Édition internationale

« Trees on the Way » fait étape à Singapour

En septembre 2023, Benjamin Parent, 35 ans, diplômé d’une école de commerce et employé chez Tesla, quitte la technopole de Sophia Antipolis, enfourche un vélo chargé de 45 kilos d’équipement et pointe sa roue vers l’Est. Objectif : atteindre le Japon en trois ans à la découverte d’initiatives vertueuses inspirantes. Benjamin est actuellement de passage à Singapour. Lepetitjournal.com l’a rencontré.

Benjamin parent Benjamin parent
Écrit par Karen Attal
Publié le 6 mars 2026

 

 

Le projet s’appelle Trees On The Way. Sa mission repose sur trois piliers : un défi bas carbone de tour du monde à vélo, une enquête sur les bonnes pratiques environnementales à la rencontre d’entrepreneurs à impact, des arbres plantés au fil des kilomètres parcourus. Et un livre pour transmettre ce que la route enseigne…

 

Un canapé douillet, une fenêtre qui donne sur l’immense piscine d’un condo paisible d’East Coast, encore enveloppé de fraîcheur matinale. Dans un appartement prêté par un ami proche, Benjamin Parent s’accorde une halte. Derrière le projet du cycliste, il y a des personnes ouvertes et bienveillantes qui hébergent, des partenaires qui soutiennent, des proches qui encouragent. Trees on the Way est une aventure solitaire mais tissée de solidarités discrètes. Sur la table basse, un livre de philosophie, pour s’offrir de la joie, si importante pour tenir, même en pause dans la ville du confort, le temps de reprendre son souffle avant de repartir. Ce tour du monde à vélo qu’il poursuit depuis 2 ans est semé d’embûches. On perçoit chez Benjamin à la fois la fatigue du sportif longue distance et une détermination intacte : « Il y a plusieurs fois où j'ai eu envie d'arrêter. Dès qu'on a des valeurs qui sont fortes et qu'on est aligné avec ces valeurs, on a les ressources pour continuer d’avancer ». Il s’apprête donc à repartir sur la route jusqu’au Japon où il mettra fin à son périple. 

 

Aux origines d’un projet de conscience

Trees on the Way évoque une promenade bucolique mais le projet relève d’une ambition écologique. À dix-huit ans, Benjamin a un premier déclic. La projection d’ « Une vérité qui dérange »  d’Al Gore, suivie d’un débat sur la durabilité des sociétés, est un véritable choc intellectuel et moral. Son amour de la nature et du vivant dès le plus jeune âge, sa passion du sport, de la mobilité et son intérêt croissant pour l’entreprenariat social le prédestine à ce qui va devenir un engagement existentiel : le commerce peut-il cesser d’être une variable du problème environnemental pour devenir une partie de la solution ?

Une intuition surgit : aller à la rencontre des entrepreneurs à impact. Et pourquoi pas à vélo ? (un vieux rêve d’aventure resté actif) Pour matérialiser l’effort et transformer chaque tronçon en promesse, s’ajoute un dernier axe : la plantation d’arbres. Trees on the Way naît de cette convergence : rouler, rencontrer, régénérer.

Son financement repose en partie sur ses économies, une campagne participative et des sponsors (Skema Business School, fondation Live Good, Rotary Club, GObyAVA) qui offrent un ancrage au cycliste.

 

Le vélo : école de lenteur et de discipline

La traversée à vélo épouse la philosophie du voyage lent. Le corps apprend la mesure, l’endurance, l’humilité. L’expédition n’est pas toujours facile : se lever à cinq heures pour éviter la chaleur, pédaler sept à 10 heures, s’arrêter quand l’air devient irrespirable. À la fatigue, aux blessures, aux intempéries, aux bêtes sauvages, à la solitude, Benjamin répond avec courage et résilience. « Sur le vélo, on devient un soldat, discipliné. La douleur est une information ». 50-60 kilomètres par jour (parfois le double) ne représentent pas une performance à exhiber mais la preuve qu’on peut se déplacer sans menacer la survie de notre planète.

Le voyage révèle pourtant la fragilité des infrastructures. Même en Europe, le réseau Eurovélo oblige parfois à rejoindre en dernier recours les axes automobiles. Dans un grand nombre de pays, rien n’est véritablement pensé pour les cyclistes.

 

A la rencontre de femmes et d’hommes extraordinaires

Au cœur du projet se trouvent les entrepreneurs à impact. Benjamin en a déjà rencontré une quarantaine dans plus de vingt pays. Leur point commun : vouloir résoudre un problème environnemental ou social pour permettre à l’humain de vivre dignement sur une planète habitable. Pour Benjamin, l’entrepreneuriat est un facteur majeur de transformation rapide et libre. Il collecte donc les bonnes pratiques avec l’idée d’en faire un livre et peut-être même un documentaire.

Pour structurer ses rencontres, il s’appuie sur le modèle de l’économie du Doughnut de Kate Raworth, qui propose de satisfaire les besoins humains fondamentaux sans dépasser les limites écologiques planétaires. Il le décrit comme « la boussole du XXIe siècle ». Les entrepreneurs sont donc sélectionnés en suivant les thèmes du doughnut, tels que la biodiversité, le climat, la pollution plastique, l’égalité, l’habitat. « Cela permet d'avoir une vision systémique et surtout d'avoir des solutions, pas que les problèmes, parce que les problèmes, on les connaît. Et les entrepreneurs amènent des briques de solutions ».

À Singapour, un grand nombre d’initiatives originales ont vu le jour, comme l’usage de bureaux vacants via une plateforme de mutualisation pour réduire l’artificialisation des sols et les déplacements inutiles, ou le développement de plantes capables de séquestrer le CO₂ dans les bureaux et de produire des aliments dans les écoles, conjuguant purification de l’air et éducation, ou encore une école innovante utilisant l’IA pour faire appel à des intervenants extérieurs afin d’optimiser l’espace.

