

Dimanche 22 juillet, le président de la République, François Hollande assistera à la commémoration officielle du soixantième anniversaire de la rafle du Vel' d'Hiv', au cours de laquelle 13.152 juifs de France furent arrêtés avant d'être déportés dans les camps d'extermination nazis.
Robert Spira - Photo : Ambassade de France en Israël
La loi du 10 juillet 2000 a instauré "la journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l'Etat français et d'hommage aux Justes de France". Cette journée est fixée au 16 juillet, date anniversaire de la rafle du Vélodrome d'hiver à Paris si ce jour est un dimanche ; sinon, elle est reportée au dimanche suivant.
En Israël, l'ambassadeur de France en Israël, Christophe Bigot a participé à la cérémonie organisée le 16 juillet à Yad Vashem en présence de différentes personnalités françaises et israéliennes, dont Robert Spira, représentant en Israël des Fils et Filles des déportés Juifs de France.
Le discours prononcé par l'ambassadeur de France a véritablement fait écho au témoignage poignant de Robert Spira, dont le père fut arrêté par la police française puis déporté.
La rédaction du petitjounal.com ? Tel-Aviv a tenu à vous les faire partager, alors qu'un sondage soulignait que 65 % des Français de moins de 35 ans ignorent tout de la rafle du Vel' d'Hiv'.
Témoignage de Robert Spira, représentant en Israël des Fils et Filles des déportés Juifs de France.
C'est un énorme privilège de pouvoir m'exprimer à Yad Vashem, dans ce lieu sacré, ce lieu à Eux consacrés.
Valérie [la fille de Robert Spira ? NDLR] me demande de prononcer quelques mots sur la rafle... Et je ne sais pas quoi dire.
D'abord quelle rafle ? La rafle ? Ma rafle ? 4 années de rafles ?
Juste après les années d'après guerre ? j'avais 8-9 ans ? souvent, on évoquait la rafle.
Aucun doute pour moi, la rafle avait eu lieu un 24 février 1943 dans un petit village près de Châteauroux. Ce jour où 2 uniformes français sont venus m'enlever mon papa, je m'en souviens très bien, je suis le dernier de ces 3 enfants qu'il a embrassé...
Pour lui ce fut Nixon, Gurs, Drancy, cela devait être Auschwitz mais ce fut Maidanek...
Vous voulez savoir pourquoi ?
Le responsable du convoi 51 du 6 mars 1943 ? celui de mon papa ? reçoit un télex en provenance d'Eichmann... "Par suite d'encombrement à Auschwitz, poursuivez jusqu'à Maidanek".
Encombrement ! Encombrement ! Ce mot dépasse en signification ce qu'un être normal peut accepter.
16 juillet 1942 : Il fait chaud et lourd sur Paris. La matinée du 16 juillet, nous l'avons passée en famille ma s?ur Annie 15 ans, mon frère Max 10 ans, et moi 5 ans et Caroline bien sûr, et notre maman dans l'appartement au 37 rue Greneta, dans le 2e arrondissement.
Papa s'est absenté dès le matin à son atelier de mécanique, un travail urgent à terminer.
Midi. Coup de sonnette, Ma s?ur ouvre, sur le palier, un homme seul, d'une main tient son chapeau, de l'autre sa carte de policier.
- Madame Spira ? J'ai un ordre de la préfecture de police qui m'ordonne de vous emmener, vous, votre mari et vos enfants
- Mais... mon mari est absent
Le policier ne cherche même pas à vérifier les dires de ma mère.
Il reste dans le vestibule, réfléchit un instant, semble presque soulagé...
- Faites revenir votre mari, je reviendrais vous rechercher à 5 heures, d'ici-là préparez quelques affaires pour 2 jours.
Photo : Ambassade de France en Israël
Par chance, un voisin possède le téléphone... C'est le patron du café situé juste à côté de l'atelier de mon père qui a pu lui transmettre le message de ma mère.
5 heures précises... Nouveau coup de sonnette... Est-ce le même policier ? Je ne peux le préciser, je me souviens que maman lui a servi un petit verre de schnaps.
- Bon maintenant, il faut y aller.
Embarras des Spira... Nous avons bien préparé une petite valise avec des affaires de toilettes, mais que devons nous faire de Caroline ? Caroline, notre compagne de jeux, notre confidente, celle à qui nous racontons tous nos secrets...
