Dimanche 17 janvier 2021

VOIX & SAVEURS DE FEMMES- Jmalat Abu Musa, la résilience bédouine

Par Raphaëlle Choël | Publié le 13/05/2018 à 00:00 | Mis à jour le 03/12/2020 à 08:45
Photo : Crédit photo : Raphaëlle Choël
Jmalat Abu Musa

Frondeuse, l’œil éclatant, les joues pleines et le teint lumineux, la douce jeune femme nous reçoit avec la gentillesse et la générosité caractéristique des âmes bédouines. Jmalat n’a pas encore 40 ans et déjà huit enfants entre 8 et 22 ans.

Elle vit aujourd’hui dans le désert du Néguev dans la ville nouvelle de Rahat, à une trentaine de kilomètres de Beer Sheva. Elle est née non loin de là sur cette terre israélienne qu’elle affectionne tant. Bonne élève, la jeune femme a pourtant dû arrêter ses études à 14 ans, afin de pouvoir aider sa mère à la maison. Une vie de famille plutôt animée puisqu’elle est la cinquième d’une fratrie de vingt-huit enfants, son père ayant eu respectivement treize et quinze enfants avec chacune de ses deux femmes ! Jmalat se marie à l’âge de 16 ans et met au monde son premier fils à 17 ans et demi, ce qui lui vaut quelques réflexions acerbes lorsqu’elle se rend à l’hôpital pour accoucher : « Tu es une enfant qui met au monde un enfant », entend-elle chuchoter autour d’elle. A 29 ans, déjà comblée par ses sept petits (quatre filles et trois garçons), elle se laisse convaincre d’avoir un petit dernier par son entourage familial. Une grossesse normale, si ce n’est que l’enfant nait à 42 semaines à plus de 5 kilos ! Abed Elrahaman est un nourrisson facile au développement tout à fait normal jusqu’à ses sept mois. Il est alors pris d’une grosse fatigue et d’une perte d’énergie importante. Après quelques entrevues les tests sont approfondis et elle est convoquée à l’hôpital. Refusant fermement de se faire accompagner par un proche, elle s’y rend seule, est accueillie par dix blouses blanches et comprend aussitôt que l’heure est grave. Le verdict tombe et est sans appel : son fils est atteint d’une maladie orpheline rare (seize cas dans le monde) et son espérance de vie est limitée. Sous le choc, elle taira la nouvelle à son mari et à son entourage pendant cinq mois. Effrayée à l’avance par leurs réactions, elle conserve surtout le vif espoir que les choses s’arrangeront pour sa chair, son sang. Les tests s’enchaînent et le relais est pris par des hôpitaux américains. Pendant cette attente silencieuse et douloureuse, elle se lève chaque nuit pour aller prier sur le toit.

Sortir du silence

Son fils Abed Elrahaman a rapidement besoin d’une chaise roulante et d’un système de garde adapté : elle ne peut plus cacher la vérité à son mari. Elle l’invite à s ‘asseoir et lui remet alors une lettre dans laquelle elle explique la situation : «  Il m’était impossible de lui parler, alors je lui ai écrit. » Effondré, son mari l’accable : « tu es une imbécile, qui es-tu pour décider que je vais avoir un enfant malade ? ». Malgré la violence des mots, Jmalat a l’intelligence du cœur de comprendre que c’est la douleur qui parle au nom de cet homme blessé. Une semaine durant, Kaed n’ira pas travailler, il passera son temps avec les médecins leur reprochant d’avoir laissé son épouse se murer dans son mutisme. Aussitôt rentré à la maison, il l’assène des mêmes paroles : « comment as-tu pu garder tout cela pour toi ? ». Peu pratiquant auparavant, il se met alors à prier et continue depuis chaque jour avec ferveur. Au terme de cette semaine de congés, la force lui manque pour retourner travailler. Il se mettra en arrêt maladie afin d’organiser le futur familial dans cette nouvelle configuration. Chauffeur de poids lourd, il finira par reprendre la route mais est aussitôt victime d’un grave accident. Il est alors recueilli par des soldats israéliens puis hospitalisé quelques temps. A son retour, il reste très affaibli et ne peut reprendre son activité qu’à mi-temps. La situation économique familiale devient de plus en plus difficile et le couple s’adresse aux services sociaux pour tenter d’obtenir une aide en vain. La situation se dégrade pendant près de trois ans.

