Édition internationale

Le Nüshu, l'écriture secrète des femmes chinoises

Avez-vous déjà entendu parler du nüshu, langage secret des femmes? Si non, vous n’êtes pas isolés car même des Chinois de le connaissent pas. Nous vous emmenons aujourd’hui à la découverte de ce phénomène quasiment unique au monde, originaire de la région du Hunan, et qui bénéficie d’un regain d’intérêt après être pratiquement tombé en désuétude.

Screenshot 2026-06-03 at 16.26.15Screenshot 2026-06-03 at 16.26.15
Écrit par Anna Riondet
Publié le 3 juin 2026, mis à jour le 5 juin 2026

Un langage secret de 400 ans

Le nüshu (littéralement “l’écriture des femmes”) s’est développé dans la région du Hunan comme moyen de communiquer de manière intime entre les femmes quelque part entre la toute fin de la dynastie Ming et le début de la dynastie Qing, il y a donc environ 400 ans. On considère comme berceau de ce langage le village de Puwei dans lequel on a retrouvé le plus de traces de ce langage et qui compte à peine 200 habitants, néanmoins il s’est développé sur une superficie plus étendue entre plusieurs villages du Hunan, dans le comté de Jiangyong, dans un paysage de villages, rizières et montagnes.

Plusieurs légendes parlent de la naissance de cette langue, dont la plus répandue est celle d’une jeune femme talentueuse du comté de Jianyong, sachant chanter et broder à merveille. Sa vie idyllique entourée de ses soeurs jurées (jiebai)a été interrompue lorsqu’elle a été choisie comme servante pour le palais impérial. Se retrouvant isolée loin de ses proches et de sa maison elle aurait inventé le nüshu comme moyen de communication secret à travers ses broderies quelle aurait envoyé à ses soeurs jurées.

En réalité, ce langage est né de la volonté des femmes de se rebeller contre le contrôle exercé d’abord par le père puis par le mari. Et pour se libérer un peu du rôle qui les confinait dans les chambres à l’étage - notamment à cause des pieds bandés, et qui les jetait quasiment à jamais loin de leur famille et de leurs laotongs ou jiebai après le mariage. C’est d’ailleurs entre les “soeurs jurées” que les échanges avaient lieu. Des femmes liées à vie par des liens de sororité aussi fortes que ceux du mariage, sanctionnés par un échange de voeux solennel. C’est une forme de rébellion silencieuse et la naissance d’une solidarité féminine puissante. Le nüshu a également permis de créer un espace d’expression et d’échanges hermétique dans lequel les femmes pouvaient raconter leurs peines de femme mariée, leurs espoirs, leurs rêves et leurs souvenirs d’enfance en toute sécurité. Plus encore - à l’aide de ce langage elles ont créé des poèmes et des chansons uniques. Phénomène d’autant plus surprenant qu’il a été élaboré par les femmes simples et illettrées qui n’avait à l’époque quasiment aucun accès à l’éducation.

 

nushu

 

"Les mots de fourmis"

Parlé, le nüshu s’est inspiré du dialecte local et lui ressemblait beaucoup. Par contre, à la différence du mandarin logographique, le nushu est un langage syllabique dans lequel une syllabe égale à un caractère. Sachant que le dialecte local comptait environ 600 syllabes, le nüshu comptait 600 caractères développés sur la base de 4 éléments principaux. On est bien loin des milliers de caractères chinois….

L’écriture, élancée, rhomboïdale et allongée, se base sur les formes schématisées du corps féminin. Cette forme était aussi facile à reproduire sur les broderies notamment. On les appelait parfois “les mots de fourmis”. Tout au début, par manque de papier ou de bambou, ces caractères étaient tracés à même la terre avec des baguettes de bambou, ce qui a du influencer aussi leur forme. Plus tard, il a évolué en toute une culture: chansons, poèmes et techniques de broderie. Il a surtout été calligraphié ou brodé sur de petits objets faciles à transporter et faciles à dissimuler dans les manches d’un habit: dans les plis d’un éventail, sur des mouchoirs, ceintures ou écharpes… La tradition voulait, qu’au troisième jour après le mariage, lorsque l’épousée a quitté la maison et le village natal pour toujours, ses soeurs jurées ou sa laotong (fille née le même jour avec laquelle on restait unie pour la vie) lui adressait “la lettre du troisième jour” écrite en nüshu: encouragements, soutien et souvenirs de jeunesse partagée.

 

Un héritage menacé

D’après les résidents de Puwei, autrefois le nüshu était parlé dans quatre comtés et 18 villages. Avec les guerres et les révolutions du siècle dernier et l’évolution de la société chinoise (et notamment l'émancipation de la femme) le nüshu a perdu de son importance. Et avec la disparition des dernières utilisatrices naturelles (la dernière est morte en 2025 à l’âge de 86 ans), le langage a failli disparaitre. Les traces écrites, tangibles, sont très peu nombreuses et du fait très précieuses car auparavant les missives secrètes étaient brûlées ou enterrées avec leur propriétaire / auteure. Celles qui ont survécu jusqu’à nous jours constituent de très rares exemplaires de littérature féminine de l'époque et un témoignages de leur quotidien à travers les siècles passés.

Cependant, les autorités locales de la région de Jiangyong font tout pour préserver et transmettre cet héritage intangible qui connait du fait une petite renaissance: des chercheurs chinois et étrangers s’en sont emparé pour l’étudier, un musée a été créé en 2002 dans le but de diffuser le savoir sur ce phénomène unique, des festivals et expositions ont lieu régulièrement dans la région de Puwei. Enfin l’enseignement du nüshu aux petites filles se fait sous la houlette du gouvernement local par les gardiennes nüshu désignées depuis 2003. A défaut d’utilisatrices naturelles, ce sont elles qui se chargent de transmettre l’écriture et le dialecte. Ce n’est pas une tache facile car le mandarin s’est généralisée partout, y compris dans ces contrées, et le dialecte local dont la prononciation du nüshu était inspirée, n’est plus parlé par les jeunes génération. C’est donc un peu comme apprendre une langue étrangère… avec une écriture et une logique à part.

Et si vous voulez vous plonger dans l’univers très féminin du nüshu, vous pouvez en découvrir plus notamment en lisant “Fleur de neige” de l’auteure américaine Lisa See qui retrace le destin de deux laotongs liées pour la vie et que le destin a séparé comme tant d’autres.

 

Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Flash infos