Mercredi 2 décembre 2020
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JACKIE YOONG – “L’art peranakan est un art hybride”

Par Lepetitjournal Singapour | Publié le 28/08/2013 à 22:00 | Mis à jour le 28/08/2013 à 02:56

Jackie Yoong est conservatrice en chef du musée Peranakan de Singapour. Elle nous parle de ce musée qu'elle anime et revient sur l'histoire de sa création et sur le sens du mot peranakan.

"Le  musée  peranakan a été ouvert en 2008 mais la collection datait d'avant et était présentée au musée des  civilisations asiatiques. Nous sommes un musée financé par le gouvernement. Le bâtiment qui nous abrite  était, avant la guerre, une école, ouverte en 1910 par un Peranakan pour les enfants peranakan et hokkien (ethnie chinoise)".

Lepetitjournal.com- Comment est venue l'idée de construire ce musée ?
Jackie Yoong - Pour comprendre la création du musée Peranakan, il faut remonter à la création du musée des civilisations asiatiques dont il est une émanation. Dans les années 80, l'économie singapourienne avait commencé à devenir florissante  mais la presse internationale critiquait Singapour pour être un désert culturel. En 1989, un fameux rapport a été publié  qui déclarait que Singapour ayant maintenant suffisamment d'argent pour se préoccuper, de questions de culture et  d'identité. Par ailleurs, le gouvernement avait compris que le tourisme pouvait générer des revenus. La première idée avait été de créer un musée consacré à l'Asie du Sud-est mais un homme politique George Yeo a alors souligné que Singapour ne faisait pas seulement partie de l'Asie du Sud-est mais que ces habitants étaient les descendants d'immigrants chinois et indiens. De là est née l'idée de faire un musée consacré aux civilisations asiatiques. Par la suite, les autorités ont cherché ce qui pouvait résonner auprès de la population singapourienne tout en séduisant les visiteurs et ils ont pensé aux Peranakan car l'art peranakan est un art hybride, à la fois enraciné à Singapour et en Asie du Sud-est. C'était un bon moyen de rappeler aux Singapouriens d'où ils viennent. Ils ont souhaité que le musée ne soit pas au service d'une  communauté mais traite d'une culture hybride, un phénomène qui se développe dans le monde en général.

Pourriez-vous nous définir ce que sont les Peranakan ?
Il s'agit d'une communauté dont les ancêtres sont venus d'outremer, surtout de Chine et d'Inde, ont épousé des femmes locales et se sont installés en Asie du Sud-est, en donnant naissance à une culture hybride. Aujourd'hui si vous interviewez des Singapouriens, vous verrez qu'ils se sentent singapouriens et non chinois et se disent déconnectés des chinois continentaux mais les premières générations avaient gardé plus de liens.

Que représente aujourd'hui la communauté peranakan à Singapour ?
Elle est peu nombreuse mais le musée ne traite pas seulement de cette communauté. Il traite d'un style de vie en Asie du Sud-est  qui reflète le fait que vous êtes à la fois enraciné localement et en même temps que vous avez des origines chinoises ou indiennes.

Comment a évolué le regard sur les Peranakan à Singapour ?
Le concept de peranakan est devenu populaire à Singapour après la diffusion d'un feuilleton, en 2008, ?Little Nonya", sur une chaîne chinoise à une heure de grande écoute. Nous avons eu la chance d'ouvrir le musée juste à ce moment-là. Les gens se sont précipités pour en savoir plus sur les vêtements, les meubles, la nourriture, les coutumes? A peu près en même temps dans les ventes Christie's, les objets peranakan ont commencé à valoir très cher.

Pourtant, pendant longtemps, être peranakan n'était pas populaire. Beaucoup d'entre eux avaient fait partie de l'élite de la société et on leur reprochait d'avoir collaboré avec les Anglais colonisateurs. Quand les Anglais sont arrivés 1819, ils ont cherché des partenaires locaux et ils ont travaillé avec les Peranakan qui se sont ainsi enrichis, se sont mis à vivre un style de vie bourgeois occidentalisés, en envoyant leurs enfants dans les écoles missionnaires, en fondant des hôpitaux, des églises des banques (OECB). Même s'ils ont collaboré avec les anglais, les Peranakan chinois malais se sont toujours sentis ethniquement chinois. D'ailleurs, en chinois, ils s'appellent eux-mêmes les ?Tucheng huaren? ce qui se traduit littéralement par "les Chinois nés localement".

Comment les Peranakan se voient-ils eux même et comment les Singapouriens les voient-ils aujourd'hui ?
Nous avons fait réaliser des portraits de Peranakan chinois et indien et nous leur avons demandé de se définir en une phrase en répondant à la question ?qu'est ce qui fait de vous des Peranakan ??. Nous nous sommes rendus compte que la façon dont ils se voient dépend beaucoup de leur génération. Les jeunes ne se voient pas comme peranakan parce qu'ils ne parlent pas le "baba malais", la langue commune de ce groupe. Pourtant, aujourd'hui j'observe que c'est devenu à la mode d'être peranakan. Beaucoup de gens développent des affaires (mode, décoration, beauté, cuisine?) autour de ce concept qui a un côté à la fois cosmopolite, singapourien et sud-est asiatique puisqu'on retrouve des Peranakan en Malaisie ou en Indonésie.  

Propos recueillis par Anne Garrigue (www.lepetitjournal.com-Singapour) republié le 24 août 2013

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