A l'occasion de la sortie du livre Chine - Les nouveaux milliardaires rouges, nos deux journalistes cons?urs Laure de Charette et Marion Zipfel *, se sont prêtées au jeu de l'interview et nous dévoilent un univers méconnu retraçant trente ans d'histoire économique de la Chine à travers des destins incroyables.
Lepetitjournal.com- Comment est né le projet de votre livre Les nouveaux milliardaires rouges ?
Marion Zipfel & Laure de Charette ? Nous sommes amies et vivons dans la cité-Etat depuis trois ans où nous travaillons en tant que correspondantes pour des médias français. Un jour, nous nous sommes dits : Pourquoi ne pas écrire un livre ensemble ? Riche de l'expérience de Laure qui avait déjà écrit deux ouvrages et de mon expertise sur la Chine, nous savions que cela serait un atout car nous serions très complémentaires. Au départ, nous voulions travailler sur les femmes milliardaires mais l'éditeur nous a orientées vers les milliardaires en général. Ces hommes, grâce à leurs destins incroyables, nous permettent de comprendre les bouleversements qu'a connu la Chine depuis la période des réformes mais aussi de comprendre le pays tel qu'il est aujourd'hui. Pour la plupart, ces hommes et ces femmes sont méconnus du grand public. A l'instar de Yu Minhong, ancien professeur d'anglais à l'université de Pékin, qui a engrangé des milliards grâce à son entreprise New Oriental et qui dispense des cours de langues étrangères à environ neuf millions de petits Chinois impatients de découvrir la langue de Shakespeare ou encore du chercheur en pharmacie Li Li devenu milliardaire en introduisant à la bourse de Shenzhen son groupe, Hepalink, qui fournit des produits à base d'héparine, un anticoagulant réalisé à partir d'intestins de porc sont des exemples parmi tant d'autres. Tous mériteraient un film !
Concrètement comment s'est déroulée cette collaboration à quatre mains ?
Etant journalistes, nous avons mené de nombreuses interviews, effectué un gros travail d'investigation sur le terrain et créé un réseau allant des conseillers de ces milliardaires à leurs proches et enfin jusqu'à eux. Marion a la Chine dans le sang, elle est diplômée en politique chinoise de la Chinese University of Hong Kong lors que Laure avait un regard neuf sur la Chine. Cela nous a permis d'écrire un ouvrage très accessible aux lecteurs et qui contient à la fois des reportages très vivants et des analyses plus approfondies. Quatre déplacements en Chine ont été nécessaires afin de pénétrer dans l'univers fascinant de ces milliardaires, leurs clubs, leurs entreprises, leurs yachts et leurs jets, leur maison parfois ou même leur bus privé ! Puis tout en se répartissant les chapitres, l?aventure a démarré en septembre 2011.
Le classement Forbes 2012 a recensé 113 milliardaires chinois, 8 sont des femmes ; son équivalent chinois, l'Institut Hurun estime qu'il y en aurait en réalité plus de 600, une grande partie voulant rester anonyme. Comment l'expliquez-vous ?
En effet, comme l'affirme Shaun Rein, collaborateur de Forbes, les milliardaires chinois sont bien plus impressionnants que leurs homologues de l'Ouest. Pourtant, ils ne participent pas au Gotha international et sont méconnus en Europe sauf en cas de scandales ou d'affaires de corruption. Une grande partie souhaite rester anonyme et serait même prêt à payer pour ne pas apparaitre dans le classement Forbes soit par peur des impôts, soit par peur du Parti qui peut s'attaquer à eux, à l'instar de Huang Guangyu, jeune patron de Gome, géant de l'électroménager chinois, condamné à quatorze années de prison et une amende record de 70 millions d'euros pour n'avoir pas cultivé assez assidûment ses contacts politiques. Ainsi, un certain nombre renonce à la médiatisation et à la notoriété pour sauver leur fortune et parfois même leur tête.
Yue Sai, la Reine des cosmétiques chinois explique : "Les fortunes se créent tellement vite ici, les riches chinois ne savent plus comment dépenser leurs yuans (?) L'argent c'est le nouveau dieu"
Yue Sai, que nous avons rencontrée, fait partie des vingt femmes les plus puissantes d'Asie. Femme d'affaires et d'influence, elle est considérée par le magazine Time comme "la reine de l'Empire du Milieu". Elle vit entre sa maison de New-York et ses appartements de Pékin et Shanghai. Son histoire illustre à merveille celle de nombreuses Chinoises qui ont su se hisser au sommet de la pyramide économique en l'espace d'une quinzaine d'années seulement. Fondatrice de la marque de cosmétiques qui porte son nom, qu'elle a revendue en 2004 au groupe L'Oréal, c'est une de ces personnes qui a été identifié par le gouvernement de Deng Xiaoping comme les « chevaux de Troie ». En Chine, les fortunes se font ?et se défont- à la vitesse de la lumière : les success stories sont nombreuses, mais les chutes peuvent être retentissantes ! Certains se trouvent aveuglés par le Dieu argent, ils en gagnent tellement en si peu de temps : il y a de quoi vous faire perdre la tête !
