Édition internationale

Pourquoi les Chinois rafollent-ils des jeux de société ?

A Shanghai les cafés de jeux de société sont désormais plus nombreux que les Starbucks. Héritage des jeux traditionnels, l'explosion des game cafés et le succès fulgurant du Pokémon TCG, le jeu de société physique, questionne. Comment ce marché, estimé à 1,63 milliard USD en 2024, articule-t-il culture locale, jeunes générations et modèles hybrides physique-digital ? Voyage au pays des social gamers.

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Écrit par François Tricon
Publié le 7 avril 2026, mis à jour le 16 avril 2026

Un héritage culturel toujours vivant

La montée en puissance du numérique — avec 1,09 milliard d'internautes en 2024 — n'a pas fait disparaître les jeux de société traditionnels en Chine. Bien au contraire. Des classiques comme le mahjong, le xiangqi ou le weiqi restent profondément ancrés dans la vie quotidienne, notamment chez les générations plus âgées. Dans les parcs de Shanghai ou les ruelles des grandes villes, il n'est pas rare d'apercevoir des joueurs concentrés autour d'un plateau. Ces pratiques incarnent un véritable rituel social, mêlant stratégie, interaction et tradition.

Et la tendance touche désormais les plus jeunes. Chez les 20-35 ans urbains, l'intérêt pour les jeux de société est en nette progression, souvent influencé par des tendances internationales et une recherche de moments plus conviviaux. Ce dynamisme se traduit en chiffres : le marché chinois des jeux de cartes et de société a généré 1,63 milliard USD en 2024 et devrait atteindre 2,55 milliards USD d'ici 2030, avec un taux de croissance annuel composé (TCAC) de 7,8 %. Certaines estimations sont encore plus optimistes : en intégrant les effets de la distribution en ligne et de l'engouement des jeunes générations, d'autres analystes projettent un TCAC de 26,3 % sur la même période, positionnant la Chine comme le premier marché d'Asie-Pacifique d'ici 2030.

 

Le jeu réel explose en Chine 

Paradoxalement, c'est dans l'un des pays les plus digitalisés au monde, où plus de 99 % des internautes utilisent leur smartphone, que le jeu de société physique connaît un nouvel essor. À Shanghai, les cafés de jeux de société se multiplient à un rythme sans équivalent à l'échelle mondiale : la plateforme Dianping recense plus de 349 lieux dédiés dans la ville, un chiffre largement sous-estimé selon People.com.cn qui évoque plus de 1 000 établissements à Shanghai; soit davantage que le nombre de Starbucks. Ces lieux hybrides, à mi-chemin entre bar, espace social et salle de jeu, attirent une clientèle majoritairement jeune, composée d'expatriés mais aussi de plus en plus de locaux.

Ce retour au physique s'explique par plusieurs facteurs structurels : une forte présence des écrans dans le quotidien, un besoin croissant de sociabilité réelle et une valorisation de l'expérience tangible. Il existe même un concept chinois pour désigner ce phénomène : 报复性娱乐 (baofuxing yule), ou le jeu « par compensation », désignant ces sessions nocturnes dans les cafés de jeux pour récupérer le temps social confisqué par le travail. L'effervescence de la scène compétitive est également visible lors de grands événements : DICE CON, la plus grande convention de jeux de société en Chine, attire plus de 10 000 participants par an et présentait lors de son édition 2024 100 nouveaux jeux pour leur sortie sur le marché chinois.

 

Le digital comme moteur du physique

Pour autant, opposer jeu physique et numérique serait une erreur. En Chine, les deux coexistent et se renforcent mutuellement. Les versions mobiles de jeux traditionnels (mahjong, xiangqi) ou modernes permettent d'apprendre rapidement les règles, de jouer à distance et de rejoindre des communautés en ligne. Une part significative des joueurs découvre ces jeux via des supports numériques avant de les pratiquer en présentiel.

Ce modèle hybride est particulièrement visible chez les jeunes générations : la découverte se fait souvent via des applications, l'organisation des parties passe par les réseaux sociaux, et la pratique se concrétise dans des cafés ou entre amis. Selon les observations de chercheurs ayant interrogé des gérants de game stores et présentées à l'IGDC 2024, environ 90 % des clients fréquentant ces espaces seraient des joueurs occasionnels, avant tout attirés par la dimension sociale et les jeux de soirée, contre 10 % de joueurs véritablement passionnés. La conversion progressive de ce premier groupe vers le second est perçue, sur le terrain, comme le principal vecteur de croissance durable de la communauté.

 

Pokémon TCG, un modèle de jeu qui séduit

Le succès du Pokémon illustre parfaitement cette évolution. La Chine a reçu ses premières éditions officielles du Pokémon TCG en 2022 seulement, mais le marché a décollé à une vitesse remarquable. Les 8-14 ans constituent désormais une large part des acheteurs de cartes à collectionner dans le pays. Dans les grandes villes comme Shanghai, les tournois organisés dans les boutiques officielles rassemblent au minimum 100 joueurs et se tiennent quotidiennement, avec à la clé des récompenses exclusives (cartes promotionnelles, goodies) renforçant l'engagement. Plusieurs tournois internationaux ont été organisés en Chine ces trois dernières années, témoignant de la structuration rapide de la scène compétitive.

La révision du cadre réglementaire chinois pour les jeux de collection a ouvert une opportunité de marché estimée à 200 millions USD, incitant les éditeurs mondiaux à établir des partenariats locaux.

Plutôt que de s'appuyer sur des applications étrangères, l'écosystème Pokémon en Chine s'intègre aux usages locaux via des mini-programmes sur WeChat, permettant aux joueurs d'accéder à des événements, de suivre leur progression et d'obtenir des récompenses exclusives. Des plateformes chinoises comme Jihuanshe et Douyin ont par ailleurs transformé les cartes à collectionner en un hybride entre commerce et divertissement, avec des livestreams d'ouverture de boosters et des écosystèmes de revente entre particuliers, créant une boucle de consommation très engageante.

 

Une industrie mondiale portée par la Chine 

Au-delà des usages intérieurs, la Chine joue un rôle central dans la dynamique mondiale des jeux de société. Elle représente 8,2 % du marché mondial des jeux de cartes et de société en 2024 en termes de consommation, et devrait mener le marché régional Asie-Pacifique en termes de revenus d'ici 2030. Ce positionnement s'accompagne d'un rôle prépondérant dans la production mondiale, la Chine assurant une part majeure de la fabrication globale.

À l'échelle mondiale, le marché des jeux de société était évalué à 12,1 milliards USD en 2024 et devrait atteindre 22,3 milliards USD d'ici 2033, avec un TCAC de 7,3 %. L'Asie-Pacifique représente déjà la deuxième région mondiale et connaît la croissance la plus rapide, tirée précisément par la Chine, le Japon et la Corée du Sud. De nombreux studios locaux chinois émergent en parallèle, signe d'un secteur en pleine structuration qui ne se contente plus d'un rôle de sous-traitant, mais ambitionne désormais de créer et d'exporter ses propres produits.

 

francois tricon
Publié le 16 avril 2026, mis à jour le 16 avril 2026
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