Caroline cette magnifique poule que maman a ramenée de la campagne il y a environ 2 ans et a installée sur notre minuscule balcon en s'imaginant que de temps en temps nous pourrions déguster, denrées rarissimes à l'époque, un ?uf tout neuf...
Manque de coq à l'époque dans Paris ? Je ne me souviens pas d'avoir mangé un seul ?uf, mais ce dont je me souviens, c'est de notre amour pour Caroline, normal 2 ans de cohabitation enfant-animal.
- Et notre poule on peut l'emmener ?
Le policier se gratte la tête, Caroline ne figure pas sur sa liste.
- En descendant quand vous remettrez les clefs de l'appartement à votre concierge demandez lui gentiment si elle peut garder votre poule.
Madame Laridon accepte bien volontiers et ne semble pas étonnée de nous voir emmenés.
Tristesse des petits Spira de se séparer de Caroline, même si ce n'est que pour 2 jours comme nous l'affirme le policier pour nous consoler. L'orage n'arrive pas à éclater, les rues sont presque vides, normal pour un lendemain de fête pas comme les autres. Papa et le policier marchent devant et sont en plein désaccord.
Papa est Citroëniste et défend l'avance technique de sa Rosalie à moteur flottant, le policier ne jure que par sa Renault jamais en panne, elle !
Derrière eux, comme d'habitude Max et Annie se disputent, moi je marche doucement en tenant la main de maman. Vingt minutes plus tard, nous arrivons rue Dussoubs devant une école maternelle.
L'orage éclate, il pleut à verses quand nous pénétrons en courant dans l'école sans même remarquer l'autobus garé au coin de la rue. Notre policier accompagnateur nous abandonne.
- Au revoir les enfants, à bientôt.
A mes yeux, le préau me semble immense... A part nous et les 5 policiers en civils siégeant derrière leur petite table, le préau est vide. Posée sur chaque table, une petite boite en bois rectangulaire, chaque boite contient une partie du fichier juif.
Après guerre quand ma mère me répétait si souvent cette phrase : "En juillet 1942, tu nous as sauvé la vie..." je commence à la croire. Je vais peut-être vous étonner mais en 1942, je suis un petit garçon très mignon.
Pourquoi mes parents se dirigent-ils vers la table de gauche ?
Pourquoi le policier derrière sa table me regarde si fixement ? Maman a toujours pensé que cet homme devait avoir un enfant du même âge que moi... Et lui devait savoir où l'on conduisait les Juifs et même peut-être savoir ce que l'on faisait des Juifs.
Rapide coup d'?il sur les deux autres enfants...
- Votre nom ?
- Spira
- Spira, Spira, Spira...
Une fiche sort de la boîte, nouveau regard sur l'adorable petit garçon, moi. Le ton change, il ne parle plus, il gueule, et il gueule très fort !
- Tous pareils ! Convoqués à 1 heures, vous arrivez à 6 heures ! Vous croyez que l'on a que ça à faire ? A vous attendre ? Moi je suis là depuis 5 heures du matin !
La voix est de plus en plus menaçante...
- Allez foutez-moi le camp vite et la prochaine fois essayez d'arriver à l'heure...
Quelle humiliation pour mes parents devant leurs enfants...
- Pardon monsieur, excusez-nous monsieur...
Un peu honteux nous nous dirigeons vers la sortie. En silence, les 5 policiers nous regardent partir. L'orage a cessé... En sortant de l'école nous remarquons l'autobus qui semble en attente.
C'est ma s?ur Annie qui a poussé le cri, elle vient de reconnaitre dans l'autobus sa camarade de classe, sa meilleure amie, Paulette Ravitzki, qui joue une partie de jeux des 7 familles avec sa s?ur Yvette, la petite fiancée de mon frère et leur petit frère André, mon meilleur copain.
A trois mètres de l'autobus, un gardien de la paix en pèlerine se roule tranquillement une cigarette. Il nous faut taper sur la vitre embuée pour que les trois enfants Ravitzki s'aperçoivent de notre présence.
Ils nous parlent mais de cette saloperie d'autobus aucun son ne nous parvient...