Transformer un handicap en potentiel

Alors que Jmalat se rend aux services sociaux, les responsables détectent en elle une forte et belle personnalité et un immense potentiel. Une idée émerge : ouvrir un centre d’accueil pour d’autres femmes en détresse afin qu’elles puissent ensemble se retrouver et y assouvir leurs rêves. Jmalat demande un bref délai de réflexion et accepte, voyant là une bonne façon d’assurer un revenu supplémentaire pour le foyer. La jeune femme met comme seule condition le fait de pouvoir choisir le profil des femmes qui participeront au projet. C’est ainsi que deux fois par semaine pendant trois heures, elle accueillera au sein de son Club des femmes souffrant d’exclusion. Ensemble, elles assistent à des conférences et participent tantôt à des ateliers de tissage, de couture, de confection de bijoux ou de savons, tantôt à des cours de cuisine. Au terme du cursus chacune aura ainsi appris une douzaine de savoir-faire qu’elles peuvent ensuite approfondir. Sur les traces de sa grand-mère égyptienne qui fabriquait elle-même ses produits de beauté, Jmalat décidera alors de monter sa petite entreprise de soins pour la peau. Elle emprunte 700 Shekels (environ 175 Euros) à sa mère et lance une petite production à base de miel, légumineuses, plantes, vitamines naturelles, épices et huiles essentielles qu’elle fait tester à ses amies. Elle revend le tout pour 1400 Shekels (environ 350 Euros), puis les marchés et le bouche-à-oreilles opérant avec excellence, elle parvient à écouler son stock et même à en dégager une petite marge.

Faire vivre sa maison

Le marché de Beer Sheva arrêtant son activité, Jmalat a alors l’idée d’ouvrir chez elle un centre pour les visiteurs. Une idée saugrenue au premier abord, qu’elle soumet cependant à Abed Elrahaman qui lui répond du tac au tac à sa manière par un petit cri de joie. Inutile d’approfondir la réflexion, la jeune femme avait obtenu l’approbation et le soutien de son fils.
Grâce aux 38 000 Shekels (environ 9500 Euros) économisés par la vente de ses crèmes, elle fait construire en 2017 un vaste espace dans une pièce attenante de son domicile. Murs blancs immaculés, tapis et coussins aux couleurs vives, elle reçoit à toute heure et se fait connaître par diverses associations de promotion des Bédouins, un bouche-à-oreille plus qu’efficace. Elle parvient aussi à trouver sa meilleure ambassadrice outre-atlantique : une cliente canadienne convaincue par les bienfaits de ses produits qui lui promet de l’aider à développer son marketing dès qu’elle aura obtenu toutes les licences de production et d’exportation nécessaires. En attendant, elle accueille sur rendez-vous quiconque voulant découvrir son activité, écouter son histoire et déguster une cuisine riche en saveurs orientales : légumes marinés à l’aneth, riz sauté aux légumes et mille épices, poulet rôti et autres trésors du répertoire bédouin. Rien n’effraie Jmalat qui a dû relever ses manches plus d’une fois dans sa vie. La jeune bédouine est bien entourée par des voisins solidaires, elle peut ainsi aussi bien accueillir au pied levé un couple de touristes qu’un groupe pouvant aller jusqu’à 300 personnes ! Active et impliquée, elle partage chaque semaine un moment avec une petite dizaine de femmes dont les maris sont en prison. Le temps d’un atelier de beauté, elles peuvent ainsi retrouver des plaisirs oubliés ou jusque là inaccessibles.

Jmalat a réussi à faire de sa vie un témoignage de force, de courage et de résilience. Un message qu’elle veille à transmettre à toutes celles et ceux qui viennent l’écouter. Relais actif des départements médicaux d’aide au développement de l’enfant, Jmalat apporte également plusieurs fois par mois du réconfort à des parents ayant du mal à accepter ou à vivre avec le handicap de leur enfant. « Si on a la volonté et une vision, on peut tout réussir, et si on tombe on peut toujours se relever. » Aujourd’hui, Abed Elrahaman est le rayon de soleil de la maison. « Et grâce à lui, je suis devenue une femme d’affaires ! »


 

Les recettes de Jmalat

Conserve d’agneau

Issu du répertoire de sa grand-mère égyptienne, voici une recette toute simple de viande que l’on peut conserver sans réfrigérateur pendant une année.

Ingrédients : agneau, graisse d’agneau, sel, curcuma

Préparation : couper la viande en petits morceaux, ajouter la graisse et faire cuire à feu doux au moins deux heures. Ajouter le sel et le curcuma. Disposer dans un sceau en plastique et laisser à l’abri de la lumière. La graisse ainsi solidifiée assurera la conservation de la viande dont on peut prélever une louche au gré des besoins.

Pâte de dattes

Ingrédients : dattes dénoyautés, huile d’olive, graines de coriandre, de sésame et de nigelle.

Préparation : malaxer les dattes avec l’huile d’olive. Faire cuire à feu doux. Faire griller toutes les graines à sec dans une poêle, puis mixer le tout. Mélanger les deux préparations et déguster chaud ou froid. Excellent pour les jeunes accouchées ou pour lutter contre la constipation.


 

INFORMATIONS :

Visite comprenant un atelier de confection de savons / crèmes, le témoignage de Jmalat et le repas à partir de 80 Shekels (selon le nombre de participants). Sessions proposées en hébreu, avec traductions possibles en anglais ou en français.

Tél : 054 3912896

Jmalat.78@gmail.com

 


 

raphaelle choel

Raphaëlle Choël

Journaliste globe-trotteur, auteure d’ouvrages et coach, Raphaëlle a été collaboratrice régulière des éditions de Londres, Shanghai, Singapour, Tel Aviv, Manille et de nos pages Mag. Elle y nourrit généreusement nos colonnes de ses portraits inspirants.
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