Quand Singapour fait son cinéma – L’âge d’or de l’après-guerre

Par Jean-Michel Bardin | Publié le 02/10/2022 à 18:30 | Mis à jour le 03/10/2022 à 06:23
Photo : P. Ramlee, l’icône du cinéma singapourien d’après-guerre (copyright FlyFM)
P. Ramlee cinema singapourien

Quand on pense cinéma, Singapour n’est pas forcément le premier pays qui vient à l’idée. Et pourtant, il y a beaucoup de choses à dire sur le cinéma et Singapour, des premières projections à la fin du 19ème siècle, à la nouvelle vague singapourienne récompensée dans les festivals internationaux ces dernières décennies, en passant par l’âge d’or du cinéma singapourien, qui a produit des centaines de films largement diffusés en Asie dans les années 50-60. Cet article est le second d’une série de trois.

 

Dès la fin de la seconde guerre mondiale, la production reprend de plus belle

Les frères Shaw engagèrent le réalisateur indien B. S, Rajhans, qui avait déjà tourne deux films malais à Singapour avant la guerre. Ainsi sortit en 1946 le film « Seruan Merdeka », célébrant l’alliance entre chinois et malais dans la résistance contre les japonais. Ce film reste une exception pour la participation au même niveau d’acteurs chinois et malais dans un même film. En 1947, les frères Shaw réouvrirent leur studio sous le nom de « Malay Film Production ». Entre 1947 et 1952, ils eurent le monopole de la production locale et produiront pas moins de 37 long-métrages.

En 1953, un second studio, « Cathay Keris », ouvrit à Singapour, pour permettre à Cathay organisation de distribuer des films en malais dans son réseau de cinéma, du fait que Shaw restreignait la distribution de ses films à son propre réseau. Les deux studios étaient des organisations très intégrées : tous les moyens nécessaires à la production depuis les plateaux de tournage jusqu’aux salles de montage, en passant par l’orchestre. Les acteurs et les techniciens étaient logés à proximité dans des logements fournis par la compagnie.

 

studio de cinema
Le studio Cathay Keris sur East Coast Road (copyright National Museum)

 

Il y eut aussi quelques producteurs indépendants, comme Nusantara films, qui avait produit une demi-douzaine de films quand il ferma en 1954. Mais les deux grands studios ont représenté 95 % des plus de 300 films produits à Singapour entre 1946 et 1972.

On peut s’étonner de l’abondance de cette production cinématographique, essentiellement en malais, dans un petit pays comme Singapour, dont la population est majoritairement chinoise. En fait, à cette époque, Singapour était considéré comme partie prenante de la communauté malaise. Le marché ne se limitait donc pas à l’ile de Singapour mais englobait toute la Malaisie (appelée alors « Malaya »). Les sous-titrages étaient rares, mais la cohabitation des communautés dans les « Kampongs » permettait à tous d’avoir assez de notions de malais pour comprendre. Enfin, il n’y avait pas d’autres studios dans le monde malais dans les années d’après-guerre.

 

 

Le cinéma singapourien utilise des ressources de toutes origines, contribuant à sa diversité et à sa créativité

Au début, les Chinois procuraient le financement et le support technique des laboratoires de développement, tandis que les Indiens apportaient leur expérience de direction et technique cinématographique. Les malais étaient ceux qui apparaissaient dans les films comme acteurs, chanteurs, ou danseurs.

Mais avec les années, le paysage se diversifia. Apres les réalisateurs indiens qui eurent une influence déterminante au démarrage de la production cinématographique singapourienne, vinrent des réalisateurs philippins, puis des réalisateurs malais, qui montèrent en charge à la fin des années 50, jusqu’à monopoliser la réalisation au milieu des années 60.

Que des réalisateurs d’origines si diverses aient pu faire des films qui intéressent la communauté malaise ne doit pas surprendre. Tout d’abord, culturellement parlant, le monde malais dépasse de loin la seule Malaisie : il englobe une grande partie de l’Indonésie actuelle, Brunei, le sud de la Thaïlande et une partie des Philippines. Ensuite, du 7ème au 12ème siècle, une grande partie de ce monde malais a été unifié sous l’empire hindou-bouddhiste Srivijaya, qui a diffusé toute la mythologie indienne dans la culture malaise. Par la suite, avec l’arrivée de l’Islam, c’est la culture arabe qui s’y est ajoutée. Enfin, les malais ont aussi intégré certains aspects de la culture de leurs colonisateurs anglais ou hollandais.

Cette diversité se retrouve dans le « bangsawan », une forme versatile d’opéra malais, qui a inspiré les thèmes et les formes de premiers films tournés à Singapour, et qui en a même fourni leurs acteurs. Il s’agit de spectacles totaux, incluant théâtre, chant, danse, et arts martiaux, supportés par un orchestre jouant des airs malais, arabes, javanais, indiens, ou même européen, en ligne avec le thème de l’opéra, et laissant aux acteurs beaucoup de liberté d’improvisation. Parmi les films de cette filière, citons « Raden Mas », « Hang Jebat », et « Lanchang Kuning » visibles sur YouTube.

