Le 24 mai 2026, trois taikonautes ont décollé du désert de Gobi à bord de Shenzhou-23. L'un d'eux restera une année entière dans la station Tiangong (« Palais céleste »), une première dans l'histoire du programme spatial chinois. Un pas de plus dans une trajectoire qui, en moins de trois décennies, a fait de la Chine l'une des grandes puissances de l'espace. De la Station Tiangong à la surface de la Lune, de Mars à la prochaine génération de lanceurs, Pékin avance avec méthode. Et les États-Unis observent, de plus en plus attentivement.


Fin mai 2026, l'équipage de Shenzhou-21 est rentré sur Terre à bord d'un vaisseau qui n'était pas le leur. La manœuvre, inhabituelle, illustre bien la maturité du programme : lorsqu'une micrométéorite a endommagé un hublot de Shenzhou-20, la Chine a expédié un vaisseau de secours en quelques semaines, sans interrompre les opérations. Pendant ce temps, la mission Shenzhou-23 était déjà sur son pas de tir. Rien, dans ce calendrier, ne ressemble à de l'improvisation.
La Chine pratique la conquête spatiale comme elle construit ses routes et ses villes, avec patience, continuité et une ambition assumée. Ce qui se joue aujourd'hui dans les étoiles est le prolongement d'une longue marche entreprise dans les années 1990.
Trente ans pour atteindre les étoiles
Tout commence en 1992, lorsque Pékin lance le programme Shenzhou (« vaisseau divin »). Onze ans plus tard, le 15 octobre 2003, Yang Liwei décolle seul à bord de Shenzhou-5. La Chine devient alors la troisième nation de l'histoire à envoyer un être humain dans l'espace par ses propres moyens, après l'Union soviétique et les États-Unis.
L'étape suivante sera la station spatiale. Écartée de la Station spatiale internationale par Washington, la Chine en construit une elle-même. Le module principal Tianhe (« Harmonie des cieux ») est lancé en 2021, suivi des laboratoires Wentian (« Quête des cieux ») et Mengtian (« Rêver des cieux ») en 2022. Tiangong est aujourd'hui habitée en permanence depuis juin 2022. Ses noms ne sont pas anodins : ils condensent une vision cosmique profondément ancrée dans la tradition chinoise, où l'espace céleste a toujours été le reflet de l'ordre terrestre.
Côté exploration robotique, la série Chang'e, du nom de la déesse lunaire, enchaîne les premières mondiales. En 2019, Chang'e 4 se pose sur la face cachée de la Lune, jamais encore atteinte. En 2020, Chang'e 5 rapporte des échantillons de sol lunaire. En 2021, la sonde Tianwen-1 dépose le rover Zhurong sur Mars, nommé d'après le dieu du Feu dans la mythologie chinoise. Chaque mission porte un récit. Chaque nom convoque une mémoire.
La Lune comme prochain horizon
L'objectif est clair : envoyer deux taikonautes sur la surface de la Lune avant 2030. Pour y parvenir, la Chine développe un nouveau vaisseau habité plus grand que Shenzhou, un alunisseur, et la fusée Longue Marche 10 capable de les emmener jusqu'au satellite. La construction d'une base lunaire internationale est prévue à partir de 2028, avec la Russie comme partenaire initial.
La mission Shenzhou-23 s'inscrit directement dans cette préparation. Faire vivre un taikonaute une année entière en orbite répond à un impératif médical et scientifique : comprendre les effets prolongés de la microgravité sur le corps humain, condition indispensable à toute future présence sur la Lune ou plus loin encore. Les expériences conduites à bord portent sur les cellules souches, le développement embryonnaire en impesanteur, ou encore les fibres lunaires expérimentales.
Au-delà de la Lune, Mars est dans le viseur. Tianwen-1 a posé les premiers jalons en 2021. Des missions habitées vers la planète rouge sont évoquées pour les années 2040.
Une rivalité qui remodèle la géopolitique spatiale
Du côté américain, le programme Artemis accumule les retards et les révisions. Lancé en 2017, il visait initialement un retour sur la Lune dès 2024. En 2026, la mission Artemis II a bien décollé, emmenant quatre astronautes autour de la Lune sans s'y poser. Le premier alunissage habité est désormais attendu pour 2028 avec Artemis IV, au terme d'un programme qui aura coûté plus de 90 milliards de dollars. L'administration Trump a qualifié le lanceur SLS de « grossièrement coûteux et en retard ».
Les analystes sont partagés sur la notion de course. Jonathan McDowell, astrophysicien et spécialiste du secteur spatial, souligne que la Chine avance « pour sa valeur propre, non par rivalité ». Mais il ajoute : « Si la Chine installe une base lunaire la première, ça représenterait un sérieux défi pour les États-Unis. Car les zones propices près du pôle sud lunaire sont très limitées. »
En trente ans, la Chine est passée d'un programme spatial marginal à une puissance capable de gérer des urgences orbitales, de multiplier les premières historiques et de piloter plusieurs missions de front. Ce que les noms de ses vaisseaux célèbrent, le Palais céleste, la déesse de la Lune, le dieu du Feu, n'est pas seulement de la communication. C'est la signature d'une culture qui a toujours regardé le ciel comme un espace de sens autant que de conquête
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