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À Oiso, solder l’année par le feu

Chaque hiver, à la tombée de la nuit sur le littoral d’Oiso, au sud de Tokyo, neuf immenses bûchers s’embrasent face à la mer. À première vue, le Sagichō ressemble à l’un de ces nombreux feux du Nouvel An que l’on retrouve partout au Japon. Mais ici, le rituel s’inscrit dans un cycle plus long, entamé dès le 8 décembre, et mobilise enfants, pêcheurs et quartiers entiers. Héritier de croyances anciennes liées à la purification, à la maladie et au feu, le Sagichō d’Oiso symbolise une forme rare de continuité culturelle, aujourd’hui reconnue par l’État japonais comme bien culturel folklorique immatériel important.

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Sur la plage de cette ville côtière du Japon, le Sagichō perpétue un rituel séculaire de purification où le brasier rassemble toute une communauté.
Écrit par Bruno Chapiron
Publié le 21 janvier 2026, mis à jour le 26 janvier 2026

Le ciel est d’un bleu profond et éclatant, que l’air glacé de l’hiver a poli jusqu’à une clarté presque cristalline. Sur la plage d’Oiso, de grands bûchers, appelés setobare, composés de hautes structures de bambou enroulées de paille, se dressent au nombre de neuf face à la mer. Les habitants y déposent hâtivement des objets tels que décorations du Nouvel An, talismans usés, fragments de l’année écoulée.

Parmi ces offrandes, des daruma, silhouettes rondes de papier mâché à l’effigie d’un moine bouddhiste, se balancent aux setobare, concentrant dans leurs regards vides les espoirs de chance et de prospérité de ceux qui les ont suspendus. Peu à peu, les badauds investissent le rivage, emmitouflés dans leurs manteaux, tandis que quelques photographes se réservent une place de choix sur la grande plateforme construite pour permettre au public d’observer le festival. Le calme ambiant ne laisse en rien présager du brasier à venir.

 

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© B.Chapiron  Shonan Focus

Les neuf setobare s’embrasent à la nuit tombée dans un crépitement sourd. Des nuées d’escarbilles incandescentes s’échappent des bûchers, portées par le vent marin, dessinant dans la nuit des constellations éphémères, tandis que des silhouettes s’agitent devant la lueur infernale des flammes.

Le vent d’hiver charrie l’odeur âcre du pin brûlé. Dans l’obscurité de la plage, des hommes vêtus d’un simple pagne de coton, le fundoshi, s’immergent dans l’eau glacée sous les encouragements de la foule.

Nombreux sont les spectateurs à brandir de longues tiges de bambou pour faire griller des dango. Manger ces boulettes de riz cuites dans le brasier est censé protéger des maladies. Lorsque les premières calligraphies brûlées s’élèvent haut dans les flammes, certains lèvent les bras en signe de bon présage.

Chaque mois de janvier, cette scène se répète, immuable, comme un écho venu d’un autre temps. C’est le Sagichō, grand festival du feu d’Oiso, classé bien culturel folklorique immatériel important par l’État japonais.

À première vue, le spectacle frappe par sa force visuelle. Mais derrière l’embrasement soudain des bûchers se cache un rituel bien plus long, étalé sur plusieurs semaines, une coutume où le feu n’est pas seulement destructeur, il est purificateur.
 

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© B.Chapiron  Shonan Focus 

Oiso, une ville façonnée par la mer et les quartiers

Située sur la côte de la préfecture de Kanagawa, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Tokyo, Oiso est une ville discrète, longtemps tournée vers la pêche. Le festival du Sagichō s’y déroule dans les quartiers populaires, les shitamachi, qui bordent le littoral. Neuf districts y participent, chacun érigeant son propre bûcher. Cette organisation territoriale est essentielle : le Sagichō n’est pas un événement municipal centralisé, mais une mosaïque de rites portés par les quartiers eux-mêmes.

« Ici, chaque district a sa responsabilité, son histoire, ses règles », explique un habitant d’Asama, venu surveiller la construction du bûcher de son quartier. Cette fragmentation assumée confère au festival son caractère profondément communautaire, loin des grands rassemblements standardisés.

