Édition internationale

FESTIVAL DE SINGAPOUR EN FRANCE - Lear Dreaming, Shakespeare, kabuki et gamelan !

Écrit par Lepetitjournal Singapour
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 29 juin 2015

« Je me sens de plus en plus proche de ce personnage » déclarait, il y a quelques années, Ong Keng Sen à propos de Lear, ce roi déchu qui cherchait à mesurer l'amour de ses filles. Nous avions déjà découvert le travail de ce metteur en scène à la large silhouette et au grand manteau noir : il avait orchestré la performance « Borders-Crossers » au Palais de Tokyo, en mars dernier, pour l'ouverture de la saison « Singapour en France – le festival ». Il revient à quelques jours de la clôture avec, cette fois, une version épurée et multiculturelle du Roi Lear, présentée au Théâtre des Abbesses, près du Sacré-Cœur.

Lear dreaming, Ong Keng Sen

Ils sont loin les balcons victoriens et les acteurs roux et blonds de la troupe royale de Shakespeare. En entrant dans le Théâtre des Abbesses, on prend un aller simple pour l'Asie du sud-est, et au-delà. Cette région de brassage multiethnique, où langues, peuples et cultures se traversent au fil d'une histoire de migration perpétuelle.

Cette région de contrastes permanents est ce soir le décor d'une audacieuse transposition de Shakespeare : « Lear Dreaming », pièce représentée pour la première fois en 2012, suite à une commande du Singapore Art Festival. Ong Keng Sen avait déjà monté cette œuvre de Shakespeare en 1997. Le metteur en scène semble depuis envoûté par ce drame où les liens familiaux sont mis à l'épreuve du pouvoir.

Au début, la fumée nous accueille. L'histoire démarre par la brume. Des chants. Un carrefour de cultures sur une scène dépouillée. Un technicien à vue apporte l'accessoire symbolique du spectacle : le siège. Le trône. Le pouvoir. Des idéogrammes apparaissent sur l'écran, immenses et solitaires, comme pour nommer de manière volontairement vague le sentiment qui habite les personnages, moins destinés à se rencontrer qu'à s'affronter.

C'est l'histoire d'un roi qui veut mesurer l'amour de sa fille. Face à son refus de s'inscrire dans une rhétorique de louanges, le roi va la déshériter. Mais finalement, cette situation se retourne contre lui et la perfidie de sa fille va alors lui faire perdre la raison, le condamnant à errer, à sombrer dans l'abandon de soi, jusqu'au tragique final.

L'essence de la pièce goûte les parfums d'Asie

Des ateliers interculturels ont donné naissance à cette aventure onirique composée d'une subtile et habile rencontre entre différents arts du spectacle traditionnels en Asie : la musique indonésienne, le chant coréen, le théâtre Nô, le Kabuki…les frontières sont ténues, les formes se rencontrent, se fondent presque, mais restent identifiables. Chaque personnage représente une tradition culturelle, chaque personnage a sa propre langue à l'intérieur de ce spectacle polyglotte : les acteurs s'expriment en Indonésien, Japonais, Coréen, Mandarin, avec des surtitres en français.

Depuis longtemps, Ong Keng Sen a fait de l'interculturel sa marque de fabrique. On retrouve sur scène toutes les influences asiatiques. Le texte, quant à lui, est bien différent de la dramaturgie shakespearienne. Il est réduit à l'essentiel : seuls quelques répliques et monologues font office de langage. Le texte est inspiré de « Lear » de Rio Kishida, dont l'écriture a été enrichie d'apports de la part des comédiens et des musiciens.

Dans cette création collective, l'essence de la pièce est conservée. Au-delà d'une lecture politique ou historique, l'enjeu est centré sur le lien entre relations humaines et pouvoir. Entre lien familial et statut social. C'est une histoire d'exclusion, d'errance et de pardon. Il est question d'âme. On lit l'âme des personnages. Cela suffit. Pas besoin de davantage de narration ou d'action. Une manière d'aller au cœur des choses. Il ne reste que des tableaux, des scènes chargées d'intensité soulignée par un mélange de tradition et d'innovation: des musiques traditionnelles (un orchestre de gamelans, percussions et pipa (instrument traditionnel chinois)) répondent à des compositions électroniques. La scénographie, lumineuse et sobre, harmonise masques et costumes traditionnels à des lasers qui inondent l'espace pour souligner les mouvements des personnages, symbolisant l'océan des épreuves à franchir, pagaie à la main.

La lumière est de plus en plus crue à force que le drame s'intensifie. Les personnages voient leurs ombres se porter sur le mur. Lenteur. Austérité. Sévérité. Minimaliste mais intense. On ne nous raconte pas une histoire. On nous parle de l'âme humaine à travers un récit. Un roi balaie les ténèbres, seul à la porte de son palais, puis s'en va à la rencontre de sa mort.

C'est lui qui fonce sur l'épée pointée dans sa direction.

« Je dormais du sommeil des morts »
« Ma fille aînée m'a donné sa parole »
« Banni de notre terre natale »
« Le chemin vers la mort mène au seuil de la vie »
 « Qui suis-je ? Qui étais-je jadis ? »*

« Lear Dreaming » est une pièce universelle, extensible à toutes les époques, les styles et les langues. Bien qu'il pourrait être nécessaire de connaître préalablement les codes culturels des formes artistiques asiatiques en présence, ainsi que la trame originelle de la pièce, pour en apprécier pleinement l'extraction proposée ici, on parvient tout de même à être saisi par l'intensité dramatique du spectacle, qui parle à notre culture, toutes nos cultures. Ong Keng Sen concède d'ailleurs que cette histoire résonne avec la composition multiculturelle de Singapour et avec des mélodrames traditionnels chinois où des querelles de filiations et de pouvoir révèlent une lecture des liens familiaux…

Et si le théâtre, en faisant résonner en 2015 une histoire vieille de quatre siècles, était le meilleur moyen de nous parler de nous-mêmes et des mouvements du monde qui nous entoure ?

Marien Guillé (www.lepetitjournal.com/singapour) mercredi 1er juillet 2015

* Répliques extraites du spectacle.

logofbsingapour
Publié le 30 juin 2015, mis à jour le 29 juin 2015
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