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Shanghai : les carnets secrets de Sir Victor

On a dit et écrit de nombreuses choses sur Victor Sassoon, le fondateur du Peace Hotel actuel. Le superbe roman de Taras Grescoe, "Shanghai Grand", évoque en particulier sa relation avec l'écrivaine américaine Emily Hahn, dans un trio amoureux avec le poète et dandy chinois Shao Xunmei. Après avoir lu ce livre, j'ai voulu en savoir plus sur ce personnage fascinant et je me suis rendu à Dallas où sont conservés ses carnets de notes personnelles dont je vous livre ici un florilège.

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Écrit par Didier Pujol
Publié le 3 mars 2026

 

Un personnage de Shanghai fascinant

Elice Victor Elias Sassoon (EVE sont aussi les initiales qu'il utilisait pour baptiser ses maisons, ses voitures et ses chevaux) est resté célibataire presque toute sa vie et a finalement épousé son infirmière texane alors qu'il résidait déjà aux Bahamas. Après sa mort en 1961, son journal a été légué à la DeGolyer Library de la Dallas Southern Methodist University. Les carnets qui le composent sont au nombre de 35 et rassemblent de nombreuses notes et photos prises par Sir Victor, ainsi que des coupures de journaux relatives à sa vie mondaine ou aux événements historiques dont il a été témoin.

Arrière petit-fils de David Sassoon, argentier du Sultan de Bagdad installé par la suite en Inde, Victor Sassoon a suivi des études en Angleterre avant de s'installer à Shanghai au début des années 1920. A la tête de l'immense fortune familiale réalisée dans le textile et le commerce de l'opium, il décide de tout réinvestir dans l'immobilier suite à l'interdiction du commerce de l'opium par la nouvelle République de Chine. Ses investissements les plus célèbres, encore visibles aujourd'hui, comprennent le Cathay Hotel, désormais Peace Hotel, sur le Bund, le Broadway Mansion, l'Hotel Metropole et le complexe résidentiel Cathay Mansions, au coeur de la Concession Française.

 

Une face intime méconnue

Féru de fêtes extravangantes dans la salle de bal du Cathay Hotel ou dans sa maison de campagne de Hongqiao, la débauche de luxe affichée par Sir Victor cache pourtant une certaine timidité. Preuve en est les cours de théâtre qu'il prend dans sa jeunesse et son goût pour le déguisement. C'est pourquoi la lecture de ses notes est une façon de le connaître de façon plus intime. L'autre intérêt des ces carnets est d'avoir un témoignage direct sur les événements historiques qui ont marqué les années 1920 et 1930, en particulier la guerre avec le Japon qui a fait rage à Shanghai. La métropole est alors la rivale de New York pour le premier rôle économique mondial.

La première impression des carnets de Victor Sassoon est qu'il passe une grande partie de son temps en voyage, à la rencontre des stars à Hollywood ou sur les champs de courses de Pune en Inde. Quand on sait combien de temps prenaient les voyages à cette époque, on mesure son goût pour la découverte du monde. Il semble qu'il prenait souvent l'avion, laissant quelques commentaires sur les aéroports mais la plupart de ses déplacements se faisaient en bateau, comme l'attestent les tickets conservés ainsi que les menus servis à bord. A chaque fois, il prend des photos, documentant les paysages et les rencontres ainsi que les réceptions mondaines auxquelles il participe. N'oublions pas qu'il est la quatrième fortune du monde à l'époque, ce qui explique sa fréquentation des palaces comme le Copacabana à Rio ou le Taj Mahal à Bombay.

 

recherche photos

 

Des couleurs pour classer ses relations

Dans son journal, Sir Victor note des informations sur chacune de ses rencontres, dans un souci de se souvenir des noms et des circonstances. Certains noms sont parfois soulignés en bleu ou en rouge selon qu'il s'agit d'une première rencontre ou qu'il a prêté de l'argent. Les sommes dépensées ainsi que les prêts ou dons sont soignement consignés. En plus des voyages, ce sont les chevaux qui passionnent le milliardaire. Il participe à de nombreux Prix et prend des photos des animaux qu'il envisage d'acquérir, que ce soit en Inde ou en Angleterre. À Shanghai, ses chevaux remportent souvent des courses, à l'instar de l'autre passionné du moment, Eric Moller, propriétaire de la Villa Moller encore en place sur la rue Shanxi Nord.

Enfin, les femmes sont la dernière mais non la moindre des passions de Sir Victor. Dans son roman, Taras Grescoe explique la profusion de ses courtes liaisons par un amour déçu de jeunesse, une aristocrate anglaise dont les parents ne l'ont pas trouvé assez bien pour épouser leur fille! Les photographies représentant de jeunes beautés s'étalent tout au long des carnets de Sir Victor, qu'elle soit prises à la dérobade lors d'une partie de mahjong ou d'un bain de soleil, ou bien l'objet de séances de poses privées. Sur ce point, les impressions de nus démontrent un vrai talent de photographe.

 

Dans les pas de Sir Victor entre Paris et Shanghai

Parmi les centaines de pages parcourues, l'une a particulièrement retenu mon attention, à propos de la journée du 2 août 1934 passée à Paris. Elle comporte en effet des photos de la piscine Molitor, lieu qui m'est familier en tant que nageur. Cet établissement a été inauguré en 1928 et symbolise bien le mode de vie léger et luxueux des Années Folles. Le champion olympique de natation et acteur Johnny Weissmuller, connu pour incarner Tarzan à l'écran, y a été engagé pour des démonstrations, pour attirer les élites de l'époque. Victor Sassoon visite alors Paris avant de se rendre à Lyon puis en Suisse. Il dîne ce jour-là à la Tour d'Argent en compagnie d'une certaine Lola qui l'accompagnera ensuite à La Coupole. Le vin servi, un Clos Vougeot 1925, retient l'attention du milliardaire car il en commande 24 bouteilles au prix de 500 francs. Il est probable qu'il ait ensuite recommandé ce vin au sommelier du Cathay Hotel lorsqu'il reviendra à Shanghai. A la lecture de cette page, je me plait à penser que Victor et moi avons les mêmes priorités lorsque nous sommes à Paris, même si mon budget est largement plus limité !

 

sassoon molitor

 

Une autre anecdote vient d'une des lettres écrites par Victor qui mentionne la construction de Grosvenor House, l'une des résidences les plus luxueuses de la Concession Française. Les parquets y sont en bois rares et la vue englobe tout le voisinage, y compris sur le Cercle Sportif Français (Okura Hotel aujourd'hui). Sassoon écrit qu'il n'est pas certain qu'il "restera assez de gens avec assez d'argent à Shanghai pour assurer le remplissage des appartements", faisant référence à la pression militaire croissante du Japon qui rebute les investisseurs. Dans sa fiction intitulée "My Shanghai 1942-1946: a novel", l'auteur britannique Keiko Itoh imagine une famille japonaise vivant au Grosvenor en 1942, juste après l'invasion de la Concession Internationale par l'armée japonaise. Quand on consulte les annuaires Hong, on constate en effet que les noms japonais sont nombreux en ville à cette période. La prédiction de Sir Victor se révélera exacte et il quittera lui-même Shanghai en avril 1941, quelques mois avant l'attaque de Pearl Harbour, signifiant définitivement la fin d'une ère, celle des années d'or de Shanghai! 

 

Les carnets de Victor Sassoon sont aujourd'hui partiellement numérisés, permettant à tous de les consulter à distance. Je vous engage donc à y faire un tour, histoire de remonter au temps des grandes heures de Shanghai. 

 

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