C'est Max le premier qui va trouver ce moyen de communiquer : La paume de sa main contre la vitre du bus se met à jouer les essuie glaces. A l'intérieur de l'autobus, Yvette a compris, sa main se clone sur celle de mon frère, aussitôt nous l'imitons, six paires de mains s'amusent à ce jeux de paume, maudite glace qui sépare de si bons amis.
Tout a une fin, à la demande de nos parents, nous devons nous séparer des petits Ravitzki.
- Allons vous irez jouer chez vos amis jeudi prochain, ou bien eux viendront à la maison, je verrais avec leur maman.
Au coin de la rue Réaumur se trouvait un café Dupont... Chez Dupont tout est bon, les cafés Dupont, comme Vuitton, comme le Café de la Paix place de l'Opéra seront parmi les premiers, avant même l'ordonnance de Vichy, à accrocher ce petit panneaux "interdit aux juifs".
Lissac, lui c'était, "Lissac n'est pas Isaac"...
Journée des paradoxes, c'est à la terrasse de ce "Dupont tout est bon" que j'ai bu ma dernière grenadine avec toute ma famille réunie. Maintenant il nous faut rentrer à la maison.
- Bonjour Madame Laridon, nous venons récupérer notre poule.
Est-ce notre concierge ou une statue de sel.
Son beau frère, planton à la Préfecture de police lui avait bien expliqué ce que l'on faisait des juifs... Elle se retourne, soulève le couvercle de sa cocotte en fonte... "Prenez là, elle est à vous..."
Caroline, notre poule chérie réduite en petits morceaux baignant dans sa sauce.
Comment aurions-nous pu la manger... Ce soir là 3 gros chagrins d'enfants chez les Spira.
Par précaution, 15 jours après la fin tragique de Caroline, nous passons en zone libre... Laval aime beaucoup les enfants, surtout les enfants juifs, à sa demande, les enfants juifs iront rejoindre leurs parents...
11 novembre 1942, le convoi 45 déporte de Drancy sur Auschwitz 745 juifs dont 106 enfants de moins de 16 ans.
Parmi Eux, Paulette Ravitski 14 ans, sa soeur Yvette 12 ans, leur petit frère André 8 ans gazés deux heures après leur arrivée, ils rejoindront en fumée leur parents Indel et Migua Ravitzki dans ce ciel maudit de Pologne resté mystérieusement muet.
Il a fallu Serge Klarsfeld, il a fallu 50 ans pour qu'un Président de la République, Jacques Chirac prononce enfin ces mots : "Cette folie criminelle de l'occupant a été secondée par des français, par l'Etat français".
Robert Spira ? 16 juillet 2012
Discours de S.E. Christophe Bigot, Ambassadeur de France en Israël
Nous sommes réunis aujourd'hui, en ce sanctuaire dédié au souvenir, pour honorer la mémoire des 12.884 Juifs de France, dont 5.802 femmes et 4.051 enfants, que la police française a raflé un matin de juillet 1942.
Elle est venue les arrêter à leur domicile, les parquer comme des bêtes dans un stade, avant de les abandonner à la machine d'extermination nazie.
Ces hommes, ces femmes, ces enfants, qu'un système criminel, avec l'appui de la police française, avec la complicité de l'Etat français, a emportés dans sa folie meurtrière, n'étaient coupables de rien.
Leur seul crime était d'être nés, d'être nés Juifs.
Obligés de porter l'étoile jaune depuis le 29 mai 1942, ces hommes et ces femmes, que l'hideuse terminologie nazie qualifiait de "Juifs apatrides" étaient des étrangers accueillis par notre pays, ce pays qui aurait du rester la patrie des Lumières et des Droits de l'Homme.
Ils croyaient en la France. Ils lui faisaient confiance. Ils furent livrés par l'Etat Français à la barbarie de l'occupant nazi, laissés à la merci de la haine, de la violence, de la mort.
70 ans plus tard, l'horreur que nous inspire cet évènement ne s'est pas estompée.
70 ans plus tard, la tache indélébile laissée sur notre histoire ne s'est pas effacée.
70 ans plus tard, notre devoir de mémoire n'en est que plus urgent.
La France indigne, la France fautive, cette part sombre de notre histoire, a existé.