 

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Mais il y eut aussi des films plus ancrés dans le monde contemporain, même si les thèmes sous-jacents restaient souvent des classiques universaux. L’un des plus célèbres, visible sur YouTube, est « Penarek Becha » (« le conducteur de cyclo-pousse »), tourné en 1955, premier film d’un réalisateur malais, P. Ramlee, qui avait déjà derrière lui une carrière brillante d’acteur (il avait alors déjà joué dans 27 films), après avoir débuté sa carrière comme chanteurs compositeur (il a composé environ 500 chansons). « Rasah Sayang Eh » (« sentiment d’amour »), « Korban Fitnah » (« victime de calomnie »), « Darah Muda » (« sang jeune »), « Satay » sont d’autres films de la même veine visibles sur YouTube, qui, outre leur intérêt propre, permettent d’avoir un aperçu du Singapour des années 50-60, bien différent de celui qu’on connait aujourd’hui.  Outre l’aspect plus rustique du pays, une de différences le plus frappantes est peut-être la tenue occidentale sans voile des femmes malaises d’alors. Signalons aussi pour sa valeur documentaire sur le Singapour des années 60, le film « Shi Zi Cheng » (« la cité du lion »), qui est aussi un des rares films de la période à avoir été tourné en mandarin.

 

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A côté de cela, à partir de 1957, il y a la série des films « Pontianak », films d’horreur dont raffolent les pays d’Asie du Sud-Est. Les amateurs peuvent par exemple voir sur YouTube « Sumpah Pontianak » (« la malédiction de Pontianak »), réalisé en 1958 par B. N. Rao.

Au-delà des films singapouriens, de nombreux films étrangers, essentiellement chinois ont été totalement ou partiellement tournés à Singapour ou y firent référence. La filière exotique des films occidentaux a connu un second souffle dans les années 60. Les films étaient alors davantage tournés sur place avec des acteurs locaux, mais les sujets restaient liés aux pays de production. Citons le film indien « Singapore » (1960), tourné à Singapour avec des acteurs indiens, les films italiens « I pirati della Malesia » (1964) et « Mission suicide à Singapour » (1966), et le film français « Cinq gars pour Singapour » (1967).

 

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A partir de la deuxième moitié des années 60, la production cinématographique singapourienne s’éteint peu à peu

L’indépendance de la Malaisie, alors « Malaya » en 1957, entraina un éloignement progressif entre Singapour et le monde malais, et ce malgré l’intégration éphémère de Singapour dans la Fédération de Malaisie entre 1963 et 1965. Dans le Singapour indépendant, la communauté malaise ne constituait qu’une minorité. En 1960, « Merdeka studio » ouvrit dans la banlieue de Kuala Lumpur et devint le nouveau centre de production des films malais, qui avaient jusqu’alors constitué la quasi exclusivité de la production singapourienne. En 1966, les frères Shaw rachetèrent Merdeka studio et y transférèrent leur production. Des réalisateurs et acteurs travaillant pour eux suivirent le mouvement. Le dernier film en malais, « Semangat Ular », fut produit par Cathay en 1972, l’année où il fermait son studio à Singapour.

Suivirent une demi-douzaine de films tournés entre 1973 et 1979 en mandarin ou en anglais, donc plus en ligne avec le paysage linguistique du Singapour indépendant et aussi visant une audience plus large au niveau international. Les quelques entrepreneurs qui s’étaient alors lancés dans la production locale se heurtèrent à des difficultés financières. Le gouvernement ne fit rien pour soutenir la production cinématographique, à une époque où la priorité était de donner des logements et des emplois aux singapouriens. Une censure plus restrictive interdit la diffusion de deux de ces films jugés trop violents : « Ring of Fury » en 1973 et « Saint Jack » en 1979. Il fallut attendre 25 ans pour le premier et 20 ans pour le second pour qu’ils soient montrés, et de manière discrète, aux singapouriens ! De cette série, on peut retenir « Cleopatra Wong », mélange de James Bond et de Bruce Lee au féminin, qui eut un grand succès à Singapour et aux Philippines, pays d’origine du producteur et de certains acteurs. Puis tout s’arrêta jusqu’aux années 90.

 

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Pourtant, l’attrait des Singapouriens pour le cinéma n’avait pas faibli. Avec 36.7 millions de tickets vendus en 1972, Singapour était dans le peloton de tête des pays en matière de fréquentation des salles. Mais le passage de la société bon enfant et solidaire des kampongs à celle plus compétitive du Singapour moderne post-independance a induit une évolution des mentalités avec une désaffection pour les films malais, au profit des films américains ou chinois.

Au début des années 70, il y avait à Singapour une soixantaine de cinémas, la plupart avec une seule grande salle (les « cineplex » ne sont arrivés que plus tard) répartis sur toute l’ile. Cathay opérait même à Jurong un cinéma drive in, qui, avec une capacite de 900 véhicules était alors le plus grand d’Asie.

 

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Le cinéma drive in de Jurong (copyright National Archives)

 

Pour en savoir plus sur l’histoire du cinéma à Singapour, lisez les livres et les articles de Raphaël Millet, dont cet article s’est largement inspiré. La version anglaise de son ouvrage principal, « Singapore cinema », est disponible dans le réseau des bibliothèques publiques de Singapour.

 

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Jean-Michel Bardin

Scientifique de formation, mais curieux de tout. Ingénieur IT de profession, mais artiste de coeur. Citoyen du monde, d'une jeunesse au Maroc à la retraite à Singapour.
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