 

Le Sagichō, un Dondoyaki pas comme les autres

Le Sagichō appartient à la grande famille des Dondoyaki, ces rituels du feu qui se tiennent généralement dans l’enceinte des sanctuaires et sont célébrés un peu partout dans l’archipel autour du 15 janvier. Ils marquent la fin symbolique des festivités du Nouvel An et la destruction des décorations qui l’ont accompagné. Mais à Oiso, le rituel a conservé une richesse et une complexité rares.

Le Sagichō d’Oiso se distingue par la superposition de traditions : rites d’enfants, mythes anciens, pratiques propres aux villages de pêcheurs. Là où, ailleurs, le feu n’est qu’un moment ponctuel, il est ici l’aboutissement d’un cycle commencé près d’un mois auparavant.

 

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© B.Chapiron  Shonan Focus 

Effacer l’année passée : feu, impuretés et renouveau

Dans la pensée japonaise traditionnelle, la vie est rythmée par l’alternance entre les jours ordinaires, appelés ke, et les jours exceptionnels, les jours de hare. Lorsque le quotidien se dérègle, il génère des impuretés, le kegare, qu’il faut éliminer. Le Sagichō s’inscrit pleinement dans cette logique.

Les objets livrés aux flammes, décorations, amulettes ou talismans, ne sont pas de simples détritus. Ils portent en eux les fatigues, les échecs et les malheurs de l’année écoulée. En les détruisant par le feu, la communauté cherche à repartir sur une base assainie.

« Le feu emporte tout ce que nous ne voulons pas garder », résume un homme âgé, emmitouflé dans son manteau. Tanaka san, 78 ans, observe les flammes d’un regard figé. « Je suis né ici, et pour rien au monde je ne raterais ce festival. Tant que le Sagichō existe, Oiso existera. »
 

Le Koto-yōka : quand les enfants ouvrent le cycle du feu

Le point de départ du Sagichō ne se situe pourtant pas en janvier, mais le 8 décembre, lors du rituel du Koto-yōka. Ce jour-là, les enfants des quartiers se livrent à une étrange cérémonie. Munis d’une pierre sacrée attachée à une corde, le goro-ishi, ils font le tour des maisons et entonnent des vœux simples : bonne santé, prospérité, avenir heureux.

Devant chaque porte, ils frappent le sol de leur pierre et reçoivent en échange de l’argent rituel. Avec cette collecte, les enfants mangent du tofu, car on dit qu’il protège des maladies et assure la prospérité.

Le goro-ishi est dédié au dieu ancestral des chemins, le Dōsojin. On croyait autrefois que l’âge de sept ans marquait la naissance symbolique des garçons ou leur entrée dans l’âge adulte, et cette pierre était offerte pour souhaiter une croissance saine. Jadis, des pierres symboliques taillées en forme de piliers printaniers étaient même enterrées près des sanctuaires locaux.

Frapper le sol avec une pierre revêt également une fonction d’exorcisme : il s’agit de chasser les petits démons censés apparaître le jour du Koto-yōka. Quant au tofu, sa consommation viendrait de la croyance selon laquelle les graines de soja, mame, sont liées au verbe « chasser les démons », mametsu.

À travers ce rituel, la tradition se transmet de génération en génération. « On ne nous explique pas tout », confie un enfant du quartier de Hamamachi. « On imite les aînés, et ainsi on apprend petit à petit. »


 

Mythes et récits : le moine borgne et le registre brûlé

Au cœur du Sagichō se trouve un récit fondateur, celui d’un moine borgne, le Hitotsume-kozō. Cet être inquiétant, doté d’un œil unique au milieu du front, est présenté comme le serviteur du dieu de la peste et de la malchance.

Selon le folklore de la région du Kantō, chaque année, le 8 décembre, les Hitotsume-kozō parcourent le pays et consignent dans des registres les familles qui se sont mal comportées au cours de l’année. Ces informations servent ensuite à décider de la fortune de chacun pour l’année suivante. Les registres sont remis au dieu de la peste et de la malchance, chargé d’infliger des châtiments à ceux qui le méritent.

