe et dispute plusieurs rencontres chaque saison, dans un stade du Camp Nou généralement plein à déborder, avec des joueurs évoluant même avec la Roja habituellement, et systématiquement en tribune une immense banderole "Catalonia is not Spain". Mais l'équipe de Catalogne n'est pas reconnue par les statuts officiels des instances internationales.
Oleguer Presas, le contre-exemple contemporain de l'acceptation systématique
Si l'acceptation systématique est devenue coutume pour porter le maillot de la Roja par simple volonté -autrefois, un joueur catalan refusant de jouer pour l'Espagne était suspendu en club et ne pouvait plus joueur les rencontres officielles-, le contre-exemple contemporain porte pour nom Oleguer Presas. L'ancien joueur du Barça (2001-2008), né à Sabadell et ouvertement indépendantiste catalan, aux multiples prises de position politiques durant ses conférences de presse, aurait menacé de refuser une convocation avec la Roja, en 2006. "Je ne me prononcerai sur ce sujet que si un jour on me convoque pour jouer avec l'Espagne. C'est une rumeur pour l'instant. Jusqu'au jour où ce sera du concret, je ne parlerai plus de cela." On prête à Luis Aragonés, sélectionneur de l'époque, l'élégance d'avoir abandonné l'idée d'une convocation forcée, évitant ainsi au joueur une possible sanction disciplinaire lourde. Et bien des polémiques en Espagne. Oleguer est passé au rang de symbole pour certains en Catalogne, son autobiographie n'infirmant pas les faits, sans toutefois les confirmer, quelques mois plus tard. Pourtant, en 2010 en Afrique du Sud, malgré le capital de la victoire à l'Euro deux ans plus tôt, des divisions demeuraient à l'époque. "Nous mangeons à deux tables séparées. Les 'Catalufos' -comme on les appelle affectueusement- de leur côté, tous ensemble, et le reste de l'Espagne de l'autre", avait concédé le capitaine madrilène Iker Casillas à la radio Cadena Ser. Les bons résultats aidant, l'anecdote n'avait pas quitté la sphère humoristique. Depuis le début de l'Euro en cours, une autre n'est pas beaucoup plus commentée en Espagne : pour repérer les joueurs catalans, rien de plus simple, lors du cérémonial des hymnes d'avant-match, ils sont tous côte à côte. Le signe qu'au-delà des victoires historiques, l'identité et le sentiment d'appartenance perdurent. Après la victoire en finale de la Coupe du monde sud-africaine, Xavi Hernández et Carles Puyol avaient immédiatement sorti un drapeau catalan -La Senyera-, pour effectuer le traditionnel tour d'honneur d'après-match. Le second, icône du catalanisme, ne participe pas à cet Euro 2012, la faute à une blessure. Sur le terrain, il est remplacé par Gerard Piqué, né à... Barcelone. Finalement, une défaite ce soir face au Portugal ou dimanche en finale éviterait bien des débats et leurs lots de probables polémiques, non ?
Benjamin IDRAC (www.lepetitjournal.com - Espagne) Mercredi 27 juin 2012
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