Dans le tumulte de l’ouest tokyoïte, un musée récemment inauguré abrite l’une des plus spectaculaires collections d’appareils photo au Japon. À travers plus d’un millier de pièces rares, le Yodobashi Fujisawa Camera Museum raconte comment les appareils photo ont évolué pour s’adapter à leurs époques et à leurs utilisateurs.


Inauguré le 25 octobre 2025, le nom du Yodobashi Fujisawa Camera Museum ne s’affiche pas en grand sur la façade. Niché au deuxième étage du siège du groupe Yodobashi Holdings, à Shinjuku, l’endroit se mérite car rien n’indique au passant qu’un musée s’y dissimule. L’adresse a quelque chose de confidentiel, comme un sanctuaire dédié à l’appareil photo, connu surtout des passionnés. Situé à proximité du célèbre parc de Shinjuku-gyoen, le visiteur quitte l’agitation urbaine pour pénétrer dans un vaste espace silencieux, aux lignes sobres, pensé comme une parenthèse hors du temps.
A l’origine de ce musée, l’incroyable collection de Terukazu Fujisawa, fondateur et président de Yodobashi Camera, l’une des plus grandes chaine de magasin de produits électronique du Japon. Pendant plus d’un demi-siècle, cet entrepreneur a patiemment réuni des appareils photo venus du monde entier, mû par une passion assumée pour la marque allemande Leica. Le résultat est saisissant. Environ un millier d’appareils photo sont aujourd’hui exposés dans un vaste espace, parmi une exposition de photographies anciennes, d’ouvrages spécialisés et de documents rares.

Dès l’entrée, le visiteur est plongé dans l’univers de Leica à travers un parcours scénographique retraçant l’histoire de la marque éponime fondée à Wetzlar, en Allemagne. En guise de prélude, le premier espace expose, dans un ordre chronologique limpide, l’ensemble des boîtiers Leica, du modèle I de 1925, premier appareil commercialisé par la firme, jusqu’aux derniers modèles numériques. Peu à peu se dessine la trajectoire d’un objet compact, d’abord à objectif fixe, devenu au fil des décennies l’outil emblématique du photojournalisme et de la photographie de rue, utilisé notamment par Willy Ronis et Robert Capa.
Mais le musée ne se contente pas d’aligner des appareils photo iconiques dans des vitrines. Il présente aussi ce qui les a précédés, tel que ces microscopes conçus par Leitz avant la naissance officielle de Leica, rappelant que l’innovation photographique s’inscrit dans une histoire industrielle plus large.
Dans la vaste salle, le visiteur découvre également des pièces parmi les plus rares, parfois uniques. Plusieurs Leica I exposés portent des numéros de série datant des tout débuts de la production. Certaines versions modifiées illustrent une pratique aujourd’hui disparue : celle des améliorations officielles apportées par le fabricant à des modèles anciens. Ainsi, un boîtier d’origine a été transformé pour intégrer des fonctions apparues ultérieurement, donnant naissance à un objet hybride, presque unique. C’est ce qui explique que la valeur de certains appareils photo de la collection atteigne des prix stratosphériques.
Le regard du visiteur ne reste cependant pas confiné à la mythique marque Leica. En parcourant les espaces, se dévoile une histoire globale de l’évolution du matériel de prise de vue. Des grandes camera obscura en bois aux boîtiers numériques contemporains, en passant par les modèles japonais des années 1960 ou les appareils miniatures Minox, prisés par les services secrets et utilisés à des fins d’espionnage durant la guerre froide. Ainsi chaque vitrine évoque une époque et, souvent, un souvenir personnel. Nombre de visiteurs s’arrêtent devant un modèle familier, celui qu’un parent possédait ou qu’ils ont eux-mêmes utilisé. Le musée joue ainsi habilement sur cette mémoire collective.
Contrairement à certains musées consacrés à cette thématique, le Yodobashi Fujisawa Camera Museum ne donne pas l’impression d’un entrepôt saturé. L’espace est vaste et lumineux, la présentation claire, presque élégante. On devine en filigrane l’existence d’une réserve encore plus vaste, comme si l’exposition actuelle n’était qu’un fragment d’une collection plus large.
La muséographie mérite une attention particulière. Ici, pas de parcours imposé. Le visiteur circule librement, choisit son point d’entrée, revient sur ses pas. Ce désordre organisé n’est pas le fruit du hasard, il s’inspire directement de la philosophie commerciale de Yodobashi Camera, où chacun est libre d’explorer les rayons à sa guise. Même les cartels ont été pensés avec soin. Leur inclinaison varie selon la hauteur des présentoirs, afin de faciliter la lecture sans rompre la posture naturelle du regard.