Le dissident chinois Liao Yiwu a dit récemment : "les Chinois ont perdu la mémoire, l'argent a tout pollué" qu'en pensez-vous ?
Ce n'est pas faux. Pour gagner de l'agent, certains sont prêts à tout, à renier leurs valeurs, à contourner les règles, d'ailleurs opaques, C'est un univers sans foi ni loi. En Chine, globalement tout est possible mais il faut savoir naviguer dans les eaux troubles du pouvoir. Maitriser les règles du jeu qui peuvent changer du jour au lendemain. Il faut savoir être le plus malin et le plus débrouillard.
On apprend dans votre livre qu'un cercle privé existe au sein même de la cité interdite et qu'ils sont de plus en plus nombreux dans toutes les villes chinoises
En effet, ces clubs ont été créés à partir de 1994 afin de faciliter les affaires entre la Chine et le reste du monde, parfois même à la demande de Deng Xiaoping. Une des principales conditions pour en devenir membre est d'avoir un compte bancaire bien fourni. A Pékin, on en dénombre 4.000. Ce sont des clubs de gbusinessmen : à part le Capital Club où l'ambiance est plutôt élégante et feutrée, ces clubs sont plutôt clinquants, modernes, bling-bling, à l'image du Jockey Club. Presque tous les grands patrons milliardaires possèdent désormais leur propre club, c'est le dernier chic ! Ce sont des leviers d'affaire permettant de faire partie de l'élite économique où se croisent grands patrons, entrepreneurs et cadres du Parti. C'est une plateforme pour entretenir les relations à l'abri des regards indiscrets D'ailleurs un des cercles, le Capital Club à Pékin est dirigé par un Français, Bertrand Petton. C'est dans l'un ses douze salons, qu'EADS aurait signé la vente de plusieurs Eurocopter aux autorités chinoises.
Quelques mots sur l'adage chinois qui dit : "la richesse ne dépasse pas la 3e génération". Le prochain défi serait-il d'atteindre la 2e génération ?
En Chine, le problème de transmission dans le monde de l'entreprise est bien réel. Comme le reconnaissait, Zong Qinghou - le patron fondateur de Wahaha, le leader chinois des boissons - il n'a pas préparé sa succession, étant en très bonne santé, il ne voit pas pourquoi il prendrait sa retraite même si sa fille unique semble prête à lui succéder. Souvent l'entreprise a été créée par un seul homme, elle est très personnifiée et ils ne savent ni déléguer ni s'entourer de professionnels, de manager. D'autre part, il existe parfois une réelle méfiance à l'égard des managers étrangers à la famille notamment chez les entrepreneurs de la première génération, même si, dans certains cas, ce sont les héritiers qui ne veulent pas reprendre l'entreprise familiale.
Selon une étude réalisée en 2012 par l'Université Jiaotong de Shanghai auprès des cent quatre-vingt-deux plus grosses entreprises familiales de Chine, 82% des fondateurs rencontreraient des difficultés à convaincre leurs enfants d'assurer la succession.
Cela va sans doute devenir un réel problème dans quelques années.
Le mot de la fin sera votre rencontre coup de c?ur ?
Sans hésitation Zong Qinghou, patron fondateur de Wahaha, le leader chinois des boissons, qui est l'homme le plus riche de Chine selon Forbes en 2013 et 2012. Le rencontrer fut d'une facilité incroyable, un appel a suffit pour que l'homme le plus riche de Chine nous accueille en chausson au pied et une bouilloire à la main dans sa suite du Marina Bay Sands lors d'une visite à Singapour. La simplicité et l'accessibilité étaient les maitres mots de nos deux heures d'entretien pour cet homme proche du pouvoir et aujourd'hui à la tête de la plus grosse fortune du pays, estimée par Forbes à 10 milliards de dollars.
Propos recueillis par Carole Chomat (www.lepetitjournal.com-Singapour) lundi 18 mars 2013
Une dédicace du livre aura lieu à The French Bookshop samedi 30 mars de 11h à 13h.
*Marion Zipfel, diplômée en politique chinoise de la Chinese University of Hong Kong, vit à Singapour et collabore notamment à L'Expansion, ainsi qu'à plusieurs magazines spécialisés sur la Chine. Elle a co-animé l'émission « Chine Hebdo » sur BFM Radio. Avec Chenva Tieu, elle a mis sur pied « SinoSphère », le premier magazine du PAF consacré à la Chine et diffusé sur France Ô.
Laure de Charette est correspondante du Nouvel Économiste à Singapour depuis 2010. Elle a notamment travaillé au service France du quotidien 20 Minutes. Elle est l'auteur de Gotha City, enquête sur le pouvoir discret des aristos (Ed. du Moment, 2009) et le coauteur du Guide des Bécébranchés (L'Archipel, 2009).



