 

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Des arbres pour concrétiser l’itinéraire

Le troisième volet du projet débutera à la fin du voyage : des arbres seront plantés dans une zone sinistrée en France à hauteur du nombre de kilomètres parcourus (tous les 21 kilomètres pédalés, soit avec un objectif de 2500 au total). Le chiffre 21 renvoie aux 21 secteurs du Doughnut, à la date du départ et à la COP21 – qui a mené aux accords de Paris, traité international majeur visant à limiter le réchauffement climatique à 1.5°C. L’objectif est de rendre le projet régénératif, c’est-à-dire d’aller au-delà de la neutralité carbone. Il ne s’agit donc pas seulement de réduire l’impact humain mais de restaurer la nature. Planter un arbre est plus qu’un symbole, c’est semer l’espoir qu’un avenir radieux est encore possible.

Cependant, Benjamin ne cède pas à l’utopie : « L’économie régénérative est ce vers quoi on tend ». Replanter des arbres ne reconstitue pas mécaniquement un écosystème. Il faut éviter la monoculture, mesurer la séquestration carbone, accepter le long terme. Toute activité humaine laisse une trace, c’est pourquoi il faut envisager de transformer en profondeur les modèles d’entreprise et nos représentations du progrès et du succès. 

 

Une problématique à multiples points de tension

Les modèles proposés à la jeunesse valorisent la démesure : jets privés, voitures de luxe, escapades ostentatoires. Les influenceurs sur les réseaux sociaux amplifient ce narratif, loin de promouvoir des récits où la protection du vivant est désirable. « Quand James Bond sera à vélo alors la partie sera gagnée ! » ajoute Benjamin, en souriant. Ceci est d’autant plus problématique que ce phénomène remplace une information qui manque déjà cruellement. Le changement climatique est dans toutes les bouches alors que l’écologie agglomère des systèmes interdépendants comme la biodiversité, le cycle de l’eau, l’azote, le phosphore, l’expansion des sols. Il n’existe pas de solution unique, seulement des réponses fragmentées qu’il faut identifier et mettre en place.

Et bien sûr une question centrale : comment concilier exigence écologique et viabilité financière d’une économie ? « Il faut tendre vers le mieux dans toutes ses actions. Ça passe par une certaine forme de frugalité, que j'appelle joyeuse et esthétique ». Le bonheur, affirme-t-il, n’est pas seulement corrélé au niveau de confort mais surtout aux relations humaines et aux actions désintéressées, le fameux « seva » que prêchent les Indiens. Quoi qu’il en soit, la croissance infinie dans un monde fini relève de la fiction. Benjamin propose de « repenser notre vie en termes de besoins » et surtout, à l’échelle des décideurs, de changer les règles du jeu économique pour permettre à chacun de jouer sa carte morale. 

 

L’importance de l’énergie vitale et de l’équilibre pour passer à l’action

Selon Benjamin, « il est important d'avoir de la joie en soi parce que l’état de la planète, c'est beaucoup de mauvaises nouvelles ». Certaines pertes sont irréversibles : la fonte des glaciers au Népal, la sécheresse au Rajasthan, les sols agricoles pollués. L’action devient alors une thérapie active : « il faut toujours rester en mouvement. Le mouvement, c’est la vie, disait Andrew Taylor Still, fondateur de l’ostéopathie. Léonard de Vinci le qualifiait de principe de vie. Mais là est tout le paradoxe car le mouvement est souvent associé aux ressources ».

Mais d’où vient cette énergie ? « Cette force, on l’a tous, c’est la force collective du monde, c'est-à-dire une énergie qui nous dépasse. Et quand on se connecte à cette énergie, on retrouve une certaine forme de joie ». L’essentiel est de ne pas céder à la paralysie. Pour certains, ça passe par le sport, la religion, la famille. Pour Benjamin, c’est par la nature. 

À la communauté francophone de Singapour, Benjamin adresse un message simple sur un ton lucide et amical. « Quand on est privilégié, on a le pouvoir de tendre la main ». La chance oblige. Évidemment, l’empreinte carbone est significative au sein de la communauté d’expatriés, qui dépend de l’avion. Dès lors, « tout est une question d’équilibre. Chacun contribue un petit peu à son niveau. Il faut essayer de compenser par de petites actions ». Planter un arbre, nettoyer une plage, créer du lien social, donner l’exemple aux enfants. Une fois par semaine, peut-être, c’est déjà beaucoup, à condition de ne jamais perdre de vue que le monde ne se transformera qu’à mesure que nous accepterons de nous changer nous-mêmes. L’époque nous invite moins à chercher la perfection qu’à redéfinir un cap : faire au mieux avec notre degré de conscience, notre sensibilité, les informations nouvelles, les ressources à disposition. « En gardant toujours avec soi sa joie de vivre, son humanité et l’amour du vivant ! »

 

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Sport et entrepreneuriat demandent tous deux endurance, vision et capacité à transformer les obstacles en opportunités. Dans un monde saturé de déclarations d’intention, Benjamin Parent ne théorise pas la transition mais la relie à une aventure à vélo, à des arbres plantés, à des modèles qui tiennent économiquement et humainement.

Fidèle à ses valeurs, il poursuit sa route avec cohérence, convaincu que la joie, loin d’être un luxe, est la condition même de l’engagement. Le projet Trees on the Way cherche une/des réponse/s à la question : peut-on entreprendre sans détruire ? Sur la route, il a la confirmation qu’il est possible d’avancer sans dévaster et que ralentir, à coups de pédale, est la meilleure manière de progresser.


Retrouvez Trees on the Way ici.

 

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