Le musée ne focalise pas uniquement sur le matériel de prise de vue. Comme l’a théorisé Henri Cartier-Bresson, les appareils photo sont les outils nécessaires à la capture de « l’instant décisif » : cette fraction de seconde éphémère où la composition, la lumière et l’émotion s’alignent parfaitement. L’image fige alors le réel pour le rendre éternel, agissant comme un témoin immuable du passé.
Cette idée se matérialise à travers la présentation d’une exposition consacrée aux œuvres de Felice Beato, photographe britannique du XIXe siècle. Réalisées à une époque où le shogunat restreignait sévèrement l’accès du Japon aux étrangers, ces photographies constituent un témoignage rare de ce que fut le crépuscule de la période Edo. Figure majeure de l’avènement de la photographie au Japon, Beato montre, à l’instar d’autres pionniers tels que Kusakabe Kimbei, que la photographie ne se réduit jamais à une simple affaire de technique. Elle est avant tout une question de regard, de récit et de mémoire. Des livres et albums anciens viennent compléter cet ensemble, invitant à une lecture plus lente et contemplative de l’histoire.

Point d’orgue de la visite, une salle presque vide crée la surprise. La mise en scène est minimaliste : une vitrine, un vaste espace, et le sentiment d’être face à un objet qui dépasse largement le seul cadre de la photographie. Un appareil photo ayant voyagé sur la Lune lors de la mission Apollo 15, en 1971.
On y apprend que quatorze appareils photo furent utilisés au cours des différentes missions Apollo. Presque tous ont été abandonné sur place afin d’alléger le module avant son retour, une pratique courante destinée à maximiser le poids des échantillons de roches rapportés sur Terre.
Le boîtier Hasselblad exposé ici constitue une exception. Utilisé par l’astronaute Jim Irwin lors d’Apollo 15, il est l’un des très rares exemplaires à avoir été rapporté sur Terre après avoir servi à photographier la surface lunaire.

Sans surprise, la visite se prolonge par une boutique attenante pour le plus grand bonheur des iconomécanophiles. On y trouve bien sûr des appareils photo, mais également des accessoires et des produits dérivés exclusifs. Le lien entre culture et commerce est assumé, presque revendiqué. Fidèle à l’esprit de Yodobashi, le musée ne sépare pas la passion de l’acte d’achat.
Peu de temps après son ouverture, le Yodobashi Fujisawa Camera Museum donne déjà l’impression d’un lieu appelé à évoluer. Les responsables évoquent des expositions thématiques futures et la rotation régulière des pièces présentées. De quoi inciter à revenir. Pour le visiteur, le temps semble ne plus exister. Une visite prévue pour durer une heure se transforme facilement en deux, voire davantage. Les trois mille yens du prix du billet d’entrée paraissent alors dérisoire face à la densité de l’expérience.
Au cœur de Shinjuku, ce musée ne se contente pas d’exposer des objets. Il raconte une vision de la photographie à travers le regard de Terukazu Fujisawa, à la croisée de la passion individuelle, de l’innovation technique et du plaisir de la découverte. Un lieu qui se visite, certes, mais surtout un lieu qui se vit.
Informations pratiques en anglais : https://www.yodobashi.com/museum/index_en.html
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