Il faut le rappeler, non pour se flageller, ou pour abaisser la France, mais pour l'élever à la hauteur de la vérité.
76.000 Juifs de France ne revinrent jamais des camps de la mort nazis. Parmi eux, il y eut des membres de vos familles, des parents, des frères, des s?urs, des destins broyés par la haine aveugle de l'occupant nazi, et de ses supplétifs du régime de Vichy.
Mais, si la faute fut collective, une part de lumière a aussi percé sous l'Occupation. Certains de nos concitoyens ont résisté à l'horreur, à la haine. Héros ordinaires, que rien ne prédestinait à un si haut destin, rien qu'un simple refus, un front relevé face au mal qui s'étendait.
La France, si elle connut la Collaboration d'Etat, a aussi été la première, avec Londres, à s'opposer à l'Allemagne nazie. 250.000 soldats français sont morts dans ce combat.
Trois quarts des Juifs de France ont pu être sauvés, grâce au courage des Français, et même si c'est trop peu, c'est de tous les pays occupés le pourcentage le plus élevé.
Cette France des Justes parmi les Nations, des Résistants, de l'?uvre de Secours aux Enfants, cette France de l'île de Sein, d'Alger, de Londres, et de tant de villages, de hameaux, d'immeubles anonymes où des Juifs persécutés ont trouvé un asile, cette France mérite aussi sa place dans notre Histoire.
Cette France a su affirmer, dans les heures les plus noires, que l'universalité des valeurs de Liberté, d'Egalité, de Fraternité, ne souffrait aucune exception.
Ces Français qui ont su dire Non, quand l'indifférence eut été si confortable, nous obligent.
Ces héros ordinaires nous rendent redevables d'une dette imprescriptible, une dette de sang : celle du souvenir.
Elie Wiesel, lorsqu'il reçut le Prix Nobel de la Paix, déclara: "J'ai essayé de garder la mémoire en vie, de combattre ceux qui voulaient oublier. Car si nous oublions, nous sommes coupables, nous sommes complices".
Oublier, en effet, c'est être complices, une seconde fois, de la barbarie.
Oublier, c'est ajouter l'indifférence à l'indignité, le mépris à l'infamie.
Il ne suffit pas de répéter, comme un mantra, "Plus jamais ça".
Il faut renouveler, sans relâche, l'engagement et l'effort en faveur du travail historique, qui, s'il est douloureux, est le seul à nous permettre de regarder en face notre passé.
Il nous faut enseigner, il nous faut transmettre.
Rappeler à nos enfants, même et surtout aux plus jeunes, que ce furent des écoliers de France, comme eux, que la police vint chercher ce matin du 16 juillet, pour les parquer dans des conditions indignes au Vélodrome d'Hiver, avant que l'atroce litanie de leur voyage n'égrène les noms des escales menant aux camps de la mort nazis : Pithiviers, Beaune-la-Rolande, Drancy, Auschwitz.
Il nous faut agir aussi.
Agir, sans cesse, pour empêcher que la haine ne renaisse.
A l'heure où la bête immonde de l'antisémitisme a resurgi, à la sortie d'une école toulousaine, sous les traits de Mohammed Merah, je veux rappeler l'engagement de toute une nation à lutter contre ce fléau.
Et je veux dire que lorsque l'on agresse, que l'on maltraite, que l'on blesse un Juif de France, parce qu'il est juif, c'est la France que l'on insulte, et c'est la France qui répond, avec toute la fermeté dont elle est capable face à l'intolérable.
L'intolérable, ce jour-là, à Toulouse, nous a tous révoltés.
Il nous a rappelé que le combat contre la barbarie n'était pas achevé, que l'effort de tous les instants devait être poursuivi, pour ne pas être vain.
Honorer la mémoire des 13.000 Juifs raflés les 16 et 17 juillet 1942, 70 ans plus tard, c'est livrer l'une des batailles essentielles de ce combat contre l'indifférence, contre l'apathie, contre l'oubli.
Honorer leur mémoire, c'est dire que, comme l'écrivait André Schwarz-Bart dans Le Dernier des Justes, "nos yeux reçoivent la lumière d'étoiles mortes".
Je vous remercie de votre attention.
(lepetitjournal.com/telaviv) Jeudi 19 juillet 2012







