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Les violences à l’égard des femmes à Singapour

Par Laetitia Person | Publié le 10/07/2019 à 16:05 | Mis à jour le 11/07/2019 à 11:23
Photo : @alisa-mulder
violences femmes singapour

Octobre 2017, c’est le scandale ! L’affaire Harvey Weinstein éclate au grand jour. Une douzaine de femmes accuse ce producteur de cinéma américain de harcèlement sexuel, d’agression sexuelle ou de viol. Dans son sillage, est repris le hashtag #MeToo, créé dix ans plus tôt par la militante féministe américaine Tarana Burke. Le mouvement est tel que de nombreuses femmes victimes d’agressions et de harcèlement sexuels appellent à briser le silence et à rapporter leurs attaques sur les réseaux sociaux. Dans le monde entier les témoignages affluent, allant du sexisme quotidien au harcèlement de rue, jusqu’aux agressions sexuelles. L’impact n’épargne pas Singapour où la société prend alors conscience de la prévalence des violences faites aux femmes. Enquête sur un état de fait qui sort progressivement de l’ombre…

 

Singapour revient de loin ! Il y a à peine 50 ans, la violence à l’égard des femmes n’était pas appréhendée dans une acception globale. Seuls les viols, les agressions sexuelles et l’inceste étaient reconnus par le code pénal. Ce contexte cachait une triste réalité largement tolérée par la société comme l’explique l’Association of Women for Action and Research (AWARE) qui évoque même une « maladie sociale chronique » : celle de la violence domestique. Toujours selon AWARE, deux éléments expliquaient cet état de fait : l’existence de stéréotypes sexistes profondément ancrés selon lesquels les femmes étaient les subordonnées des hommes et la croyance selon laquelle ce qui se passait au sein du foyer était une « affaire de famille privée ». La cellule familiale, incarnée par l’homme en tant que chef de famille, constituait un tel bloc dans la société singapourienne que le législateur hésitait à intervenir et à criminaliser les violences domestiques.

 

Le problème est resté tapi jusqu’aux années 1990 où, face au plaidoyer de plusieurs ONG, les autorités acceptent de le reconnaître comme un enjeu sociétal. Deux évènements majeurs sont à l’origine de cette prise de conscience : l’adhésion de Singapour à la Convention des Nations Unies sur l’élimination de toutes formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) et un projet de loi sur les violences domestiques défendu par Kanwaljit Soin, ancienne présidente de l’association AWARE. Si le projet n’a finalement pas été entériné par le législateur, nombre de ces dispositions ont été reprises, en 1996, dans un amendement historique à la Charte des droits de la femme. La violence n’est alors plus appréhendée dans un seul contexte domestique et la notion de préjudices émotionnel, psychologique et physique émerge. Dans les années 2000 sont reconnus le harcèlement sexuel au travail, la traite des femmes, les abus contre les travailleurs domestiques et le viol conjugal. Aujourd’hui, bien que le principe d’égalité soit inscrit dans la Constitution, impliquant la non-discrimination à l’égard des femmes, les associations et les experts estiment que l’ampleur du problème a été sous-estimée. Pour AWARE, « la société singapourienne n’a pas progressé parallèlement aux changements politiques amorcés. Les mentalités, notamment, continuent à tolérer la violence et la discrimination à l’égard des femmes. Or, ces mentalités sont fondamentales puisqu’elles sont fondatrices des idées traditionnelles de la moralité ».

 

Honte et culpabilité

 

À l’échelle mondiale, Singapour est un pays où l’agression sexuelle reste l’un des crimes les moins signalés. Une enquête réalisée par International Violence Against Women Survey (IVAWS) a révélé que les victimes préfèrent taire leur agression plutôt que de subir de nouvelles stigmatisations. Les chiffres en la matière sont consternants : une personne sur dix pense que les femmes violées sont souvent à blâmer ! Relativement peu visible dans les dénonciations suscitées par la mouvance #MeToo, Singapour n’est pourtant pas resté insensible face à cette prise de conscience. En témoigne le centre de traitement des agressions sexuelles de l’association AWARE qui a enregistré une hausse de 79 % fin 2017.

 

Répondant à un besoin prégnant de soutien aux victimes et d’évolution des comportements à tous les niveaux de la société, AWARE a déployé la campagne Aim for Zero visant à inciter les femmes victimes de violences sexuelles à les dénoncer. Dix femmes témoignent, avec courage, sur leur agression et leur traumatisme. Lancée officiellement à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le 25 novembre 2018, l’ambition est de mettre un terme définitif à la violence sexuelle à Singapour. Pour autant, pour faire évoluer les mentalités et les comportements, il convient de s’attaquer aux racines du problème. Pour le United Nations Women’s Committee de Singapour « le plus important est de convaincre les membres de la société singapourienne d’accepter de modifier les comportements traditionnels qui encouragent trop souvent la violence masculine ». Cette évolution des mentalités passera nécessairement par l’éducation des jeunes garçons et des hommes. Reste le problème des maids, souvent exploitées et hébergées dans des conditions sordides, ainsi que des épouses étrangères provenant de contextes socio-économiques plus pauvres que ceux de leurs époux singapouriens. Dépendantes d’eux pour la résidence, la nationalité et le droit au travail, elles sont fragilisées et davantage exposées aux mauvais traitements. Au-delà des abus et des inégalités qui n’en sont que plus exacerbés, il leur est difficile de solliciter de l’aide auprès des structures compétentes. Singapour revient de loin mais il lui reste encore du chemin à parcourir pour assurer aux femmes sécurité, respect et éradiquer de façon définitive toute forme de discrimination.

 

 

La violence sexuelle en chiffres

> 35 % de femmes ont subi une forme de violence sexuelle à Singapour

> 87 % connaissaient leurs auteurs

> Seules 6 % ont demandé de l’aide

Etude menée en 2013 par des bénévoles de la campagne We Can! auprès de 500 femmes âgées de 17 à 25 ans.

Reprise de l'article paru dans le magazine Singapour n°13 (Mai-Sept 2019) dont le dossier central était consacré aux « femmes à Singapour ».

 

Laetitia Person

Laetitia Person

Diplômée en droit, Laetitia conçoit des stratégies éditoriales et contribue à la production de contenus en free lance depuis 2011. Elle se passionne pour la course à pied.
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