Cependant à l’aube, selon la légende, irrité par l’éclat du jour, le moine aurait déclaré : « Je reviendrai le 15 janvier pour récupérer ce registre, garde-le jusque-là », avant de le confier à Dōsojin, le dieu des chemins. Accablé par ce fardeau, Dōsojin aurait décidé, la veille du retour du moine, le 14 janvier, de brûler le registre avec sa propre maison.

Lorsque le moine revient comme promis pour récupérer le registre, Dōsojin s’excuse : « Il y a eu un grand incendie et tout a brûlé. » Devant les cendres, le moine borgne comprend la situation et repart. Ainsi, grâce à Dōsojin, les habitants furent protégés des épidémies et des incendies.

Ce mythe dévoile le sens profond du bûcher final : brûler avant d’être jugé, effacer avant d’être puni. Le feu devient alors un rempart contre le mal invisible.

 

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Tirer contre la mer : Yannagokko et identité maritime

Au moment où les bûchers s’embrasent, un autre rituel se joue sur la plage : le Yannagokko, un tir à la corde hautement symbolique. De jeunes hommes vêtus de simples fundoshi, pagnes de tissu, tirent vers la mer une embarcation de bois sur laquelle repose un sanctuaire provisoire, tandis que les habitants restés à terre s’agrippent à l’autre extrémité de la corde. Cette épreuve oppose symboliquement la mer et la terre.

On dit que ce sanctuaire provisoire renferme les malheurs de l’année écoulée. Il est piétiné, brûlé et détruit par le feu, libérant ainsi la communauté de ses impuretés.

Les hommes immergés sont assimilés aux poissons. Pour garantir une pêche abondante, le camp de la terre doit l’emporter. Ce rituel rappelle combien le Sagichō demeure indissociable de l’identité maritime d’Oiso, où la survie dépendait autrefois directement de la mer.

Un patrimoine vivant, sous tension

Comme beaucoup de traditions populaires, le Sagichō n’échappe pas aux difficultés contemporaines. La population vieillit, les jeunes partent vers la capitale à la recherche de travail, et les métiers de la pêche séduisent de moins en moins les nouvelles générations.

Pourtant, le festival continue d’attirer un public nombreux, porté par la volonté des habitants de perpétuer cette belle tradition.

« Tant qu’il y aura des enfants pour frapper le sol et des anciens pour raconter les histoires, le Sagichō vivra », assure un responsable de quartier. La reconnaissance officielle comme bien culturel folklorique immatériel important n’est qu’un cadre : la survie du rituel dépend avant tout de la communauté.

 

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Quand le feu s’éteint, la communauté demeure

Lorsque les flammes s’apaisent, chacun emporte une braise de pin, censée protéger la maison des incendies. La plage retrouve peu à peu son calme, comme si la mer et le sable reprenaient leurs droits après la démesure du feu. Mais la fête n’est pas terminée pour autant.

Une procession se forme. Les jeunes hommes vêtus de pagnes sont à califourchon sur l’embarcation de bois, tirée par les habitants. Le cortège s’ébranle dans un joyeux tohu-bohu, rythmé par les encouragements hurlés au mégaphone, et s’engage dans les rues étroites du quartier pour rejoindre le sanctuaire. En chemin, il marque des pauses devant certaines maisons, où l’on entonne des prières à mi-voix, entre solennité et éclats de rire.

À l’arrivée, au temple, le shōchū, alcool fort à base de riz fermenté, et le tofu sont offerts aux participants. Le feu a disparu, mais la chaleur demeure dans les gestes partagés, les visages rougis par l’effort et le froid, les voix encore vibrantes.

Le Sagichō n’a pas seulement consumé des objets. Il a, une fois encore, soudé une communauté autour d’un geste collectif, fragile et obstiné à la fois, dans un Japon où les rites locaux luttent pour ne pas devenir de simples décors folkloriques.

À Oiso, le feu ne célèbre pas le passé. Il permet de le laisser derrière soi, pour mieux affronter l’année qui commence.

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